Les tensions géopolitiques

Les éléments qui suivent ont servi de base à plusieurs conférences sur le même thème d'un " monde chaotique " :

Académie du Renseignement

Université de Créteil

Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS)

29 avril 2019

18 mars 2019

18 février 2019

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EN COURS D’ACTUALISATION (Cours de 2019)

J'en viens maintenant à la deuxième grille d’analyse, celle qui concerne 

II. Les affrontements géopolitiques

La géopolitique, ce sont les rapports de force entre les grands acteurs de la vie internationale – les États en premier lieu mais aussi les grandes organisations internationales et les entreprises de taille mondiale. Or nous observons aujourdhui des changements importants. 

En effet, après l’effondrement de l’Union Soviétique, certains avaient prophétisé la fin de l’Histoire, tant la démocratie, les droits de l’homme et le marché, ces marqueurs d’une volonté d’universel portée par l’Occident, semblaient devoir être adoptés partout comme modèle ultime de gouvernance. La disparition progressive des entraves à la circulation des hommes, des biens et des capitaux paraissait être un objectif partagé par tous et les « sans frontières » avaient le vent en poupe.

Mais si la globalisation a entrainé une remarquable croissance mondiale et donc permis à de nombreux pays de se développer rapidement, elle ne sest pas accomplie sans dommages, du fait notamment

- des insuffisances de la gouvernance mondiale et de l'incapacité des grandes institutions multilatérales de régler certaines crises majeures ;

- des bouleversements identitaires liés tant aux migrations internationales qu'à l’invasion de produits culturels totalement étrangers aux traditions locales ;

- des dégâts socio-économiques causés par une idéologie de la dérégulation mise au service du seul marché (destruction de certains types d'emplois, déclassement social, etc.).

Dans ces conditions, et alors même que le monde est devenu interdépendant par nature, chaque pays est confronté à une tension interne entre un repli sur lui-même (au nom de la souveraineté et de la maîtrise autocentrée de son destin) et une ouverture aux autres (au nom des avantages et du profit à tirer des échanges dans tous les domaines). Et comme vous le savez, la tendance majoritaire actuellement est une valorisation du fait national. Aujourd’hui, dans un mouvement inverse d'il y a trente ans, nous vivons un retour des frontières qui s'accompagne de politiques de méfiance, voire dhostilité, réciproque. Nous vivons ainsi « la fin de la fin de lHistoire », autour de trois dynamiques essentielles et elles aussi intimement liées : (1) le retour des affrontements entre puissances, (2) l'émergence des nouvelles conflictualités et (3) une crise de la régulation.

1. Le retour des affrontements entre puissances.

C’est peu dire que Trump, Poutine ou Xi Jin-Ping sont emblématiques de la fin de cette période très particulière de la mondialisation vécue durant trente ans.

 

A. Dans le domaine géostratégique, nous sommes heureusement encore loin des guerres directes entre grands acteurs mais devons compter avec trois dynamiques qui rappellent parfaois le paradigme de la guerre froide :

a. La reprise d’une course aux armements entre les puissances (dénonciation de l’accord FNI, discours de Poutine sur les nouvelles armes russes, zone Asie-pacifique qui devrait, à l’horizon 2050, rassembler 50% des sous-marins et des avions de combat de la planète...). Cette course aux armements se joue d'ailleurs partout dans le monde (Inde et Arabie Saoudite étant actuellement les premiers importateurs)… sauf en Europe.

b. La multiplication des guerres par proxys. Vous connaissez les innombrables crises régionales : Balkans, Asie du Sud Est, Bande sahélo-saharienne, etc. Toutes mériteraient que l’on s’y arrête. Pour la plupart d’entre elles, les États-Unis et la Russie (et parfois la Chine) se positionnent et s’affrontent – encore récemment au Vénézuéla. C’est lié notamment au fait que Poutine ne cherche pas à affronter directement les Occidentaux mais se saisit de façon opportuniste de tous les espaces dont ils se retirent (comme au Moyen Orient ou en RCA), afin de retrouver des marges de manœuvre et des capacités d’influence. En Syrie par exemple, la Russie tient sa revanche : elle a réussi à se réimplanter durablement dans le pays et détient désormais la clé du conflit.

