Après Daech...

Le terrorisme islamiste

De l’attaque contre Charlie Hebdo à l’assassinat du Colonel Arnaud Beltrame, la France a été, dans les années récentes, victime d’attentats terroristes qui l’ont profondément affectée, au point d’infléchir le cours de son histoire politique.

 

Avec la récente victoire militaire contre le « califat » de Daech, nous entrons dans une nouvelle période. Comment le terrorisme islamiste va-t-il évoluer ? Pourquoi va-t-il durer longtemps ? Touchera-t-il encore la France plus que d’autres pays européens ? Comment y faire face, individuellement et collectivement ? Telles sont les questions auxquelles il est indispensable d’apporter des réponses pour appréhender la réalité de cette violence.

Avril 2018

Plan

Introduction

Première partie : Archaïsme et modernité du terrorisme islamiste

 

Chapitre 1     Une rupture historique

-  Les nouvelles dynamiques djihadistes

-  Une violence aux racines « glocales »

-  Un terrorisme transnational

 

Chapitre 2     Le terrorisme contemporain, miroir de la complexité du monde

-  Fascination / répulsion de l’Occident

-  Un chaos durable au Levant

-  Convergences objectives entre terrorisme et criminalité organisée

 

Chapitre 3     La cohérence stratégique de l’islam combattant

-  La menace change de nature et de cible 

-  La « promesse » du djihad

-  La séduction de la violence

 

Conclusion 1     C’est parti pour durer

 

Deuxième partie   La France touchée au cœur 

 

Chapitre 4     Pourquoi nous ?

-  Un pays visé pour ce qu’il est et pour ce qu’il fait

-  Réalités et perceptions de nos interventions à l’étranger

-  Vulnérabilités nationales

 

Chapitre 5     Qui sont « nos » terroristes ?

-  Des profils diversifiés mais convergents

-  Les parcours de radicalisation

-  Le passage à l’acte

 

Chapitre 6     Ce que le terrorisme révèle de nous-mêmes

-  Influences extérieures et doutes identitaires

-  Immigration et inconscient colonial

-  Malaise social et narcissisme triomphant

 

Conclusion 2     La mutation de l’espace politique

Troisième partie   Lutter contre le terrorisme à venir

 

Chapitre 7     Affrontement idéologique

-  Quand l’islamisme devient le meilleur ennemi de l’islam 

-  Que reste-t-il des Lumières ?

-  Contrer le contenu et la propagation du discours islamiste

 

Chapitre 8     L’après Daech

-  Lutte d’influence entre grands acteurs au Moyen Orient

- Restructuration et mutation des groupes terroristes

-  La guerre jusqu’où ? 

 

Chapitre 9     Vivre avec le terrorisme

-  Prévention : Tarir les viviers d’apprentis djihadistes

-  Détection : Du renseignement territorial à la coordination nationale

-  Répression : Renforcer la cohérence de la chaîne pénale

 

Conclusion 3     Une réponse de la société tout entière

 

Conclusion     Le terrorisme qui vient

Introduction

Depuis les attentats de janvier 2015, la France vit dans un contexte radicalement nouveau. Certes, elle avait déjà subi, par le passé, une violence terroriste épisodique à laquelle elle avait payé le prix fort. Mais elle doit désormais affronter durablement une menace d’une ampleur inconnue et très difficile à éradiquer.

Il en est de même pour de nombreuses autres nations à travers le monde, grandes ou petites, pauvres ou développées. Les pays musulmans sont les premiers touchés, au Moyen-Orient, en Afrique et même en Asie. Dans notre entourage proche, ce sont la Belgique, l’Allemagne, ou le Royaume Uni qui apparaissent, comme nous, particulièrement visés. Et chaque nouvel attentat sur le sol européen relance, dans un compréhensible désarroi, plusieurs questions : Combien de temps cela va-t-il durer ? Qui sont ces terroristes ? Quels sont leurs objectifs ? Comment s’en protéger ?… Autant d’interrogations que chacun se pose légitimement. Autant d’inquiétudes individuelles et de craintes collectives qui se renforcent mutuellement et influencent de façon profonde le « vivre ensemble » de nos sociétés.

 

D’innombrables livres, articles, reportages, rapports, émissions… traitent de ces questions. Jusqu’à saturation du citoyen-spectateur, chaque attentat est longuement décortiqué par les politiques, les experts et les commentateurs, sous tous ses différents aspects (géostratégique, religieux, historique, social, psychologique, etc.) Et sans doute est-il trop tard pour ne pas tomber dans le piège que le terrorisme nous tend de le laisser envahir le débat public. Pour autant, ces nécessaires analyses de spécialistes venus de disciplines différentes laissent entière la difficulté d’appréhender l’irruption de cette violence dans sa globalité

 

Elles ne permettent pas non plus de se faire une idée claire de l’évolution future du phénomène. Or le terrorisme de demain sera différent, à bien des égards, de celui qui nous frappe aujourd’hui. Son évolution s’appuie sur de nombreuses dynamiques souterraines, en particulier celles liées à la restructuration des organisations djihadistes après la défaite militaire de l’ « État islamique » [1], symboliquement marquée par la chute de Mossoul en Irak début juillet 2017 puis par celle de Raqqa en Syrie en mars 2018. Au demeurant, rien que depuis l’attentat contre Charlie Hebdo [2], le terrorisme a déjà évolué dans ses visées, sa propagande, son recrutement et ses modes d’action.

Et c’est pour tenter de répondre à ces interrogations que nous devons ambitionner ici, avec toute l’humilité de mise pour traiter un tel sujet, de saisir l’ensemble des forces et des interactions à l’œuvre dans le terrorisme contemporain et d’anticiper la mutation du phénomène dans les années à venir.

*

Pour entamer cette réflexion, le plus pertinent reste de partir de l’actualité du « terrorisme islamiste ».

 

En se limitant d’abord aux pays occidentaux, il faut rappeler qu’en quatre ans, soit du 29 juin 2014, date de la proclamation du « califat » de l’État islamique, à la mi-2018, date de sa liquidation en tant qu’entité géopolitique, 51 attentats ont été perpétrés dans huit pays, aux États-Unis, au Canada et en Europe. Au total, ces attaques ont été menées par 65 assaillants, et ont fait 395 morts et 1 549 blessés, sans prendre en compte les terroristes abattus ou qui se sont suicidés. L’Europe à elle seule compte 331 victimes, dont 239 en France, 37 au Royaume-Uni, 36 en Belgique, 12 en Allemagne, 5 en Suède, 2 au Danemark.

 

Nous ne comptons là que les attentats violents perpétrés par des individus proclamant, d’une façon ou d’une autre, qu’ils ont commis ceux-ci « au nom d’Allah ». C’est une catégorisation simple en apparence mais derrière laquelle se cachent, de fait, trois questionnements difficiles.

 

1. Le premier est d’ordre religieux. Quelle réalité se cache derrière cette revendication : « au nom d’Allah » ? Autrement dit : Qu’est-ce que la religion a vraiment à voir dans tout cela ? Interrogation qui porte :

- d’abord sur la cause réelle des attentats. Ne sommes-nous pas « simplement » en présence, au mieux d’attentats politiques, au pire d’actes névrotiques, plus ou moins bien habillés d’une revendication religieuse et d’une communication conséquente ?

- ensuite sur la représentation que les terroristes se font de l’islam et sur le « mode d’acquisition » du bricolage dogmatique qu’ils assimilent à cette religion (tant il apparaît que la quasi totalité des terroristes occidentaux n’avaient qu’une connaissance très superficielle de celle-ci au moment de « passer à l’acte ») ;

- enfin sur le rapport à l’islam qu’entretiennent les autorités autoproclamées de la nébuleuse djihadiste internationale. A commencer par Daech : faut-il rappeler que la création de « l’État islamique en Irak » en 2006 (qui deviendra Daech en 2013) doit beaucoup à l’apport de hauts gradés baasistes de l’armée de Saddam Hussein qui n’avaient qu’une relation très distanciée avec la religion ? Ou encore que l’organisation prétend interpréter le dogme au plus près de l’essence même des valeurs islamiques mais que son interprétation reste rejetée par l’immense majorité des musulmans ?

 

2. Le second questionnement porte sur la différentiation manifeste entre le dessein collectif de l’islamisme [3] (soit, à quelques nuances doctrinales près, la conversion du monde à la religion musulmane) et l’attitude individuelle, souvent qualifiée de « nihiliste », des terroristes contemporains, du moins ceux qui agissent en Occident.

