Cours de Master 1

CRM 202

mardi 20 novembre 2018

Prospective et recherche stratégique

en sciences criminelles

Eric DANON

Bonsoir,

L’objectif de la séance est double. Il s’agit de comprendre :

  • les liens entre les évolutions du monde et les dynamiques de la criminalité et du terrorisme, et

  • les apports de la prospective et de la recherche stratégique à la criminologie.

 

Première partie : Mondialisation et violences criminelles

 

Les vingt-cinq dernières années correspondent à un profond bouleversement des activités criminelles dans le monde.

Sur la période récente que l'on peut faire partir de l'effondrement du bloc soviétique, certaines menaces anciennes n’ont évidemment pas changé de nature mais, simplement, d’ampleur et de mode opératoire. La délinquance de rue, la drogue, les réseaux de prostitution, le trafic d’armes, le terrorisme même : rien de cela n’est nouveau. Mais ces menaces évoluent sans cesse - pensez, par exemple, aux trafics de migrants ou au terrorisme d’inspiration religieuse : ils ont pris une importance sans commune mesure avec ce que l’on connaissait il y a seulement dix ans.

Dans le même temps, d’autres menaces sont apparues, liées, par leur nature même, à la globalisation, à travers deux dimensions essentielles de celle-ci :

- les facilités de circulation des personnes, des capitaux et des biens qui ont favorisé l’explosion du commerce mondial et, corrélativement, celle des grands trafics internationaux comme, par exemple, celui de la contrefaçon, devenue une véritable « industrie criminelle » ;

- l'arrivée de l'internet qui a entraîné l'émergence d'un ensemble de cyberdélits et de cyber crimes, lesquels regroupent, comme vous le savez, plusieurs types d’infraction.

Ainsi faisons-nous face aujourd'hui à des menaces anciennes demeurées importantes et, d’autre part, à des menaces liées à l’émergence de nouveaux marchés, à l’ouverture des frontières, ou encore à la révolution numérique. Évidemment, ces deux catégories de menaces ne sont pas étanches mais se renforcent l'une l'autre grâce à de nombreux liens. Que l’on pense, par exemple, à la vente sur internet de médicaments contrefaits.

I. L'économie criminelle se développe en symbiose avec la globalisation marchande

La mondialisation a généré une explosion du commerce mondial unique dans l'histoire. La conversion de nombreux Etats au libéralisme de marché, l'abaissement des tarifs douaniers, les facilités de circulation, le développement d'internet... ont stimulé de façon exceptionnelle l'offre et la demande de biens et services à travers le monde.

Cette montée en puissance des échanges internationaux ne s'effectue pas sans heurts ni violence. Elle déstabilise les Etats, provoque de nombreux affrontements internationaux, détruit de nombreuses ressources et, pour ce qui nous intéresse ici, génère une économie criminelle qui prend une part croissante dans l'économie mondiale.

Plusieurs facteurs expliquent l'extraordinaire développement du "marché du crime".

1. Une forte demande de produits illicites : drogue, espèces rares, services financiers, contrefaçons...

2. Une adaptation de l'offre

3. Une difficulté de réguler

4. Une difficulté d'application de la loi.

Rien ne doit s'opposer à la croissance des échanges - Mondialisation se fait par le marché -

1. L'explosion des échanges a entraîné le développement d'un marché du crime

A. Croissance du commerce mondial - 

B. Une forte demande de produits interdits : drogue, espèces rares, services financiers, contrefaçons

2. Géopolitique du crime

Se tenir à l'écart du marché du crime a un coût politique et économique

Recherche du profit

Des Etats complices ou débordés

A. Etats complices

Les Etats valorisent ce qu'ils ont - multiplication d'Etats dont l'économie s'appuie sur des activités criminelles ou délictueuses

Drogue

Centres off shore

Avantage comparatif de Ricardo

Les migrations - gestion des diasporas

B. Etats débordés / Les difficultés de la régulation. Les difficultés du contrôle / les passoires

CONCLUSION : Pas un phénomène marginal. Le crime fait aussi la mondialisation 

, elle en épouse toutes les évolutions et, à bien des égards, elle lui est indispensable.