c. La mise en question des architectures de sécurité élaborées après la deuxième guerre mondiale et après la fin de la guerre froide (Alliance atlantique, OSCE, accords bilatéraux américano-russes) :

- d’abord parce qu’elles reflètent un ordre qui apparait, pour beaucoup, dépassé à bien des égards (doù, par exemple, les innombrables discussions sur la composition du Conseil de Sécurité des Nations Unies) ;

- ensuite parce qu' « America first » (qui est de plus en plus synonyme d’« America alone ») pose la question centrale de la fiabilité de Washington comme partenaire dans les relations internationales. A commencer par l’Alliance atlantique : Trump a pris la responsabilité historique d’introduire un doute sur l’automaticité de l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord mais aussi de désigner l’Europe comme une menace économique pire que la Chine pour les États-Unis. La question de la fiabilité des Américains se pose dailleurs aussi vis-à-vis d'autres accords : accord nucléaire avec l'Iran, accord de Paris sur le climat, etc.

- enfin parce que la Russie affiche sans arrêt son refus d’une donne régionale et internationale qu’elle estime être à son désavantage.

Elle tente ainsi de restaurer une logique de zones d’influences, en resserrant notamment son étreinte sur son « étranger proche ». En annexant illégalement la Crimée, en soutenant militairement les rebelles du Donbass, en intervenant comme elle l'a fait récemment en mer d’Azov, la Russie a remis en cause non seulement la souveraineté de l’Ukraine, et donc son intégrité, mais aussi les fondements de l’ordre de sécurité sur tout le continent. Et la méfiance traditionnelle de la Russie à l’égard de l’OTAN, comme parfois de l’Union européenne, s’est muée, depuis trois ans, en une forme d’hostilité déclarée.

B. Dans le domaine économique, une opposition à fronts renversés se dessine, entre les États-Unis tentés par un virage protectionniste et une Chine prête à se poser en défenseur de la mondialisation et du libre-échangeD’un côté, Trump ne se gêne pas pour modifier unilatéralement les règles du commerce mondial au profit des entreprises américaines et sanctionner les récalcitrants par l’application d’une justice extraterritoriale. D’un autre, l’abaissement des frontières, doublé de l’arrivée de l’internet et de la généralisation du transport par conteneurs, ont fait exploser le commerce mondial en grande partie au profit de la Chine.

(A compléter)

Pour résumer, nous assistons, dans le monde géopolitique, (1) à un relatif isolationnisme américain doublé d’une crise interne européenne, les deux combinés entrainant une forme d’impuissance de l’Occident dans le règlement des affaires du monde ; (2) à un opportunisme russe visant à effacer l’humiliation qu’a représentée l’effondrement de l’Union soviétique et à positionner Moscou à égalité avec Washington et Pékin ; et (3) à une Chine qui fait patiemment monter en puissance son rôle et ses responsabilités géopolitiques. La Chine est désormais présente sur tous les continents, avec un fort entrisme en Afrique. Elle prend de plus en plus de place dans les instances multilatérales onusiennes. Elle modernise  son arsenal militaire mais entretient le flou sur le développement considérable de ses capacités comme sur sa doctrine.

2. Les nouvelles formes de conflictualité.

 Il n’y a plus de guerres interétatiques

Pas de déclaration de guerre et généralement pas de traités

Guerres déclenchées par le faible devant le fort qui vit de sa rente de situation.

LEurope nest plus au centre. La grammaire de la guerre moderne sécrit ailleurs.

A. Les guerres sont devenues hybrides : multidimensionnelles, multi fronts, multi temporelles.

 

Elles font intervenir toute une gamme d’acteurs, depuis les grandes armées constituées jusqu'aux acteurs non étatiques violents, lesquels disposent parfois de moyens militaires considérables. Par exemple, le Hezbollah est-il aujourd’hui une milice ou une armée au sein d’un État ?

 

a. La multiplicité des fronts est devenue la règle commune.

- Les guérillas se multiplient en zones denses de population, avec une instrumentalisation différentiée de civils volontaires et de civils captifs.

- La dimension cyber des affrontements est devenue essentielle.