 

D’un côté, les organisations islamistes, en premier lieu Al-Qaïda et Daech ces dernières années, élaborent des stratégies sophistiquées de déstabilisation internationale et de prises de pouvoir locales. De l’autre, les auteurs des attentats en Occident, désormais assez nombreux pour que l’on puisse relever des traits communs de leur psychologie, s’inscrivent très majoritairement dans une démarche personnelle, généralement suicidaire en ce qu’elle semble animée essentiellement par l’espoir d’un Salut qu’ils escomptent pouvoir obtenir en mettant leur mort au service de Dieu.

3. D’où un troisième questionnement d’ordre pratique : quel est le degré d’autonomie de ces apprentis djihadistes ? En d’autres termes, quelles relations entretiennent-ils avec l’ensemble des structures capables de les inspirer, les « idéologiser », les recruter, les instrumentaliser, leur fournir des appuis, etc. ?

Nous reviendrons, bien entendu, sur cet écheveau singulier de liaisons en réseaux. Contentons-nous, dans cette introduction, d’en souligner quelques aspects.

 

- Au regard des chiffres que nous venons de citer, on notera d’abord que la plupart des attentats menés en Occident, de la mi-2014 à la mi-2017, se sont révélés être des actes solitaires (66 %) ; cela ne veut pas dire que leurs auteurs sont des « loups solitaires » (lesquels « inventent » leur propre idéologie) mais qu’ils ont préparé et commis leur acte de façon très autonome.

 

- On retiendra surtout que 8 % seulement des attaques ont été planifiées sur ordre direct de l’État islamique ; ce pourcentage, qui peut surprendre par sa faiblesse, représente la proportion d’attentats directement ordonnés par Daech de façon avérée, alors que les autres attaques peuvent être considérées comme ayant été, en majorité, inspirées ou indirectement ordonnées par cette organisation (notamment à travers une propagande appelant, de façon globale, les djihadistes à agir là où ils se trouvaient et avec « les moyens du bord » à leur disposition) ;

- Il est désormais notoire, en effet, que les liens opérationnels entre Daech (en tant qu’organisation centralisée en Syrie/Irak) et les terroristes agissant dans le monde entier (en revendiquant plus ou moins clairement leur allégeance à celle-ci) ont pu pendant cinq ans et peuvent parfois encore se décliner sous toutes les formes. Ce qui conduit, en pratique, à une grande diversification des modalités d’attaques : centralisées, décentralisées, déconcentrées, inspirées ou reprises a posteriori par Daech à son compte, élaborées ou rudimentaires…

 

Une différence de nature s’affirme ainsi d’emblée dans les champs religieux, politique et opérationnel, entre, d’une part, les organisations islamistes plus ou moins bien structurées et, d’autre part, les djihadistes qui frappent partout dans le monde.

Cela étant, et pour en rester à l’Europe, cette différence de nature ne signifie nullement qu’il existe un vide entre les individus « chez nous » et les organisations « là-bas ». De façon symbolique et psychologique, le lien est établi par une relation d’allégeance, même tardive, des premiers aux secondes. De façon plus concrète, un « pont » opérationnel s’est établi sous la forme d’un « milieu » djihadiste, où se retrouvent tous ceux qui, à des degrés divers d’engagement, participent ou souhaitent participer à ce combat mortifère. Le fonctionnement de cette nébuleuse organisée en réseau assure la fluidité des interactions et des communications entre ces « entrepreneurs de violence » et favorise leurs synergies.

 

A la fois étanche et hyper connecté, ce « milieu » djihadiste a pris son essor dans le monde virtuel via internet et les réseaux sociaux. Et il s’est adapté, dans le monde réel, au contexte de chaque pays. En France, il s’est développé à partir de certaines cités périurbaines et de « zones de non droit », de mosquées salafistes et d’écoles islamiques tenues par des « prédicateurs de haine » ainsi que de plusieurs prisons de la République. L’ensemble a fini par former, chez nous, un écosystème djihadiste au sein duquel se tissent les liens de toute nature entre ceux qui concourent, à des degrés divers, à la violence terroriste.

 

*

Le terrorisme islamiste qui nous frappe possède ainsi une dimension internationale et une dimension nationale qui interfèrent en permanence mais ne se confondent pas.

 

- La première est liée aux évolutions du monde contemporain. Certaines alimentent directement le terrorisme, à commencer par les affrontements au Proche et au Moyen-Orient, la prolifération de groupes et milices armés dans cette zone ou encore la résurgence des rivalités entre Sunnites et Chiites [4].

 

D’autres contribuent à créer un contexte favorable aux formes actuelles de l’action violente. Ainsi l’ « occidentalisation » du monde, lente mais inexorable, à laquelle l’époque moderne nous avait habitués, bute-t-elle désormais sur de nombreux obstacles : les échecs de la mise en œuvre d’une gouvernance mondiale fondée sur le droit international, le progrès social et la réduction des inégalités économiques ; les conséquences déstabilisatrices d’un interventionnisme occidental au Moyen-Orient toujours largement guidé par un syndrome post-colonial persistant ; la revendication des différences historiques, ethniques, religieuses, culturelles, rituelles… au sein de toutes les communautés inquiètes de la perte possible de leur cohésion et de leurs traditions ; la violence du refus de tous ceux qui se sentent exclus ou s’excluent eux-mêmes de ce vaste mouvement de globalisation, etc.

 

Au final, des causalités multiples et un contexte favorable font que les États modernes se trouvent confrontés à des violences liées à une religiosité fanatisée et que la planète court le risque d’une fragmentation régressive sans précédent. Ainsi la mondialisation rebat-elle les cartes de cette « instrumentalisation réciproque » du politique et du religieux, à l’œuvre depuis que l’Histoire s’écrit. Le terrorisme actuel se révèle comme un des produits les plus hideux de cette redistribution.

Il nous faut donc analyser la survenance historique de ce « nouvel » ennemi, cerner sa stratégie, en percevoir les ressorts, identifier ses objectifs et ses méthodes, anticiper ses mutations. On verra ainsi, par exemple, que Daech s’est inscrit parfaitement dans la longue histoire de l’islam combattant tout en y introduisant, à plusieurs égards, des ruptures radicales. Nous examinerons ainsi dans le détail ce qui fait, à la fois, l'archaïsme et la modernité du terrorisme islamiste.

- La dimension nationale, quant à elle, interroge notamment le fait que, parmi toutes les nations occidentales, c’est la France qui a été la plus touchée par les attentats récents

Y a-t-il des facteurs spécifiques à notre pays qui conduisent à en faire une cible privilégiée des terroristes ? La question mérite pour le moins d’être posée. Ne serait-ce que parce que, pendant plusieurs mois, les politiques ont essayé de nous convaincre que Daech attaquait la France pour ce qu’elle est, alors que les terroristes chez nous affirmaient clairement mener leurs actions destructrices pour ce qu’elle fait. En réalité, les deux sont vrais et la France semble se désigner à la vindicte des djihadistes pour un ensemble de raisons très différentes, allant de ce qu’elle représente symboliquement dans le monde jusqu’aux frustrations provoquées par sa politique intérieure et son action extérieure. D’où une interrogation importante mais souvent occultée par le politique, quant à notre part de responsabilité dans le développement du djihadisme sur notre sol.

 

*

Enfin, il nous faudra nous pencher sur les actions à mener pour faire face au terrorisme qui nous frappe et à celui qui nous frappera à l’avenir. 

 

Effet d’affichage ou réelle volonté politique, la grande majorité des gouvernements à travers le monde placent désormais la lutte contre le terrorisme parmi leurs toutes premières priorités. Au point de masquer souvent leurs désaccords sur de nombreux autres sujets en se retrouvant sur celui-ci, l’un des rares à faire consensus au sein de la communauté internationale.

 

Depuis plus de quinze ans, l’interventionnisme occidental dans le monde arabo-musulman a été largement justifié ou déterminé par cette lutte anti-terroriste. Mais l’absence de vision politique à moyen et long terme, l’interférence continue d’intérêts économiques contradictoires, les moyens militaires employés … contribuent à entretenir et renforcer les racines du djihadisme dans cette région du monde et à y faire cycliquement renaître une violence non maîtrisable. Au demeurant, le terrorisme ne s’éradique pas : rappelons, s’il en était besoin, qu’il est un mode d’action, non une entité en soi, ni une idéologie, ni l’expression d’une déviance religieuse.