II. LES NOUVELLES OPPORTUNITES CRIMINELLES

III. EVOLUTIONS PREVISIBLES

Faiblesse normative de l'Etat

Les nouvelles vulnérabilités

Rejet de la globalisation

1. Le retard du droit sur le marché

Avec l’ouverture des frontières à la circulation des personnes, des biens et des capitaux, le marché a envahi toutes les sphères de la société, même les plus intimes. Le marché s’est mondialisé, faisant tomber les frontières. Le droit n’a pas suivi ce mouvement. Ce « retard du droit sur le marché » est u élément déterminant dans la montée des phénomènes criminels contemporains.

2. La difficulté du contrôle

3. Les risques intrinsèques à la mondialisation

Si la mondialisation se révèle bénéfique en ce qu'elle améliore les échanges entre les hommes et semble génératrice de croissance économique, elle demeure porteuse de trois grands types de risques :

- Les réactions de rejet de tous ceux qui se trouvent exclus, volontairement ou non, ou souhaitent s’exclure d’eux-mêmes de ce vaste mouvement international, réactions qui vont du « repli » identitaire ou communautaire jusqu'aux expressions les plus violentes de la révolte ;

- L’émergence de nouvelles vulnérabilités, notamment celles liées à l’hyper connexion du monde - vulnérabilités pour les États bien sûr, mais aussi pour les individus et les entreprises ;

- Le « contournement » des États, soit par la perméabilité de leurs frontières physiques devenues transparentes aux flux de toute nature, soit par l'affaiblissement de leurs normes juridiques devenues inapplicables dans des cadres nationaux trop étroits.

Arrêtons-nous un instant sur ce dernier point.

4. Les faiblesses apparues dans les États démocratiques

 

Il nous faut constater que, dans plusieurs pays démocratiques avancés, à commencer par les pays européens, de nombreuses fonctions régaliennes sont affaiblies alors que peu d’autres se renforcent.

Du côté de l’affaiblissement :

- La perte progressive par l’État de son monopole de l'élaboration normative sur son propre territoire.

L'édification des règles juridiques peut être désormais transférée à un cadre supranational (pensez à l'Union européenne), ou établie par les instances régulatrices de nouveaux réseaux (bien peu de responsables savent ainsi qui élabore les normes d'Internet ou gère l’archivage du génome humain), ou enfin être « autogérée » par des systèmes communautaires décidés à faire primer leurs propres règles sur les lois nationales (la formation des responsables cultuels depuis des pays étrangers, par exemple).

- La facilitation de l'accès des personnes aux législations étrangères pour « contourner » les contraintes juridiques nationales.

La mondialisation traduit la capacité progressive des individus de s'affranchir des limites des frontières territoriales étatiques pour accomplir un nombre croissant d'activités (que ces dernières concernent le travail, la religion, la culture, les loisirs, ...) Elle tend ainsi à brouiller les notions de légalité et d'illégalité. En effet, la globalisation, par la facilité des transferts qu'elle permet, amène un nombre croissant d'individus et d'entreprises à ne plus se demander si un acte est répréhensible «en soi» mais s'il existe un moyen de l'effectuer en toute légalité quelque part dans le monde, à un coût suffisamment faible pour que l'opération soit rentable. L'évasion fiscale devient ainsi une optimisation du bilan, la corruption correspond « simplement » à des frais particuliers considérés comme nécessaires à la conclusion d'un contrat international et un moyen de répondre à la concurrence, etc.