- Quant au terrorisme, il continue d’être un égalisateur de puissance dans la guerre asymétrique. En ce sens, l’action menée par Daech et les organisations terroristes islamistes récentes reste emblématique. Elle se caractérise, hors de la zone du pseudo « califat », par une absence de front (c’est-à-dire de zone de contact entre entités ennemies). A celui-ci  se substituent, d’une part, l’infiltration et la dissémination de « terroristes sans frontières » envoyés par Daech (et que l’organisation appelle les « lions du Califat ») et, d’autre part, le ralliement et l’instrumentalisation de combattants, plus ou moins isolés, sur le lieu même où ils vont commettre leurs attentats (les « soldats du Califat »). En matière de front, une spécificité de Daech - et une première à l’époque moderne - restera ainsi d’avoir réussi à, simultanément, territorialiser un « État islamique » sunnite, au moins temporairement, et déterritorialiser le terrorisme international.

 

B. La stratégie médiatique occupe une place centrale.

a. Aujourd’hui, le politique voit sans cesse sa propre communication contestée. C’est un heureux privilège de la démocratie. Mais cela va toujours plus loin, par exemple jusqu’à la mise en cause des motifs mêmes de l’engagement militaire. Plus le politique insiste sur la réalité de la menace et l’imminence du danger, plus les media affichent leur soupçon de quelque cause cachée : « batailles d’ego »,  « pressions militaro-industrielles », « volonté du dirigeant de se refaire une image politique forte ». Ou encore « pseudo preuves », attaquées sur le thème  - vous savez : la présence d’armes de destruction massive, la proximité du franchissement du seuil nucléaire, etc.

 

b. Ensuite, la guerre n’existe pour l’opinion que si elle est montrée. 

Exemple 1 : Yémen

Exemple2 : nos forces spéciales en Syrie font un travail extraordinaire ; mais sans image, comment en convaincre l’opinion publique ? 

L’image s’est imposée comme témoin irréfutable - jusqu’à ce que sa manipulation possible affaiblisse malgré tout sa portée. 

L’époque moderne va même plus loin, bien loin d’un César racontant lui-même la guerre des Gaules ou même d’un Napoléon réécrivant lui-même la campagne d’Égypte. Aujourd’hui, le politique est contraint d’abandonner aux media le soin de raconter la guerre ; c’est devenu « le » gage de la crédibilité du narratif des combats. 

c. Enfin, les réseaux sociaux ont changé la donne. Pas seulement par un usage immodéré outre-Atlantique de tweets présidentiels imprévisibles. Mais parce qu’ils sont devenus d’incontrôlables supports de propagande, de manipulations de masse, de fake news et de théories du complot. 

Résultat des courses : le narratif de présentation du conflit aux medias peut devenir aussi important que la réalité du conflit - parfois même la stratégie médiatique détermine la stratégie militaire. Ainsi, par exemple, les groupes armés combattants ont-ils appris à multiplier les « embuscades de légitimité » (cas emblématique : attirer l’armée ou la police dans des lieux où il y aura des affrontements violents, voire des morts et des blessés, avec des caméras autour).

C. Quest-ce que vaincre aujourdhui ?

  

(A compléter)

 

3. La crise de la régulation.

Depuis les chocs pétroliers des années 70, l'idéologie de la dérégulation menée au nom de la performance du marché a profondément bouleversé l'économie mondiale.

 

Cette méfiance est l'expression de trois crises  : une crise de confiance envers l'idéologie de la dérégulation, envers la bureaucratisation des grandes " machines " multilatérales, envers les architectures de sécurité.

Cette méfiance exprime un refus croissant de populations de se laisser balloter par l’emballement d’un monde aussi mal maîtrisé ; elle exprime, en ce sens, une angoisse devant les faiblesses des mécanismes de régulation, qui se traduit par un déni des apports du multilatéralisme.

Qui s’en étonnera ? La mondialisation s’est développée par le marché et pas par le droit, portée par une idéologie de la dérégulation qui a tout emporté sur son passage. Regardez, par exemple, la financiarisation de l’économie et les crises qui en sont la conséquence. Ou encore la montée en puissance de l’économie criminelle : celle-ci est liée au retard croissant du droit sur le marché et est devenue non plus une composante marginale de la mondialisation mais une dynamique qui lui est consubstantielle. 