 

En France, une certaine incertitude stratégique a suivi les premiers attentats de 2015, tant était grand l’effet de sidération. Le discours s’est affirmé martial (« Nous sommes en guerre »), alors que la plupart des autres pays européens se gardaient bien d’adopter ce registre. On sait combien la communication après un acte terroriste demeure un exercice difficile pour tout gouvernement : le risque existe de n’en faire pas assez (et donc d’être accusé de ne pas avoir pris la mesure de l’importance de la menace) ou d’en faire trop (et donc de reconnaître implicitement que les auteurs de l’acte ont atteint leur but de déstabilisation politico-sociale et leur assurer ainsi, tout cynisme mis à part, le « service après-vente »).

 

Au final, le débat public en France a, globalement, permis d’éviter quelques ornières, dans lesquelles les Américains sont souvent tombés : la « guerre au terrorisme », la qualification de l’islamisme comme un « cancer », l’amalgame entre islamisme et islam, et, de façon générale, la dévalorisation de l’ennemi pour mieux le combattre. De même la résilience de la population française a-t-elle permis d’éviter les réactions épidermiques contre les communautés musulmanes, par exemple de type « ratonnades ».

Concrètement, un travail considérable a été accompli en quelques mois, et pas seulement dans la seule dimension sécuritaire ; il a débouché sur de très nombreuses mesures, sur lesquelles nous reviendrons. Il a fallu et il faut encore répondre de façon adaptée à chacun des trois niveaux d’adversité auxquels nous sommes confrontés :

- une idéologie islamiste d’autant plus dangereuse que la vision du monde qu’elle développe est radicalement opposée à la nôtre ;

- des groupes djihadistes armés, souvent issus de la décomposition d’Al-Qaïda et de Daech, qui continuent de proliférer et constituent une menace sérieuse à nos intérêts de sécurité ;

- enfin, les terroristes et apprentis terroristes chez nous qui, aujourd’hui majoritairement adeptes d’attentats « low cost », apparaissent de plus en plus difficiles à détecter avant qu’ils ne passent à l’acte. 

 

Au-delà, quelles actions faudra-t-il lancer pour contrer « la guerre d’après » ? Alors même que nous n'en avons pas encore fini avec le terrorisme d’aujourd’hui, il nous faut déjà en percevoir les évolutions pour mieux les combattre. La rapidité avec laquelle se modifient les nombreux « paramètres » de l’action violente, exige une réactivité et une agilité accrues dans nos anticipations et nos réponses.

La majorité de ces actions de contre-terrorisme relèvent des acteurs régaliens de l’État (armée, police, justice, renseignement, …) Mais beaucoup d’autres doivent être entreprises pour diminuer le nombre d’individus susceptibles d’être attirés par l’aventure djihadiste. Ces actions de prévention, visant à détourner les jeunes d’une telle attraction mortifère, touchent, quant à elles, l’éducation, la culture, tout comme l’accès à la formation professionnelle, au travail et à l’emploi… Car les terroristes ne viennent plus de l’extérieur et ne passent plus que rarement les frontières. Le vivier est en nos murs et les candidats qui se pressent pour le rejoindre sont, pour la plupart, des jeunes nés dans notre pays. C’est dire combien les attentats sont aussi le symptôme et le produit de failles de notre société, qu’il nous faudra combler ensemble pour développer notre résilience, individuelle et collective, et surmonter durablement l’épreuve que nous subissons.

 

[1] Dans cette introduction, pour faciliter la lecture, nous employons indifféremment les termes Daech (acronyme arabe de « l’État islamique en Irak et au Levant » ou EIIL créé le 9 avril 2013) et « État islamique » (nom donné par l’EIIL au « Califat » dont il a proclamé, le 29 juin 2014, le rétablissement sur les territoires qu’il contrôlait alors).

[2] L’attaque terroriste islamiste contre le journal satirique Charlie Hebdo à Paris est le premier des attentats en France perpétrés après la proclamation de l’État Islamique. Le 7 janvier 2015, les frères Chérif et Saïd Kouachi pénètrent dans le bâtiment abritant les locaux du journal armés de fusils d’assaut et y assassinent onze personnes, dont huit membres de la rédaction.

[3] Sur la signification et l’utilisation du terme « islamisme », cf. l’introduction de la Première partie.

[4] De nombreux ouvrages traitent des divergences et des affrontements entre Sunnites et Chiites. Nous en rappelons les éléments essentiels en Annexe 3.

A. Trois dynamiques imbriquées les unes dans les autres

En termes d’équilibre global, démographie, environnement et modèle de croissance sont intimement liés. Selon son école de pensée, chaque analyste a tendance à privilégier l’une ou l’autre de ces dynamiques. Mais retenez que vous ne pouvez pas travailler sur l’une indépendamment des deux autres.

Prenons un exemple qui revient souvent dans les débats sur le changement climatique : l’augmentation de la population constituerait l’une des principales menaces pour les équilibres du vivant au niveau planétaire. L’ensemble des pays pauvres, et particulièrement l’Afrique avec sa forte croissance démographique, sont implicitement visés. Pourtant, en terme de dégagement de gaz à effet de serre, un Africain pollue vingt fois moins qu’un Nord-américain. Il est donc important de rappeler que si la question démographique se pose, elle ne doit occulter ni la responsabilité prioritaire d'une meilleure gestion et répartition des ressources ni une mise en cause du modèle consumériste. Rappelons donc les données essentielles dans ces trois dimensions. 
 

1. Lemballement démographique


Comme vous le savez, la population mondiale atteint 7,7 milliards en ce début d'année 2019, contre 1,8 milliards il y a un siècle, 2,5 milliards au début des années 50, 6 milliards il y a seulement quinze ans. Il y a bien une forme d’emballement. Chaque jour, on compte 244.000 nouvelles personnes de plus dans le monde, soit + 2,7 par seconde. Autrement dit, la population mondiale s'accroît chaque année de près de 89 millions d'habitants grâce à un nombre de naissances supérieur (150 millions) à celui des décès (61 millions). C'est un peu comme si, chaque année, on ajoutait la population de l'Allemagne (81 millions d'habitants) à la population mondiale. En 2050, selon l’ONU, celle-ci atteindra 9,8 milliards d’habitants.

La Chine et l’Inde ayant effectué leur transition démographique, ce sont principalement les pays de l’Afrique subsaharienne (Nigéria, Angola, Guinée équatoriale, Niger, Ouganda...) qui connaissent actuellement les taux de croissance démographique les plus élevés. Selon les projections des Nations-Unies, l’Afrique représentera 54 % de l’augmentation de la population mondiale entre 2015 et 2050 et 83 % de l’augmentation entre 2015 et 2100.​

2. La dégradation de lenvironnement

 

Au-delà du réchauffement climatique et de l’extraction des énergies fossiles, c’est la restriction de la biodiversité qui représente aujourd’hui l’enjeu essentiel. Nous vivons, nous disent les experts, une sixième extinction d'espèces animales. Il y avait, en effet, déjà eu des « extinctions » par le passé (heureusement d'ailleurs : c'est la disparition des dinosaures qui a permis notre apparition…). Mais elles avaient pris des milliers d’années alors que nous voyons aujourd’hui disparaître des espèces en une génération. Certaines, emblématiques, sont ainsi menacées, comme les grands mammifères qui correspondent au sommet de la chaîne alimentaire.

En cause, le rétrécissement des espaces vitaux pour ces animaux (urbanisation et multiplication des mégalopoles, déforestation, fonte de la banquise arctique...), la pollution atmosphérique et la moindre capacité des forêts à régénérer loxygène, la pollution maritime (cf. la constitution d'un « 8ème continent » de déchets plastiques dans l’océan), mais aussi le braconnage, l’appauvrissement des sols, la surconsommation de viande, la surpêche ou encore les conflits armés. Les conséquences de ces dégradations sont maintenant bien documentées et symbolisées par l'avancée du « jour du dépassement » chaque année.

Une part importante de cette dégradation est liée autant à l’augmentation considérable de la population mondiale dans les cinquante dernières années, qu'aux modalités d’une croissance consumériste, polluante et destructrice des ressources naturelles, .

Ainsi par exemple, si la population africaine se retrouve dans le viseur, sa contribution aux émissions de gaz à effet de serre (GES) reste très faible. Chaque consommateur nord-américain émet en moyenne presque deux fois plus qu’un habitant d’Europe de l’Ouest, trois fois plus qu’un résident du Moyen-Orient, quatre fois plus qu’un Chinois et, comme on ladit en introduction, vingt fois plus qu’un habitant d’Asie du Sud ou d’Afrique. Autrement dit, 40 % des émissions de CO2 satisfont les besoins des nord-américains, 20 % des européens et 10 % des chinois. A l’autre bout de la pyramide, les individus les plus pauvres du Mozambique, du Rwanda et du Malawi émettent environ 2000 fois moins que les 1 % les plus riches américains, luxembourgeois, singapouriens et saoudiens.