- La perte de compétences de l’État par rapport au secteur privé

On ne peut anticiper que ce que l’on connaît bien. Or le politique prend toujours plus de retard à comprendre les innovations technologiques donc à légiférer à leur sujet, car la technologie avance à très vive allure. Exemple : nous venons de mettre en place le RGPD ; il aurait fallu le faire il y a vingt ans : à bien des égards, il est déjà dépassé. Conséquence : L’État doit laisser une partie du secteur privé s’autoréguler car la connaissance technique des problématiques modernes est de plus en plus détenue d’abord par des organismes privés (un tiers des spécialistes mondiaux de l'Intelligence Artificielle travaillent pour Google...) L’État dans ces conditions, perd de sa crédibilité car il est condamné à avoir toujours un train de retard dans leur compréhension. Pensez au secteur financier ou aux révolutions technologiques : comment en prévoir leurs détournements à des fins criminelles alors que c’est le secteur privé, y compris tout un ensemble d’entités criminelles, qui détient l’essentiel de la compétence ?

Du côté du renforcement :

C’est évidemment l’accroissement des capacités de contrôle des personnes physiques et morales, notamment grâce au big data et au croisement de fichiers (auxquels s'ajoutent les améliorations lentes mais réelles de la coopération policière et judiciaire internationale).

L’État se trouve ainsi en position de stocker, en transparence ou à notre insu, un nombre considérable de données nous concernant. Nous voilà facilement pistés, y compris grâce aux data relatives à nos conversations téléphoniques ou à nos relevés bancaires. Appliqué à la lutte contre le crime et le terrorisme, c'est un élément désormais fondamental. Il n'y a d'ailleurs plus d'enquête sur un serious crime sans données numériques.

A noter que beaucoup jugent ce renforcement inquiétant. D'un côté, il appartient à l’État de respecter les droits des citoyens et de penser l’action à mener bien au-delà de la défense de ses frontières physiques, dans la sauvegarde des valeurs d’une société et d’un mode de vie. D'un autre côté, force est de constater que chaque individu voit sa vie privée numériquement accessible par les entreprises mais aussi par les gouvernements. Et qu'au niveau national, cette collecte de données numériques permet désormais la mise en œuvre d’algorithmes prédictifs, capables de déterminer les éléments susceptibles d’influencer individuellement les citoyens mais aussi collectivement une population, y compris, par exemple, dans le cadre de scrutins électoraux.

 

III. Le développement d'un "marché du crime"

  1. Revers de la médaille du développement des échanges, l'offre et la demande de produits et services criminels constituent aujourd'hui un véritable marché, comme c’est le cas dans l’économie légale.

Autrefois tenu par des oligopoles confidentiels, ce « marché du crime », dont Internet constitue l'un des vecteurs essentiels, s'est progressivement ouvert à une concurrence élargie dans tous les domaines, y compris celui des trafics de personnes (pédophilie, prostitution) et d'organes. Et aujourd'hui, les produits du crime représentent une part non négligeable et croissante de l'économie mondiale.

2. Au-delà de l'ampleur de l'économie criminelle, rappelons aussi une dimension essentielle de la mondialisation; à savoir que l'économie légale et l'économie illégale sont de plus en plus liées et que cette interpénétration est particulièrement dangereuse.

 

Dangereuse, par exemple, parce que les dommages économiques sont considérables : de la contrefaçon aux trafics internationaux de véhicules, d'œuvres d'art, de matières précieuses, etc., la panoplie criminelle fait, dans certains pays, une concurrence sérieuse à l'économie légale dont elle freine le développement. Dangereuse – autre exemple - parce que les filières d'immigration illégale, outre leur dimension de particulière immoralité, introduisent des perturbations parfois importantes dans le marché du travail.

 

3. Les organisations criminelles tendent élaborer des interfaces performantes afin de mieux travailler ensemble.

 

Ces connexions se trouvent facilitées par l’adoption de modes de fonctionnement de plus en plus comparables. : élaboration de règles propres au groupe, allégeance au groupe prioritaire sur toute autre, hiérarchisation stricte des tâches, utilisation de moyens techniques sophistiqués, liens en réseaux avec des groupes semblables et avec lesquels sont réparties les activités criminelles et les formes de violence exercée, etc.