Le retour de balancier est considérable. En particulier, la régulation ayant été largement transférée à des organismes supranationaux, nous vivons aujourd’hui une crise profonde du multilatéralisme.

Pour ce qui est de la géopolitique classique, cela signifie : 

- que le système onusien reste irremplaçable mais que, lourdement bureaucratisé, il a vu s’éroder sa capacité normative de même que sa capacité à agir de façon déterminante dans le règlement des conflits ;

- et plus globalement, que les systèmes multilatéraux subissent une crise de légitimité, et d’abord parce qu’ils ne donnent pas aux populations l’impression de les protéger efficacement devant le chaos du monde.

 

L’Europe en est un exemple. Demandez aux Grecs qui ont souffert de la crise financière s’ils se sont sentis protégés par l’Europe ; aux Italiens, pendant la crise migratoire ; aux Français ou aux Belges, durant les attentats terroristes. Ils ont été protégés par l’Europe mais n'ont pas eu le le sentiment de l'être. Ils se sont alors retournés vers leurs gouvernements, à l'échelon national, pour que restent assurées leur sécurité et la préservation de leur style de vie. C'est ce qui explique en grande partie le vote britannique en faveur du Brexit.

 

Ceux qui pensaient que l’on allait voir émerger un G2 régulateur se sont trompés (même si des négociations américano-chinoises sont en cours) ; de même, les G7, G20 et autres réunions du même type apparaissent désormais très affaiblies. Ce qui laisse le champ libre à la Chine qui, toujours soucieuse de ses approvisionnements, promeut un multilatéralisme alternatif, comme l’illustre l’Organisation de coopération de Shanghai ou le projet de multiples « nouvelles routes de la soie ».

 

Le nationalisme ambiant vient ainsi en grande partie d’un constat en forme de déception, même s'il est très contestable : confier l’édification normative à des entités supranationales, confier sa sécurité à des alliances, tâcher d’édifier des identités partagées ne permet ni d’éviter les crises, ni de les résoudre.

Dans cette crise du rapport à l’autre et la tentation du repli sur soi, Trump joue un rôle déterminant, considérant que :

- les États-Unis donnent trop au reste du monde et ne reçoivent pas assez. D’où ses exigences en matière de partage du fardeau au sein de l’OTAN, de réduction de la contribution des États-Unis aux organisations internationales, etc. 

- les États-Unis sont trop contraints par les accords qu’ils ont signés avec les autres pays dans le passé et doivent se débarrasser au maximum de ce carcan (dénonciation des Accords de Paris, des accords de libre échange s’ils se traduisent par un déficit de la balance commerciale américaine, etc.)

 

Cette attitude pose la question du rôle des États-Unis comme  « nation indispensable » dans la diffusion des idéaux démocratiques. Trump renvoie une image de l’Amérique qui tend à se replier sur elle-même (cf. le mur en construction à la frontière du Mexique), qui n’hésite pas à couper les vivres des organisations internationales (UNESCO, UNRWA) voire à en menacer directement les membres (CIJ), une Amérique conduite par un Président aux valeurs douteuses (il suffit de voir comment il parle des femmes, des homosexuels, de l’argent, des Mexicains, des immigrants, des pauvres, etc.).

Cette toile de fond explique pour une large part l’évolution des rapports de force entre les États que nous allons examiner maintenant.

Deuxième cours : 

II. Les affrontements géopolitiques

 

1. Le retour des politiques de puissance

1. Les grands acteurs

2. Les conflits régionaux et les affrontements par proxy

3. Les nouvelles formes de conflictualité

1. Les grands acteurs : États-Unis, Russie, Chine, Union Européenne.

Les États-Unis

L’arrivée de Donald Trump à Washington a introduit un élément d’incertitude majeur dans la vie internationale. La question essentielle reste de savoir si son action contribue et contribuera à rendre le monde plus stable ou moins stable. 