Ainsi, non seulement les habitants les plus pauvres de la planète (moins de 4,40 dollars par jours) sont qualitativement les moins responsables du changement climatique, mais ils sont en général les plus vulnérables face à ses conséquences et les moins préparés pour l’affronter. Le cas du Bangladesh est emblématique. Figurant parmi les pays les plus pauvres et les plus densément peuplés au monde, il est régulièrement frappé par des cyclones et inondations dévastatrices alors même que son empreinte carbone est minime.

Se concentrer sur la question démographique c’est ainsi prendre le risque d’évincer d'autres responsabilités comme, par exemple :

- celle des plus grandes entreprises dans l’aggravation du réchauffement climatique ; les 90 principales entreprises productrices de pétrole, gaz, charbon et ciment sont à l’origine de 57 % de la hausse de la concentration atmosphérique en CO2, de près de 50 % de la hausse de la température moyenne mondiale, et d’environ 30 % de la hausse du niveau moyen des mers observées depuis un siècle ;

- celle des industriels de la viande et des produits laitiers. Les vingt plus grandes entreprises de ce secteur ont émis en 2016 plus de gaz à effet de serre que toute l’Allemagne. Si ces entreprises étaient un pays, elles seraient le 7ème émetteur de gaz de serre.

 

Ce qui nous amène naturellement à examiner

3. Un modèle de croissance productiviste et prédateur.

Vous vous souvenez que dans son Essai sur le principe de population (1798), Thomas Malthus, pasteur anglais passé à la postérité, justifiait la restriction démographique par la disponibilité alimentaire : la population croît plus vite que les ressources disponibles, conduisant à des famines. Or l'argument est aujourd'hui réfutable à partir de la simple constatation qu'un cinquième de l’humanité consomme les 4/5e des ressources produites. Avant de se préoccuper de limiter la population mondiale si les ressources disponibles le nécessitent, il serait bon de s’intéresser à leur meilleure préservation et répartition.
 

De fait, il apparaît tout à fait possible de nourrir une population de 9 ou 10 milliards d’habitants à l’horizon 2050 tout en réduisant les impacts environnementaux, pour peu que l'on transforme nos modes de production et d’organisation économique.

En effet, le système actuel, caractérisé par le productivisme, la prédation, la dépendance aux énergies fossiles et le consumérisme, s'avère particulièrement néfaste pour l’environnement. D'où la question : que se passerait-il si les classes moyennes asiatiques – puis africaines – en croissance démographique se mettaient à consommer comme leurs homologues européennes ou américaines ?

Vous appartenez à la génération qui, par nécessité, devra travailler sur les alternatives : réduction de moitié des pertes et gaspillages alimentaires, transition vers des systèmes alimentaires qui reposent sur les petits producteurs, l’agroécologie et les marchés locaux, etc.

Ce ne sera pas facile. Parce qu'après plusieurs décennies de construction d'un univers néolibéral, le plus grand obstacle est la crise de nos propres imaginaires.

 

Il n'empêche, gardez en tête :

- d'abord, que mieux gérer les ressources s'avère aujourd'hui plus efficace que limiter la démographie, quand bien même il reste nécessaire qu'un certain nombre de pays achève leur transition démographique ;

- ensuite que, par nécessité, nous entrons dans une phase d' "écologisation" du monde comme il y a eu une phase d'industrialisation quelles que soient les réticences, la prise de conscience des déséquilibres planétaires gagne chaque jour du terrain ;

- et qu'enfin, par conséquent, vous allez voir émerger une pression forte contre les États qui ne jouent pas le jeu écologique ; cela pourrait même se traduire par la notion d’État "écologiquement voyou"

C'est inexorable à terme, sauf à voir se poursuivre trois crises transversales de la globalisation.

B. Les conséquences sur l’ordre du monde : trois crises transversales de la globalisation

1. Les inégalités de développement

La progression de la croissance mondiale (Cette dimension extrêmement positive de la globalisation ne s’est évidemment pas développée sans deux puissants effets pervers) s’est accompagnée d’un écart croissant entre les riches et les pauvres. Huit cents personnes possèdent en stock, l’équivalent des revenus annuels de la moitié la plus pauvre de la population mondiale.

Il ne faut pas négliger les . Si elles ne provoquent plus de guerres de conquête territoriales, elles alimentent des ressentiments voire des conflits locaux parfois extrêmement violents, comme on le voit au Soudan, au Kurdistan, en Palestine, etc.

2. Les migrations internationales

Elles sont surtout la première explication de phénomènes migratoires considérables et durables. C’est le second effet pervers.

La mondialisation des flux migratoires est un phénomène appelé à s’amplifier. Ne serait-ce qu’en raison du différentiel de revenu entre pays riches et pays en développement que je viens d’évoquer, mais aussi des perspectives démographiques, de l’évolution des tensions politico-économiques dans un certain nombre de pays, à quoi s’ajoute désormais l’impact du changement climatique et les flux croissants de déplacés environnementaux.

Le problème reste que la gouvernance mondiale de ces migrations internationales semble, quant à elle, toujours débordée par ces évolutions inévitables. Leur perception anxiogène contribue partout au retour des frontières, des murs et des barbelés et interroge profondément certains pays sur la question identitaire.

Ancrage territorial

Sur ce dernier point « identitaire », notons qu’il s’est produit en vingt ans un changement de nature des migrations. Si la décision de quitter son pays relevait le plus souvent d’un motif économique, celle du choix du pays d’arrivée restait « civilisationnelle », en ce que l’adhésion aux principes de la société d’accueil allait de soi. Aujourd’hui, le choix du pays d’arrivée est aussi « économique » que la motivation du départ - les nouveaux arrivants visent une installation en continuité avec leur société d’origine, dont ils cherchent à conserver, dans la mesure du possible, les principes et les mœurs.

3. La criminalité organisée

Une crise de la mondialisation, d’une nature toute différente, concerne l’incontrôlable expansion de l’économie criminelle. Cela vient essentiellement du fait que la mondialisation s’est faite par le marché et pas par le droit.

Que les marchands souhaitent la disparition des frontières qui entravent les flux, c’est une évidence parfaitement montrée par les libéraux anglo-saxons dès le 18ème siècle. Avec l’ouverture des frontières à la circulation des personnes, des biens et des capitaux, le marché a envahi toutes les sphères de la société, même les plus intimes. Mais le droit n’a pas suivi ce mouvement. Et c’est dans ce « retard du droit sur le marché » qu’une bonne partie des phénomènes criminels contemporains monte en puissance.

 

Massacres, piraterie, contrefaçon, trafic d’êtres humains, de drogues, d’objets archéologiques, d’armes ou de substances toxiques… un « marché mondial du crime », dont Internet constitue l'un des vecteurs essentiels, couvre désormais l’ensemble de la planète.

 

Exemple de l’environnement : des opportunités formidables pour quelques grands prédateurs et tout un ensemble d’entités criminelles spécialisées - de la gestion des déchets urbains aux  poubelles nucléaires, des trafics d’espèces rares au truquage des quota de pêche, de la déforestation abusive à la mise en dépendance de populations par les OGM (pensez à la fusion récente entre Monsanto et Bayer), de la manipulation financière sur les quotas carbone à celle sur le cours boursier des terres rares, ce qui va se jouer autour de la survie de la planète dans les années qui viennent ne va pas entrainer que des boucles économiques vertueuses.

 

Les criminels, auparavant marqués par leurs origines (type d'activités, base culturelle, ethnique, religieuse, etc.), se regroupent désormais en entités hybrides et opportunistes capables de transformations rapides, constitutives d’un redoutable « melting pot » criminalo-terroriste. La distinction, autrefois nette, entre terrorisme et crime organisé s’efface progressivement. Ce qui ne signifie nullement qu’il faille confondre les deux notions mais que l’on observe de plus en plus d’individus ou de  groupes jouant sur les deux tableaux. Et les deux ne doivent pas être considérés comme des phénomènes marginaux mais consubstantiels à la mondialisation.

1. Les

 

Cette toile de fond explique pour une large part l’évolution des rapports de force entre les États que nous allons examiner maintenant.

J’en viens maintenant à la deuxième grille d’analyse, celle qui concerne 

II. Les affrontements géopolitiques

 

1. Les grands acteurs : États-Unis, Russie, Chine, Union Européenne.

Les États-Unis

L’arrivée de Donald Trump à Washington a introduit un élément d’incertitude majeur dans la vie internationale. La question essentielle reste de savoir si son action contribue et contribuera à rendre le monde plus stable ou moins stable. 