 

IV. Mimétisme entre activités licites et illicites.

 

Il est intéressant de constater que la corrélation entre globalisation et criminalité moderne reflètent des formes de mimétisme entre activités licites et illicites. On assiste en effet au développement d’une criminalité transnationale de mieux en mieux organisée qui profite non seulement de la porosité des frontières, des disparités des législations nationales mais aussi des lacunes de la coopération policière et judiciaire internationale.

1. Les activités criminelles mutent aussi vite que le marché

 

De la cyber extorsion à la contrefaçon de médicaments en passant par le trafic de déchets, l’innovation des organisations criminelles n’a pas de limite. La réactivité des entreprises criminelles et la plasticité de leurs méthodes montrent qu’elles ne ratent  jamais, pour ce qui les  concerne, le train de l’innovation… et qu’elles ne cessent, pour agir, d’inventer, de s’adapter à leur environnement et de profiter des divergences entre les approches nationales.

2. Ce mix de menaces se reflète dans un mix d’organisations criminelles.

En effet, les acteurs du crime évoluent sans cesse. De la même manière qu'il existe dans l’économie légale toutes les formes d’entreprises, de l’entreprise individuelle à la multinationale, vous trouvez en matière criminelle de très nombreuses structures qui vont du loup solitaire à des réseaux planétaires, en passant par la start up du crime, la bande de quartier, le gang régional, etc.

Désormais, une part importante de la menace provient de groupes hybrides et opportunistes capables de transformations rapides. Il existe un nouveau « melting pot » criminel, intégrant fanatisme religieux, massacres, piraterie, trafic d’êtres humains, de drogues, d’armes, de substances toxiques ou de diamants. Ainsi s’est formé au fil des ans un continuum criminalo-terroriste, un « gangsterrorisme », qui ne correspond plus aux anciennes catégories criminelles. 

 

Bref, résumons cette première partie en disant que les dynamiques de la violence criminelle sont désormais consubstantielles aux évolutions des sociétés plongées dans le contexte de la mondialisation.

Deuxième Partie : Prospective et recherche stratégiques

 

Au-delà du constat, nous devons essayer de trouver une explication à ces phénomènes.B.  

C.  

  1. La mondialisation permet à la criminalité d'envahir toutes les couches de la société

  • Le fait qu'augmente sans cesse le nombre de personnes utilisant ces nouvelles possibilités de jouer sur plusieurs législations nationales correspond à un .

Tant que l'individu n'était soumis qu'à une seule loi, le délinquant (i.e. celui qui transgressait cette norme sociale) se positionnait de lui-même comme marginal. La mondialisation a détruit cette corrélation criminalité / marginalité. La grande délinquance n'est plus le fait de marginaux mais au contraire d'individus au fait de la nouvelle donne internationale et bien intégrés non seulement dans le développement des réseaux mais dans la société elle-même. Le criminel informatique sera souvent un spécialiste d'Internet, le blanchisseur de capitaux un parfait connaisseur des législations bancaires off shore, le corrupteur un cadre d'entreprise multinationale, etc.

Ainsi la mondialisation permet-elle aux personnes (physiques et morales) « ordinaires » d'accéder à des procédés autrefois réservés à la grande criminalité. Dans tous les pays, les « affaires » confirment que la criminalité, depuis toujours rejetée à la périphérie sociale, envahit aujourd'hui tous les échelons de la société, y compris les plus élevés, contribuant considérablement à la dégradation de l'autorité de l'Etat.

  • Plus profondément, .

La mondialisation, par la facilité des transferts qu'elle permet, amène un nombre croissant d'individus et d'entreprises à ne plus se demander si un acte est répréhensible en soi mais s'il existe un moyen de l'effectuer en toute légalité quelque part dans le monde, à un coût suffisamment faible pour que l'opération soit rentable. L'évasion fiscale devient ainsi une optimisation du bilan, la corruption correspond "simplement" à des frais particuliers considérés comme nécessaires à la conclusion d'un contrat international et un moyen de répondre à la concurrence, etc.