Pour Donald Trump, l’action extérieure des États-Unis doit s’ordonner à partir de trois de ses convictions personnelles :

- Premièrement,les États-Unis donnent trop au reste du monde et ne reçoivent pas assez. D’où ses exigences en matière de partage du fardeau au sein de l’OTAN, de réduction de la contribution des États-Unis aux organisations internationales, etc. 

- Deuxième conviction « trumpienne » : les États-Unis sont trop contraints par les accords qu’ils ont signés avec les autres pays dans le passé et doivent se débarrasser au maximum de ce carcan. On pense à l’accord de Paris, dénoncé parce qu’il introduit une contrainte énergétique sur les producteurs et les consommateurs américains ; on pense aux mesures prises en matière commerciale (acier et aluminium notamment), les accords de libre échange étant systématiquement remis en cause s’ils se traduisent par un déficit de la balance commerciale américaine.

- Enfin, troisième conviction, tout ce qui constitue une menace, de près ou de loin, pour les Etats-Unis, doit être réglé rapidement,sans prendre de gant, sans respecter la moindre grammaire diplomatique et y compris par la menace de l’emploi immédiat de la force. On pense à la Corée du Nord ou à l’Iran.

Qu’en penser ?

Du côté des ‘plus’,

  • La dénonciation, justifiée, de la lourdeur de la mécanique multilatérale, des errements de la gouvernance mondiale, de l’attentisme devant la montée des menaces contemporaines.

  • Une volonté assumée de faire bouger les lignes là où les problèmes sont enkystés depuis des décennies. Nul ne connaît les vraies raisons pour lesquelles la Corée du Nord semble accepter d’évoluer, tant sur le dossier nucléaire que sur celui de la réunification. Mais les pressions directes de Trump sur Kim Jung Un et indirectes via la Chine ont du jouer un rôle ; la rupture avec la « patience stratégique » prônée par Obama semble s’avérer payante. La même capacité de donner un coup de pied dans la fourmilière s’affiche sur la question israélo-palestinienne (statut de Jérusalem, financement de l’UNRWA, etc.)  

  • Sur l’Iran, il est trop tôt pour voir si la dénonciation de l’accord nucléaire et le retour des sanctions vont faire bouger Téhéran dans le bon sens ou dans le mauvais sens. La méthode du rapport de force est mise ici en œuvre avec une telle brutalité qu’elle ouvre un moment de grande incertitude. Nous pourrons y revenir dans les questions si cela vous intéresse. 

Du côté des ‘moins’, « America first » pose une triple question :

  • Celle du rôle des États-Unis comme  « nation indispensable » dans la diffusion des idéaux démocratiques. Elle renvoie une image de l’Amérique qui tend à se replier sur elle-même (cf. le mur en construction à la frontière du Mexique) conduite par un Président aux valeurs douteuses et à l’insondable vulgarité (il suffit de voir comment il parle des femmes, des homosexuels, de l’argent, des immigrants, des pauvres, etc.) ;

  • Ensuite, celle de l’impact d’une modification unilatérale des règles du commerce mondial et de l’imposition d’une justice extraterritoriale aux entreprises et aux banques ayant des transactions en dollar ; 

  • Enfin la question de la fiabilité de Washington comme partenaire dans les relations internationales. En particulier la pérennité des alliances, à commencer par l’Alliance atlantique. Il faut poser la question de la fiabilité des États-Unis pour assurer la défense de l’Europe car le doute s’est introduit. 

 

Voilà pour le comportement des États-Unis. Voyons maintenant la Russie.

Comme Trump, Poutine ordonne sa politique étrangère à partir d’une triple volonté : 

  • effacer l’humiliation qu’a représentée l’effondrement de l’Union soviétique face à l’Occident ;

  • retrouver une puissance géostratégique qui oblige les autres puissances - à commencer par les États-Unis et la Chine - à devoir compter avec lui ;

  • ne pas affronter les Occidentaux mais se saisir de façon opportuniste de tous les espaces laissés vacants par leurs échecs dans le monde, afin de retrouver des marges de manœuvre et des capacités d’influence. 

Résultat des courses : la Russie affiche sans arrêt son refus d’une donne régionale et internationale qu’elle estime être à son désavantage. Elle tente de restaurer une logique de zones d’influences, en resserrant notamment son étreinte sur son « étranger proche ».