Pour Donald Trump, l’action extérieure des États-Unis doit s’ordonner à partir de trois de ses convictions personnelles :

- Premièrement, les États-Unis donnent trop au reste du monde et ne reçoivent pas assez. D’où ses exigences en matière de partage du fardeau au sein de l’OTAN, de réduction de la contribution des États-Unis aux organisations internationales, etc. 

- Deuxième conviction « trumpienne » : les États-Unis sont trop contraints par les accords qu’ils ont signés avec les autres pays dans le passé et doivent se débarrasser au maximum de ce carcan. On pense à l’accord de Paris, dénoncé parce qu’il introduit une contrainte énergétique sur les producteurs et les consommateurs américains ; on pense aux mesures prises en matière commerciale (acier et aluminium notamment), les accords de libre échange étant systématiquement remis en cause s’ils se traduisent par un déficit de la balance commerciale américaine.

- Enfin, troisième conviction, tout ce qui constitue une menace, de près ou de loin, pour les Etats-Unis, doit être réglé rapidement, sans prendre de gant, sans respecter la moindre grammaire diplomatique et y compris par la menace de l’emploi immédiat de la force. On pense à la Corée du Nord ou à l’Iran.

Qu’en penser ?

Du côté des ‘plus’,

  • La dénonciation, justifiée, de la lourdeur de la mécanique multilatérale, des errements de la gouvernance mondiale, de l’attentisme devant la montée des menaces contemporaines.

  • Une volonté assumée de faire bouger les lignes là où les problèmes sont enkystés depuis des décennies. Nul ne connaît les vraies raisons pour lesquelles la Corée du Nord semble accepter d’évoluer, tant sur le dossier nucléaire que sur celui de la réunification. Mais les pressions directes de Trump sur Kim Jung Un et indirectes via la Chine ont du jouer un rôle ; la rupture avec la « patience stratégique » prônée par Obama semble s’avérer payante. La même capacité de donner un coup de pied dans la fourmilière s’affiche sur la question israélo-palestinienne (statut de Jérusalem, financement de l’UNRWA, etc.)  

  • Sur l’Iran, il est trop tôt pour voir si la dénonciation de l’accord nucléaire et le retour des sanctions vont faire bouger Téhéran dans le bon sens ou dans le mauvais sens. La méthode du rapport de force est mise ici en œuvre avec une telle brutalité qu’elle ouvre un moment de grande incertitude. Nous pourrons y revenir dans les questions si cela vous intéresse. 

Du côté des ‘moins’, « America first » pose une triple question :

  • Celle du rôle des États-Unis comme  « nation indispensable » dans la diffusion des idéaux démocratiques. Elle renvoie une image de l’Amérique qui tend à se replier sur elle-même (cf. le mur en construction à la frontière du Mexique) conduite par un Président aux valeurs douteuses et à l’insondable vulgarité (il suffit de voir comment il parle des femmes, des homosexuels, de l’argent, des immigrants, des pauvres, etc.) ;

  • Ensuite, celle de l’impact d’une modification unilatérale des règles du commerce mondial et de l’imposition d’une justice extraterritoriale aux entreprises et aux banques ayant des transactions en dollar ; 

  • Enfin la question de la fiabilité de Washington comme partenaire dans les relations internationales. En particulier la pérennité des alliances, à commencer par l’Alliance atlantique. Il faut poser la question de la fiabilité des États-Unis pour assurer la défense de l’Europe car le doute s’est introduit. 

 

Voilà pour le comportement des États-Unis. Voyons maintenant la Russie.

Comme Trump, Poutine ordonne sa politique étrangère à partir d’une triple volonté : 

  • effacer l’humiliation qu’a représentée l’effondrement de l’Union soviétique face à l’Occident ;

  • retrouver une puissance géostratégique qui oblige les autres puissances - à commencer par les États-Unis et la Chine - à devoir compter avec lui ;

  • ne pas affronter les Occidentaux mais se saisir de façon opportuniste de tous les espaces laissés vacants par leurs échecs dans le monde, afin de retrouver des marges de manœuvre et des capacités d’influence. 

Résultat des courses : la Russie affiche sans arrêt son refus d’une donne régionale et internationale qu’elle estime être à son désavantage. Elle tente de restaurer une logique de zones d’influences, en resserrant notamment son étreinte sur son « étranger proche ».

Si on se cantonne à une vision occidentale traditionnellement anti russe, on dira qu’en annexant illégalement la Crimée, en soutenant militairement les rebelles du Donbass, en intervenant comme elle vient de le faire en mer d’Azov, la Russie a remis en cause non seulement la souveraineté de l’Ukraine, et donc son intégrité, mais aussi les fondements de l’ordre de sécurité sur tout le continent. Mais l’histoire est un peu plus compliquée que cela. En revanche, ce qui est clair, c’est que la méfiance traditionnelle de la Russie à l’égard de l’OTAN, comme parfois de l’Union européenne, s’est muée, depuis trois ans, en une forme d’hostilité déclarée.

Et sous les coups de boutoir de Poutine mais aussi de Trump, il nous faut repenser ce que l’on appelle l’architecture européenne de sécurité, mise en place à la fin de la deuxième guerre mondiale puis à la fin de la guerre froide.

Au Moyen Orient, la Russie tient sa revanche sur les Occidentaux. Très critique vis-à-vis de la politique - qu’elle considère désastreuse - menée par ces derniers depuis quinze ans sur la zone, elle a réussi à se réimplanter durablement dans cette dernière et détient désormais la clé du conflit syrien.

Sur des théâtres moins sensibles, elle profite de tout recul occidental pour tenter de prendre la place, comme le montre l’exemple de la RCA.

 

Voilà pour la Russie. Un mot sur la Chine.

Retenez trois lignes de force pour la comprendre aujourd’hui. 

  • D’abord le commerce. La Chine, toujours soucieuse de ses approvisionnements, promeut un multilatéralisme alternatif, comme l’illustre l’Organisation de coopération de Shanghai ou le projet de multiples « nouvelles routes de la soie ». Une opposition à fronts renversés se dessine, entre les États-Unis tentés par un virage protectionniste et une Chine prête à se poser en défenseur de la mondialisation et du libre-échange.

  • Ensuite, la Chine fait patiemment monter en puissance son rôle et ses responsabilités géopolitiques dans le monde. Elle est désormais présente sur tous les continents, avec un fort entrisme en Afrique. Elle prend de plus en plus de place dans les instances multilatérales onusiennes. Elle modernise  son arsenal militaire mais entretient le flou sur le développement considérable de ses capacités comme sur sa doctrine.

  • Enfin, la Chine s’affirme comme une puissance soucieuse de son « pré-carré ». Elle revendique des « droits historiques » sur 80% de la mer de Chine méridionale (« ligne en neuf traits ») et mène en conséquence des actions contraires au droit international, suscitant de vives controverses avec ses voisins et avec les autres puissances régionales. Les tensions montent ainsi dans la zone Asie-pacifique qui devrait, à l’horizon 2050, rassembler 50% des sous-marins et des avions de combat de la planète.

 

Enfin, je finis ce tour des grands acteurs avec l’Europe.

L’Europe vit une triple crise.

  • La première est une crise de l’espérance politique. L’Europe a fait rêver les peuples, d’abord en empêchant les guerres fratricides en son sein puis, avec l’élargissement qui a suivi la chute du Mur, en amenant tous ses membres à la démocratie. La difficulté, c’est qu’après ces deux premières phases d’environ trente ans chacune - la paix, la démocratie - elle ne parvient pas à rebondir sur une espérance capable de mobiliser les peuples dans une nouvelle dynamique enthousiasmante. Et ses populations la vivent chaque jour davantage comme une bureaucratie normative que comme un projet transcendant partagé.

  • La seconde crise vient de ce que l’Union Européenne ne parvient plus à rassurer sa propre population. Après les souffrances liées à la crise financière et à la faiblesse de la croissance, il est clair que l’afflux de demandeurs d’asile provoqué par l’instabilité croissante aux frontières de l’Europe, mais aussi les actes terroristes commis sur son territoire, ou encore la multiplication des menaces globales, nourrissent, chez les citoyens européens, une demande de sécurité, de stabilité et de préservation de leurs modes de vie que l’Europe peine à leur garantir. Et cela vaut aussi pour les entreprises ; sur le dossier iranien par exemple, l’Europe se montre incapable de trouver une réponse adaptée aux sanctions américaines aux entreprises européennes, lesquelles vont se trouver obligées de quitter ce marché.