 

D.   La combinaison de ces éléments concourt au développement de la « face noire » de la mondialisation, c’est-à-dire notamment cet ensemble hétérogène regroupé sous l’appellation de « menaces criminelles contemporaines » qui nous intéresse aujourd’hui.

 

  1. Il y a plusieurs manières de dresser une typologie de ces menaces mais, quelle que soit celle que l’on adopte, il faut garder en mémoire que ces menaces interfèrent entre elles sans cesse.

Vu sous l’angle de la mondialisation, comme on le fait ici, on peut les regrouper, par commodité, en deux ensembles.

(i) Les infractions liées à la constitution d’un marché mondial plutôt mal régulé par des législations restées essentiellement locales ; c’est par exemple, l’explosion des grands trafics internationaux et notamment celui de la contrefaçon comme « industrie criminelle ».

(ii) L’ensemble des cyber-menaces qui regroupe, comme vous le savez, trois types d’infraction, les infractions spécifiques, liées ou facilitées par les technologies de l’information..

Evidemment, ces deux catégories de menaces ((a) menaces anciennes demeurées importantes, (b) menaces liées à la globalisation et à l’ouverture des frontières, ainsi que celles liées à la révolution numérique) ne forment pas des catégories étanches mais se renforcent les unes les autres grâce à de nombreux liens. Que l’on pense, par exemple, à la vente sur internet de médicaments contrefaits.

C’est ainsi qu’on observe une mutation des activités criminelles: de la cyber extorsion à la contrefaçon de médicaments en passant par le trafic de déchets, l’innovation des mafias et du crime organisé en général n’a pas de limite.

Dans le même temps, les acteurs du crime évoluent.

 

  1. Le de menaces se reflète dans un d’organisations criminelles.

De la même manière que dans l’économie légale (où vous trouvez toutes les formes d’entreprises, de l’entreprise individuelle à la multinationale), vous trouvez en matière criminelle de très nombreuses structures qui vont du loup solitaire à la start up du crime pour arriver à des réseaux planétaires.

A cela s’ajoute le mélange toujours plus inextricable entre diverses variantes du crime organisé et du terrorisme. Exemple pour la France et l’Europe : les chemins de la radicalisation (« séjours » à l’étranger, sites internet, conversion et radicalisation en prison, etc.) qui croisent et métissent les chemins d’une délinquance et d’une criminalité « classique ».

Désormais, la menace provient souvent de groupes hybrides et opportunistes capables de transformations rapides. Il existe un nouveau melting pot criminel, intégrant fanatisme religieux, massacres, piraterie, trafic d’êtres humains, de drogues, d’armes, de substances toxiques ou de diamants... Se sont ainsi formés au fil des ans des groupes criminalo-terroristes qui ne correspondent plus aux anciennes catégories criminelles.

In fine, il faut garder en tête que la réactivité des entreprises criminelles, la plasticité de leurs méthodes et l’hybridation de leurs acteurs montre qu’elles ne ratent  jamais, pour ce qui les  concerne, le train de l’innovation… et qu’elles ne cessent, pour agir, d’inventer, de s’adapter et, bien entendu, de profiter des divergences entre les approches nationales ainsi que des faiblesses de la coopération policière et judiciaire internationale.

Le monde réel était compliqué, il est devenu complexe. La criminalité aussi.

 

(J’en viens donc maintenant à l’exercice toujours délicat de la prospective, afin de tracer les contours de ce que sera…)

 

  • Le futur du crime

A.   De la difficulté de prévoir.

  1. Au regard, de ce que nous avons analysé précédemment, on comprend que les difficultés à prévoir « l’avenir du crime » sont directement liées aux difficultés à anticiper l’avenir même de notre société mondialisée.

 

Qu’il y ait nécessité d’anticiper les menaces à venir est une évidence. La défense et la sécurité, premiers devoirs de l’Etat, sont, depuis toujours, deux points d’application essentiels du fameux « gouverner, c’est prévoir » d’Emile de Girardin.

Mais pourquoi le décèlement des menaces futures nous paraît-il chaque jour plus difficile ?