Si on se cantonne à une vision occidentale traditionnellement anti russe, on dira qu’en annexant illégalement la Crimée, en soutenant militairement les rebelles du Donbass, en intervenant comme elle vient de le faire en mer d’Azov, la Russie a remis en cause non seulement la souveraineté de l’Ukraine, et donc son intégrité, mais aussi les fondements de l’ordre de sécurité sur tout le continent. Mais l’histoire est un peu plus compliquée que cela. En revanche, ce qui est clair, c’est que la méfiance traditionnelle de la Russie à l’égard de l’OTAN, comme parfois de l’Union européenne, s’est muée, depuis trois ans, en une forme d’hostilité déclarée.

Et sous les coups de boutoir de Poutine mais aussi de Trump, il nous faut repenser ce que l’on appelle l’architecture européenne de sécurité, mise en place à la fin de la deuxième guerre mondiale puis à la fin de la guerre froide.

Au Moyen Orient, la Russie tient sa revanche sur les Occidentaux. Très critique vis-à-vis de la politique - qu’elle considère désastreuse - menée par ces derniers depuis quinze ans sur la zone, elle a réussi à se réimplanter durablement dans cette dernière et détient désormais la clé du conflit syrien.

Sur des théâtres moins sensibles, elle profite de tout recul occidental pour tenter de prendre la place, comme le montre l’exemple de la RCA.

 

Voilà pour la Russie. Un mot sur la Chine.

Retenez trois lignes de force pour la comprendre aujourd’hui. 

  • D’abord le commerce. La Chine, toujours soucieuse de ses approvisionnements, promeut un multilatéralisme alternatif, comme l’illustre l’Organisation de coopération de Shanghai ou le projet de multiples « nouvelles routes de la soie ». Une opposition à fronts renversés se dessine, entre les États-Unis tentés par un virage protectionniste et une Chine prête à se poser en défenseur de la mondialisation et du libre-échange.

  • Ensuite, la Chine fait patiemment monter en puissance son rôle et ses responsabilités géopolitiques dans le monde. Elle est désormais présente sur tous les continents, avec un fort entrisme en Afrique. Elle prend de plus en plus de place dans les instances multilatérales onusiennes. Elle modernise  son arsenal militaire mais entretient le flou sur le développement considérable de ses capacités comme sur sa doctrine.

  • Enfin, la Chine s’affirme comme une puissance soucieuse de son « pré-carré ». Elle revendique des « droits historiques » sur 80% de la mer de Chine méridionale (« ligne en neuf traits ») et mène en conséquence des actions contraires au droit international, suscitant de vives controverses avec ses voisins et avec les autres puissances régionales. Les tensions montent ainsi dans la zone Asie-pacifique qui devrait, à l’horizon 2050, rassembler 50% des sous-marins et des avions de combat de la planète.

 

Enfin, je finis ce tour des grands acteurs avec l’Europe.

L’Europe vit une triple crise.

  • La première est une crise de l’espérance politique. L’Europe a fait rêver les peuples, d’abord en empêchant les guerres fratricides en son sein puis, avec l’élargissement qui a suivi la chute du Mur, en amenant tous ses membres à la démocratie. La difficulté, c’est qu’après ces deux premières phases d’environ trente ans chacune - la paix, la démocratie - elle ne parvient pas à rebondir sur une espérance capable de mobiliser les peuples dans une nouvelle dynamique enthousiasmante. Et ses populations la vivent chaque jour davantage comme une bureaucratie normative que comme un projet transcendant partagé.

  • La seconde crise vient de ce que l’Union Européenne ne parvient plus à rassurer sa propre population. Après les souffrances liées à la crise financière et à la faiblesse de la croissance, il est clair que l’afflux de demandeurs d’asile provoqué par l’instabilité croissante aux frontières de l’Europe, mais aussi les actes terroristes commis sur son territoire, ou encore la multiplication des menaces globales, nourrissent, chez les citoyens européens, une demande de sécurité, de stabilité et de préservation de leurs modes de vie que l’Europe peine à leur garantir. Et cela vaut aussi pour les entreprises ; sur le dossier iranien par exemple, l’Europe se montre incapable de trouver une réponse adaptée aux sanctions américaines aux entreprises européennes, lesquelles vont se trouver obligées de quitter ce marché.