  • La troisième crise vient de la relégation stratégique de l’Europe. Confiante dans sa puissance économique pour affronter la compétition de l’influence mondiale, l’Europe a négligé sa puissance militaire, se contentant largement de la protection de l’OTAN. Il faut rappeler en effet qu’elle s’est construite dans une aversion à la guerre et à l’interventionnisme militaire. D’une part, les pays membres portent des analyses différentes sur les menaces comme sur la nécessité ou non d’intervenir sur les théâtres d’opérations extérieures. D’autre part, un effort d'équipement et de modernisation, une course aux armements se poursuit aux quatre coins du monde... sauf en Europe. Cela étant, entre les tensions internationales, le suicide géopolitique du Royaume Uni que représente le Brexit, et les exigences de Donald Trump en matière de partage du fardeau, cela pourrait changer.

 

 

L’unité de l’Europe dans le Brexit

Processus d’apprentissage de l’Europe ; le pire n’est jamais sûr

Initiatives SPV ; union bancaire ; Dialogue sur la grande Europe, IEI

Modèle de société qui n’a pas son équivalent au monde.

Concluons ce petit tour des grands acteurs pour dire que, devant la montée en puissance de politiques nationalistes souvent conduites par des hommes forts et des autocrates, il n’est guère étonnant que soient profondément remis en cause. Crise de la régulation et du multilatéralisme

  • d’une part, la plupart des mécanismes multilatéraux de régulation (ONU, Conseil de sécurité) et des programmes qui sont débordés (HCR, PAM) ;

  • d’autre part, les architectures de sécurité contribuant à la sécurité de l’Europe (OTAN, OSCE).

​​

2. Les tensions régionales

  1. La multiplicité des crises

Je viens d’évoquer incidemment quelques crises régionales. Vous les connaissez : Balkans, Asie du Sud Est, Bande sahélo-saharienne. Toutes mériteraient que l’on s’y arrête. 

3. Les nouvelles formes de conflictualité

Les guerres, vous le savez, sont devenues hybrides multidimensionnelles, multifronts, multitemporelles.

  • Elles font intervenir toute une gamme d’acteurs, depuis les grandes armées constituées jusqu'aux acteurs non étatiques violents, lesquels disposent parfois de moyens militaires considérables. Par exemple, le Hezbollah aujourd’hui est-il une milice ou une armée au sein d’un Etat ?

  • La multiplicité des fronts est devenue la règle commune. (1) Les guérillas se multiplient en zones denses de population, avec une instrumentalisation différentiée de civils volontaires et de civils captifs. (2) La dimension cyber des affrontements est devenue essentielle. (3) Quant au terrorisme, il continue d’être un égalisateur de puissance dans la guerre asymétrique. En ce sens, l’action menée par Daech et les organisations terroristes islamistes récentes reste emblématique. Elle se caractérise, hors de la zone du pseudo « califat », par une absence de front (c’est-à-dire de zone de contact entre entités ennemies). A celui-ci  se substituent, d’une part, l’infiltration et la dissémination de « terroristes sans frontières » envoyés par Daech (et que l’organisation appelle les « lions du Califat ») et, d’autre part, le ralliement et l’instrumentalisation de combattants, plus ou moins isolés, sur le lieu même où ils vont commettre leurs attentats (les « soldats du Califat »). En matière de front, une spécificité de Daech - et une première à l’époque moderne - restera ainsi d’avoir réussi à, simultanément, territorialiser un « Etat islamique » sunnite, au moins temporairement, et déterritorialiser le terrorisme international.

  • Un dernier point sur ces nouveaux conflits : la stratégie médiatique. Le narratif de présentation du conflit aux medias peut devenir aussi important que la réalité du conflit - parfois même la stratégie médiatique détermine la stratégie militaire. Ainsi, par exemple, les groupes armés combattants ont-ils appris à multiplier les « embuscades de légitimité » (cas emblématique : attirer l’armée ou la police dans des lieux où il y aura des affrontements violents, voire des morts et des blessés, avec des caméras autour).

 

Ecologisation du monde

Je termine avec la troisième grille d’analyse :

 

III. Les grandes dynamiques sociétales

1. Les révolutions technologiques.

L’Histoire nous a habitués à vivre des sauts technologiques correspondant à des progrès certains pour l’humanité : l’imprimerie, la machine à vapeur, l’électricité, l’électronique… A chaque fois, tous les pays, dont la France, ont réagi avec leur résilience et leur capacité d’adaptation. Mais aujourd’hui, pour la première fois, l’Histoire connaît non pas une mais quatre révolutions technologiques simultanées : le numérique, les nanotechnologies, la biotechnologie neuronale et l’intelligence artificielle.

Ces révolutions sont porteuses de progrès. Je reste personnellement fasciné de voir comment Elon Musk écrit l’avenir technologique spatial, après Bill Gates et Steve Jobs dans leur domaine. Mais le problème, c’est que le politique a, depuis longtemps, « décroché » devant ces ruptures technologiques. C'est bien peu de dire que l'expérience des siècles derniers semble indigente face à la révolution digitale en cours. C'est peu de dire que l'intelligence humaine ne sait pas encore tirer un vrai bénéfice de l'apport massif de l'intelligence artificielle et de la robotisation pour se décharger du périphérique et se concentrer sur le cœur du progrès.

 

Incapable de réguler les révolutions technologiques (demander aux gens qui régule internet…), le politique s’avère donc incapable d’en éviter certaines conséquences négatives : l’hyper connexion du monde conduit aujourd’hui à son hyper vulnérabilité ; l’imprimante 3D permet une explosion de la contrefaçon de pièces détachées, y compris d’armes légères ; le bitcoin se positionne comme une incontrôlable monnaie de référence du dark web ; l’intelligence artificielle est la nouvelle frontière de la surveillance généralisée via les objets connectés ; les robots - dont les humanoïdes - font courir le risque d’une destruction des emplois mais aussi d’une régression des rapports entre les hommes ; et jusqu’au transhumanisme, qui  se moque de l’éthique quand il nous promet un « homme augmenté » ou capable de vivre deux cents ans ; etc.

Ce qui m’amène à la deuxième dynamique sociétale, celle de

2. L’émergence d’une société en réseau et le développement de nouvelles formes de conscience individuelle et collective.

Du côté des ‘plus’ :

Les hommes sont de plus en plus reliés entre eux par des réseaux de toute nature (culturels, économiques, sociaux, religieux). Partout s’inventent de nouvelles formes de vie collective entre entités comparables : par exemple, les régions et les villes se parlent entre elles, coopèrent, innovent. C’est l’émergence de nouvelles tribus comme on dit ; en tout cas, c’est une mise en cause profonde des pouvoirs centraux.

Du côté des ‘moins’ :

Les réseaux sociaux accélèrent la boulimie informationnelle, ce qui contribue à créer des sociétés oublieuses du temps long au profit du zapping. L’info-sphère tourne en boucle et à flux tendu et accélère de dangereuses convergences entre classe politique et médias. D’où une modification profonde du rapport à la vérité. Par des effets de suivisme, de effets « banc de poissons », croyances et désinformation se diffusent à vive allure ; le complotisme et la propagande triomphent, portés par l’individualisme et l’aveuglement narcissique (ie l’illusion de sa propre « vérité »).

Partout, devant certains excès de la mondialisation marchande, apparaissent des lanceurs d’alerte. Que ce soit pour dénoncer la malbouffe, les pesticides, les médicaments dangereux, la pollution, les gâchis et les absurdités de toute sorte.

Ces lanceurs d’alerte sont encore bizarrement considérés par la société. Souvenez-vous de la bataille d’Hélène Frachon pour le médiator. Et aujourd’hui, devons-nous considérer Snowden et Assange comme des criminels ou des héros ?

Au-delà de ces dénonciations ponctuelles, qu’est-ce qui est ainsi mis sur la table ? Une interrogation profonde sur la notion de progrès. Lequel est vécu aujourd’hui autant comme un espoir que comme une angoisse.

Prenons par exemple l’économie numérique. On ne peut plus s’en passer tant elle est devenue indispensable. Mais elle fonctionne sur un postulat : les traces de notre activité sur internet, que nous laissons tous, sont instantanément stockées pour être exploitées. Le big data donne ainsi un pouvoir inquiétant de contrôle, de manipulation et de prévision.