Notre capacité d’analyse des forces à l’œuvre dans notre monde contemporain n’a jamais été aussi développée. Notre compréhension des déterminants politiques, économiques, sociaux, culturels,… appuyée sur d’innombrables relectures critiques de l’Histoire, a considérablement progressé en quelques décennies.

Et pourtant, nous restons régulièrement sidérés par de nombreux événements, dont la survenance inattendue met chaque fois en question notre capacité prédictive.

Il y trois ans, nul n’imaginait sérieusement que le Royaume Uni allait quitter l’Europe. Il y deux ans, bien malin celui qui aurait pu prédire qu’Emmanuel Macron serait élu président de la République. Il y a un an, nul n’aurait pu imaginer que les deux dirigeants coréens franchiraient tour à tour, la ligne séparant leurs deux pays. Et pour ce qui est du futur : nul ne se hasarde à prédire ce que sera l’accord sur le Brexit dans un an et personne dans cet amphi – ni nulle part – ne peut me dire ce que sera la Syrie dans deux ans. Coluche et son ami Reiser auraient dit par dérision : « on vit une époque formidable ». Disons plus sérieusement : nous vivons une époque imprévisible autant qu’instable.

Et cela dans tous les domaines. De la géopolitique au climat, de la finance internationale aux révolutions technologiques, des migrations aux pandémies, etc. Les interactions entre tous ces domaines d’un monde hyperconnecté se multiplient et interfèrent sans cesse.

C’est que nous vivons aujourd’hui dans un monde qui ne se laisse plus, ou plus seulement, décrypter par les grilles de lecture historiques. En particulier, l’approche géopolitique, centrée sur l’analyse des rapports de force entre nations, garde toute sa pertinence mais n’explique plus qu’en partie les événements qui nous bouleversent.

 

  1. Face à ces difficultés, deux grandes écoles de pensée coexistent.

Elles partent chacune d’une volonté d’appréhender la complexité du monde. Complexité née, pour l’essentiel, de l’hyperconnexion de la planète qui fait que les événements ne s’enchaînent plus selon des modèles « mécanistes » traditionnels. L’infinie multiplicité des interactions contourne et déjoue les volontés de régulation politique. Elle fait naître chaque jour de nouveaux réseaux de toute nature, économiques, médiatiques, culturels, scientifiques, criminels…. Dans de nombreux cas, leurs membres, en recherche narcissique d’auto-valorisation, deviennent de facto des acteurs de la globalisation sans autre légitimité que celle qu’ils se donnent. Il en résulte une instabilité désormais chronique du système international.

Dans ce contexte, toute démarche prédictive doit s’accompagner d’une grande humilité. Mais il faut bien la tenter. Et on constate donc que deux grandes approches coexistent.

  • La première consiste à poser qu’il y a des événements prévisibles et d’autres qui ne le sont pas.

Sont prévisibles tous ceux qui relèvent de séries statistiques et continues : la démographie et ses conséquences, le changement climatique et ses conséquences, etc. Pour tout le reste, la prudence s’impose. Qui peut dire ici ce que seront la Syrie, l’Irak et le Yémen dans seulement un an ou deux ?

Pour les tenants de cette approche, accumuler des données sur les événements non prédictibles ne les rend pas prédictibles car ils sont de nature différente. En particulier, « si tout n’était qu’une question de big data, comment expliquer que l’Occident, qui développe cette obsession de l’accumulation des données depuis des années, continue de se faire surprendre par des développements qui s’opèrent sous son nez et qu’il s’avère pourtant incapable de comprendre ? En particulier, cet Occident s’avère incapable, malgré un océan de données, de se comprendre lui-même, comme en témoigne l’énorme fiasco des prédictions de l’élection américaine et la victoire surprise de Donald Trump, ou encore l’irruption d’apprentis djihadistes de plus en plus difficilement repérables chez nous » (Philippe Silberzhan).