  • La troisième crise vient de la relégation stratégique de l’Europe. Confiante dans sa puissance économique pour affronter la compétition de l’influence mondiale, l’Europe a négligé sa puissance militaire, se contentant largement de la protection de l’OTAN. Il faut rappeler en effet qu’elle s’est construite dans une aversion à la guerre et à l’interventionnisme militaire. D’une part, les pays membres portent des analyses différentes sur les menaces comme sur la nécessité ou non d’intervenir sur les théâtres d’opérations extérieures. D’autre part, un effort d'équipement et de modernisation, une course aux armements se poursuit aux quatre coins du monde... sauf en Europe. Cela étant, entre les tensions internationales, le suicide géopolitique du Royaume Uni que représente le Brexit, et les exigences de Donald Trump en matière de partage du fardeau, cela pourrait changer.

 

 

L’unité de l’Europe dans le Brexit

Processus d’apprentissage de l’Europe ; le pire n’est jamais sûr

Initiatives SPV ; union bancaire ; Dialogue sur la grande Europe, IEI

Modèle de société qui n’a pas son équivalent au monde.

Concluons ce petit tour des grands acteurs pour dire que, devant la montée en puissance de politiques nationalistes souvent conduites par des hommes forts et des autocrates, il n’est guère étonnant que soient profondément remis en cause. Crise de la régulation et du multilatéralisme

  • d’une part, la plupart des mécanismes multilatéraux de régulation (ONU, Conseil de sécurité) et des programmes qui sont débordés (HCR, PAM) ;

  • d’autre part, les architectures de sécurité contribuant à la sécurité de l’Europe (OTAN, OSCE).

​​

2. Les tensions régionales

  1. La multiplicité des crises

Je viens d’évoquer incidemment quelques crises régionales. Vous les connaissez : Balkans, Asie du Sud Est, Bande sahélo-saharienne. Toutes mériteraient que l’on s’y arrête. 

3. Les nouvelles formes de conflictualité

Les guerres, vous le savez, sont devenues hybrides multidimensionnelles, multifronts, multitemporelles.

  • Elles font intervenir toute une gamme d’acteurs, depuis les grandes armées constituées jusqu'aux acteurs non étatiques violents, lesquels disposent parfois de moyens militaires considérables. Par exemple, le Hezbollah aujourd’hui est-il une milice ou une armée au sein d’un Etat ?

  • La multiplicité des fronts est devenue la règle commune. (1) Les guérillas se multiplient en zones denses de population, avec une instrumentalisation différentiée de civils volontaires et de civils captifs. (2) La dimension cyber des affrontements est devenue essentielle. (3) Quant au terrorisme, il continue d’être un égalisateur de puissance dans la guerre asymétrique. En ce sens, l’action menée par Daech et les organisations terroristes islamistes récentes reste emblématique. Elle se caractérise, hors de la zone du pseudo « califat », par une absence de front (c’est-à-dire de zone de contact entre entités ennemies). A celui-ci  se substituent, d’une part, l’infiltration et la dissémination de « terroristes sans frontières » envoyés par Daech (et que l’organisation appelle les « lions du Califat ») et, d’autre part, le ralliement et l’instrumentalisation de combattants, plus ou moins isolés, sur le lieu même où ils vont commettre leurs attentats (les « soldats du Califat »). En matière de front, une spécificité de Daech - et une première à l’époque moderne - restera ainsi d’avoir réussi à, simultanément, territorialiser un « Etat islamique » sunnite, au moins temporairement, et déterritorialiser le terrorisme international.

  • Un dernier point sur ces nouveaux conflits : la stratégie médiatique. Le narratif de présentation du conflit aux medias peut devenir aussi important que la réalité du conflit - parfois même la stratégie médiatique détermine la stratégie militaire. Ainsi, par exemple, les groupes armés combattants ont-ils appris à multiplier les « embuscades de légitimité » (cas emblématique : attirer l’armée ou la police dans des lieux où il y aura des affrontements violents, voire des morts et des blessés, avec des caméras autour).