Chaque individu voit sa vie privée numériquement accessible, par les criminels bien entendu, mais aussi par les entreprises et par les gouvernements. J’insiste sur ce dernier aspect : la surveillance de notre comportement, restrictive de nos droits et libertés, par des gouvernements ayant stocké à notre insu, un nombre considérable de données nous concernant. Nous voilà facilement pistés, y compris grâce aux data relatives à nos conversations téléphoniques ou à nos relevés bancaires. Au niveau national, cette collecte de données numériques permet désormais la mise en œuvre d’algorithmes prédictifs, capables de déterminer les éléments susceptibles d’influencer une population, y compris, par exemple, dans le cadre de scrutins électoraux.

 

LE BIO

Jen arrive, pour finir, à la troisième dynamique sociétale, celle d'

3. Un « retour du religieux » 

je voudrais insister sur une crise essentielle qui n’est pas de nature régionale mais a de nombreuses répercussions partout dans le monde. C’est la crise de l’islam face à la modernité. Elle résulte 

-du bouleversement de certaines sociétés musulmanes face à une mondialisation vécue comme une « occidentalisation du monde » culturellement trop agressive ;

-de l’échec relatif des printemps arabes ;

-et du désastre des interventions occidentales dans les pays musulmans d’Afrique et du Moyen Orient.

Elle se traduit 

a/d’un point de vue sociétal, dans la plupart des pays du monde et d’abord en Occident, par la multiplication des signes de repli communautaire et identitaire ;

b/dans sa dimension la plus radicale, par un islamisme combattant qui se présente lui-même comme de nature civilisationnel et se traduit par une multiplication d’actions terroristes à travers le monde ;

 

c/d’un point de vue géopolitique, par une bataille pour l’influence régionale au Moyen Orient et d’abord entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Est ainsi ravivée la bataille historique entre Sunnites et Chiites avec (i) un front soutenu par les Etats Unis (Arabie Saoudite + pays du Golfe + Israël) contre un front soutenu par la Russie (Iran, Syrie) et (ii) un rôle ambigu de la Turquie qui joue sur les deux tableaux et se retrouve de fait en voie d’ « ottomanisation ».

Conclusion

De cette triple approche (problèmes globaux ; questions géopolitiques ; dynamiques sociétales), que faut-il garder ?

Clairement, nous sortons de trente ans de mondialisation « bisounours » et rentrons dans une période de fragmentation et de chaos du monde. La planète continue inexorablement de se remplir, de s'homogénéiser et de se différencier tout à la fois. Nous ne retrouverons pas le jardin à la française d’un monde bien codifié comme celui de la guerre froide, simplissime dans ses structures huilées et lisible dans ses oppositions caricaturales.

 

Certains avaient pu penser que la fin de celle-ci signait la fin de l’Histoire, tant la démocratie et le marché semblaient devoir être adoptés par tous. Mais l’hubris occidental a fait long feu, tant la globalisation marchande a provoqué la résistance de tous ceux qui se sont sentis exclus ou ont voulu s’exclure eux-mêmes de ce vaste mouvement, souvent vécu comme une « américanisation » du monde. 

 

De plus, l’effacement des frontières, la décomposition des territoires, l’effondrement des repères idéologiques traditionnels et la marchandisation du monde ont entrainé et entraînent encore la création de nouvelles lignes de fractures sociales et culturelles qui ébranlent les cohésions nationales. D’où les réactions de « repli » identitaire ou de crispations communautaristes, allant jusqu'aux expressions les plus violentes de la révolte.

 

Que devons-nous faire devant de tels problèmes ? Puisque nous sommes condamnés à vivre ensemble dans un monde fini, la recherche de compromis globaux apparaît comme la seule alternative à la guerre. De tels compromis ne sont pas impossibles à trouver, pour peu que l’on puisse recréer des lieux de concertation et de négociation où s’expriment la conscience d’un intérêt commun et d’une urgence de la régulation. 

 

On aimerait croire que l’Europe puisse faire entendre sa voix en ce sens. Encore faudrait-il qu’elle redécouvre en son sein les bases d’une démocratie participative qui redonne aux représentants des peuples, légitimité et capacité d’action.

 

Que reste-t-il de l’Occident ?

 

 

 

Et en 2019, que vouloir pour la France ? Assurément qu’elle reste le plus possible maîtresse de sa sécurité et de son destin. Soit, d’abord, d’êtrelucide et protéger nos intérêts politiques et économiques sans naïveté. Et ensuite, agir pour que le monde nous reconnaisse, dans tous les sens de ce mot. Qu’il reconnaisse que nous savons, dans la guerre comme dans la paix, mais aussi face à la complexité du monde et aux errements de la modernité, tenir notre rang et rester fidèles à notre Histoire. 

La tentation peut être celle du repli sur soi. Je crois, à titre personnel, qu’il nous faut au contraire rester présents dans la bataille. Mais tout en gardant, au moins au fond de nous-mêmes, un rapport au monde et une approche des questions internationales, empreints d’humanisme, de fraternité, de respect d’autrui et de bienveillance, vertus hors desquelles la France, que je vous souhaite être amenés à représenter un jour, perdrait l’essentiel de son message au monde./.

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D’abord, que les évolutions de la mondialisation ont fait revenir les menaces de la force et provoqué la résistance de tous ceux qui s’en sentent exclus ou s’en excluent eux-mêmes, réactions de « repli » identitaire ou de crispations communautaristes, allant jusqu'aux expressions les plus violentes de la révolte.

Démographie mondiale, risques écologiques  et modalités de la croissance sont intimement liés dans une systémique à très haut risque pour la vie sur terre. Je ne parle pas de la survie de la planète (la Terre survivra toujours comme Mars ou la lune...) mais de la vie sur terre.  

On peut raisonnablement penser que, sous la pression des opinions publiques, et peut-être grâce à la COP21, des législations vont progressivement se mettre en place pour en protéger des pans essentiels. Mais on peut aussi prédire que cela se fera en ordre dispersé, avec des contraintes juridiques très différentes selon les pays et selon les secteurs. 

Une course de vitesse est engagée mais tous les acteurs courent à des vitesses différentes et sont mal coordonnés ;

3. La croissance / le marché

La croissance mondiale des trente dernières années a considérablement fait reculer la pauvreté dans le monde (surtout en Chine, en Inde et dans les grands émergeants). Le développement du commerce mondial a redistribué les cartes de la production aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie et les services. Internet a boosté les échanges, notamment en mettant plus directement en face acheteurs et vendeurs via des plateformes comme Amazon et eBay et donc en minimisant les délais de transaction.

Le résultat le plus spectaculaire de la mondialisation marchande est donc cette redistribution des termes de l’échange, comme on dit en économie classique, qui est devenu le facteur clé du développement.

Le marché a tout envahi

Modèle occidental

Corruption

Financiarisation de léconomie - déconnexion davec léconomie réelle

Ni guerre ni inflation pour réguler loccident - reste la dette.

La question revient fréquemment dans les débats sur le changement climatique : l’augmentation de la population constituerait l’une des principales menaces pour l’équilibre planétaire. Les pays pauvres, et particulièrement l’Afrique avec sa forte croissance démographique, sont implicitement visés. Pourtant, un Africain pollue vingt fois moins qu’un Nord-américain. Si la question démographique se pose à long terme, elle risque d’être utilisée pour évincer les vraies priorités et responsabilités : une meilleure gestion et répartition des ressources et une remise en cause du modèle consumériste.

 

C’est une alerte solennelle qui permet de remettre l’urgence climatique au cœur des débats. Le 13 novembre, plus de 15 000 scientifiques de 184 pays ont publié un cri d’alarme sur l’état de la planète pointant la « trajectoire actuelle d’un changement climatique potentiellement catastrophique » et un « phénomène d’extinction de masse » [1]. Si ce texte, largement relayé par les médias, souligne l’échec des gouvernements à réévaluer le rôle d’une économie fondée sur la croissance, il met surtout l’accent sur « la croissance démographique rapide et continue » perçue comme « l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétale ». Qu’en est-il vraiment ?

 

Un Nord-américain pollue vingt fois plus qu’un Africain

 

Quels sont les pays visés lorsque l’on aborde la question démographique ? En quinze ans, la population mondiale est passée de 6 milliards à 7,5 milliards d’humains. Selon les données 2016 de la Banque mondiale, ce sont principalement les pays de l’Afrique subsaharienne (Guinée équatoriale, Niger, Angola, Ouganda...) qui connaissent actuellement les taux de croissance démographique les plus élevés du monde. Selon les projections des Nations-Unies, l’Afrique représenterait 54 % de l’augmentation de la population mondiale entre 2015 et 2050 et 83 % de l’augmentation entre 2015 et 2100 [2].

 

Si la population africaine se retrouve dans le viseur, sa contribution aux émissions de gaz à effet de serre (GES) est pourtant très faible. Dans leur étude « Carbone et inégalité : de Kyoto à Paris » publiée en novembre 2015, les économistes Lucas Chancel et Thomas Piketty rappellent que chaque consommateur nord-américain émet en moyenne 22,5 tonnes d’équivalent CO2 (tCO2e) par an, soit presque deux fois plus qu’un habitant d’Europe de l’Ouest (13 t), trois fois plus qu’un résident du Moyen-Orient (7,6 t), et quatre fois plus qu’un Chinois (6 t). A l’inverse, les habitants d’Asie du Sud et d’Afrique émettent environ 2 tonnes d’équivalent CO2, bien en dessous de la moyenne mondiale qui s’établit à 6,2 tCO2e par habitant, et vingt fois moins qu’un Nord-Américain ! [3]

 

Les 10 % les plus riches sont responsables de la moitié des émissions de CO2

 

Or, de nombreuses inégalités subsistent à l’intérieur des pays. Pour en rendre compte, Lucas Chancel et Thomas Piketty se sont penchés sur les 10 % des individus les plus émetteurs au niveau mondial : comme le montre leur schéma ci-dessous, 40 % des émissions de CO2 satisfont les besoins des nord-américains, 20 % des européens et 10 % des chinois. A l’autre bout de la pyramide, les individus les plus pauvres du Mozambique, du Rwanda et du Malawi émettent environ 0,1 tonnes d’équivalent CO2 par an. Soit 2000 fois moins que les 1 % les plus riches américains, luxembourgeois, singapouriens et saoudiens, avec des émissions annuelles par personne supérieures à 200 tonnes. https://www.bastamag.net/IMG/png/capture_d_e_cran_2017-11-15_a_17.02.24.png

 

L’appel des scientifiques invite à « réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction et en diminuant drastiquement notre consommation par tête de combustibles fossiles, de viande et d’autres ressources ». Là encore certains comportements sont bien plus irresponsables que d’autres. Une infographie de l’ONG Oxfam souligne le rôle prépondérant du consumérisme. Dans son rapport de décembre 2015, l’ONG estime que les 10 % les plus riches sont responsables de 49 % des émissions mondiales liées à la consommation ! https://www.bastamag.net/IMG/png/capture_d_e_cran_2017-11-15_a_14.52.06.png

 

« Non seulement les habitants les plus pauvres de la planète (moins de 4,40 dollars par jours) sont les moins responsables du changement climatique, mais ils sont en général les plus vulnérables face à ses conséquences et les moins préparés pour l’affronter », rappelle également Oxfam. Parmi les exemples de la carte ci-dessous, le cas du Bangladesh est emblématique. Figurant parmi les pays les plus pauvres et les plus densément peuplés au monde, il est régulièrement frappé par des cyclones et inondations dévastatrices alors même que son empreinte carbone est minime.https://www.bastamag.net/IMG/png/capture_d_e_cran_2017-11-15_a_15.06.22.png

 

90 entreprises sont à l’origine de 50 % de la hausse de la température

 

Se concentrer sur la question démographique c’est prendre le risque d’évincer la responsabilité des plus grandes entreprises dans l’aggravation du réchauffement climatique. Une étude publiée en octobre 2017 par l’ONG américaine Union of Concerned Scientists (UCS), pointe les 90 principales entreprises productrices de pétrole, gaz, charbon et ciment. Elles sont à l’origine de 57 % de la hausse de la concentration atmosphérique en CO2, de près de 50 % de la hausse de la température moyenne mondiale, et d’environ de 30 % de la hausse du niveau moyen des mers observées depuis 1880 [4]. Depuis 1980, les principaux responsables de la hausse des températures sont Saudi Aramco et Gazprom, suivis par ExxonMobil, National Iranian Oil Company, BP, Chevron, Pemex et Shell. Le français Total arrive en 17e position, juste derrière la Sonatrach algérienne.

 

Autre secteur pointé du doigt : les industriels de la viande et des produits laitiers. Un nouveau rapport souligne que les vingt plus grandes entreprises de viande et de produits laitiers ont émis en 2016 « plus de gaz à effet de serre que toute l’Allemagne ». « Si ces entreprises étaient un pays, elles seraient le 7ème émetteur de gaz de serre », insistent les auteurs. Ils préconisent une transition vers des systèmes alimentaires qui reposent sur les petits producteurs, l’agroécologie et les marchés locaux.https://www.grain.org/media/BAhbBlsHOgZmSSI6MjAxNy8xMS8wNy8xMl8wM18yMF82MTBfX01lYXRfRGFpcnlfZmFjdHNoZWV0X0ZSMS5wbmcGOgZFVA

 

Mieux gérer les ressources, plus efficace que limiter la démographie

 

La surpopulation est une thématique qui revient régulièrement dans les débats, s’appuyant notamment sur l’héritage de Thomas Malthus. Dans son Essai sur le principe de population (1798), le pasteur anglais justifie la restriction démographique par la disponibilité alimentaire : la population croît plus vite que les ressources disponibles conduisant à des famines. Un argument que réfute le paysan-philosophe Pierre Rabhi. « Un cinquième de l’humanité consomme les 4/5e des ressources produites. Ce serait très pernicieux d’invoquer la démographie pour dire qu’on ne va pas s’en sortir. Non ! Plusieurs milliards d’humains ne s’en sortent déjà pas », confiait-ilà Basta !. Avant de se préoccuper de limiter la population mondiale si les ressources disponibles le nécessitent, il serait bon de s’intéresser à leur meilleure préservation et répartition.

 

Plusieurs scénarios, à l’horizon 2050, s’accordent pour conclure qu’il est possible de nourrir une population de 9 ou 10 milliards d’habitants à l’horizon 2050, tout en réduisant les impacts environnementaux [5]. La réduction de moitié des pertes et gaspillages alimentaires permettrait une économie de 12 % de la consommation d’eau [6]. « La transformation de nos modes de production et d’organisation économique est porteuse de progrès majeurs en ce qui concerne toutes les limites planétaires », relève l’économiste Sandrine Paillard. Pour elle, ces transformations seraient « porteuses de progrès environnementaux beaucoup plus considérables qu’une réduction de la pression démographique sans modification de nos modes de vie, de production et d’organisation » [7].

 

La question du consumérisme des classes moyennes

 

Dans son livre La nature est un champ de bataille (2014), le sociologue Razmig Keucheyan rappelle également que « la crise environnementale est liée au capitalisme et aux inégalités qu’il génère » [8]. A ses yeux, quatre caractéristiques du capitalisme – productivisme, prédation, dépendance aux énergies fossiles, consumérisme – en font un système néfaste pour l’environnement. « Le problème est donc fondamentalement lié à la dynamique du capitalisme et à ses effets sur l’environnement et les inégalités », résume t-il.

 

Pour autant, que se passera-t-il si les classes moyennes asiatiques – puis africaines – en croissance démographique se mettent à consommer comme leurs homologues européennes ou américaines ? Dans son dernier ouvrage Dire non ne suffit plus, la journaliste canadienne Naomi Klein rappelle l’importance d’affirmer et de défendre des alternatives démocratiques, solidaires, écologiques et sociales. « Après 40 ans passés dans cet univers néolibéral, le plus grand obstacle est la crise de nos propres imaginaires », explique t-elle. Elle invite donc à bâtir sans relâche l’alternative. « Certaines communautés, notamment les peuples indigènes, essaient depuis longtemps de maintenir vivant un mode de vie qui ne se fonde ni sur la propriété de la terre, ni sur la quête incessante du profit », illustre t-elle.

 

En finir avec la domination des hommes sur les femmes

 

Parmi les préconisations de l’appel des 15 000 scientifiques figure la volonté de « déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable ». Cet objectif d’une stabilisation du nombre d’individus sur Terre a été clairement explicité lors de la Conférence mondiale sur la population au Caire en 1994. « N’est-ce pas là un vœu pieux ? », interroge Jacques Véron, démographe et directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques [9]. Chaque pays contribuant à la croissance globale est en effet souverain. Et « les pays membres des Nations unies connaissent par ailleurs des situations si différenciées que leurs intérêts immédiats divergent souvent », note t-il.

 

Si les questions démographiques ont été largement débattues depuis 1946 au niveau international, il semble que la stabilisation de la population mondiale ne soit plus aujourd’hui un objectif affiché par les instances onusiennes davantage préoccupées par les migrations internationales. Une chose demeure établie : la plupart des femmes choisissent d’avoir moins d’enfants quand elles peuvent en décider librement. Ce qui suppose l’amélioration de leur statut, l’accès de toutes à l’éducation et la mise à disposition des moyens modernes de contraception.

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