  • La seconde approche consiste à poser que le monde contemporain doit, pour être compris, être appréhendé à travers plusieurs grilles de lecture simultanément.

Tout événement possède plusieurs dimensions. Et l’analyse consiste à bien déterminer ce qui relève de chacune d’elles.

Prenons l’exemple des causes du terrorisme. Le terrorisme contemporain ne se laisse pas appréhender, comme celui des décennies passées, à partir de quelques causalités immédiatement perceptibles. Celles-ci apparaissent désormais à la fois globales et locales.

Une approche par la multiplicité des grilles d’analyse permet d’en établir une « cartographie » par l’emboitement en poupées russes des principaux éléments contextuels. Le plus « englobant » correspondrait alors à certaines crises liées à la mondialisation : réactions de rejet de l’ « occidentalisation » de la planète, échecs de la gouvernance mondiale, conséquences géostratégiques de la concurrence pétrolière et gazière, explosion de l’économie criminelle… La poupée gigogne plus petite reflèterait les crises régionales : le chaos irako-syrien et la cristallisation des antagonismes au Moyen-Orient largement entretenus par des interventions extérieures à courte vue, le désarroi de l’Europe qui a laissé s’installer en son sein un écosystème djihadiste reliant des foyers de violence potentielle constituant autant de relais de l’islamisme radical … Puis on descendra au niveau national, à commencer par la France : le doute identitaire, les coups portés à la laïcité, la désacralisation du politique dans notre pays… On se focalisera ensuite sur l’échelon local : la dégradation des ghettos urbains notamment, l’absence de perspective et les difficultés de l’inclusion sociale pour les jeunes, l’importance de l’économie parallèle… Et, pour finir, il faut chercher les ressorts ultimes du terrorisme dans la psychologie individuelle de ceux qui basculent dans l’action violente : frustrations diverses, recherche de sens, quête identitaire, sentiment d’une discrimination communautaire, désir d’action…

Aucune de ces causes n’explique, à elle seule, les attentats récents. Toute explication univoque (sociale, géopolitique, religieuse, psychologique…) s’avère insuffisante. L’identification des niveaux de causalité du terrorisme doit être prolongée par une analyse des interactions entre eux. Non seulement du global vers le local, en un vertigineux entonnoir, mais aussi en sens inverse, du local vers le global. Dans le grand chaudron de la mondialisation, les causes, mais aussi les effets, de la violence terroriste s’enchevêtrent à, et entre, tous les échelons : le terrorisme est devenu « systémique ».

 

B.   L’évolution probable du monde criminel

Dans un avenir prévisible, il y aura bien sûr des constantes – et d’abord la diversité des menaces qui planent sur les nations, les individus ou les entreprises. L’insécurité continuera de constituer un phénomène protéiforme qui se traduit par la délinquance ordinaire, certes, mais aussi par l’action de grandes organisations criminelles transnationales, par les offensives concurrentielles déloyales de certains acteurs économiques, par l’espionnage industriel, par les cyber attaques pouvant toucher nos infrastructures vitales ou, bien sûr, par le terrorisme. Et cette liste est loin d’être exhaustive.

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est plutôt ce qui va évoluer. Quels sont les éléments déterminants à retenir ? Ce sont ceux de la mondialisation elle-même puisque, comme nous l’avons vu, la mondialisation génère, de façon consubstantielle, des espaces dans lesquels peuvent s’engouffrer les criminels.

A cela s’ajoute un autre problème : on ne peut maîtriser que ce que l’on connaît bien. Si  la connaissance technique d’une évolution est d’abord détenue par des organismes privés, l’Etat a toujours un train de retard dans la compréhension de celles-ci, donc dans la prévention et la répression du phénomène.

Donnons trois exemples : le secteur financier, celui des révolutions technologiques et celui de l’environnement.

a/ La montée en puissance des manipulations financières à grande échelle.

Des technologies autorisant des transactions financières à très haute fréquence ; des algorithmes prédictifs permettant de devancer la décision humaine ; des capitaux numérisés échappant à tout contrôle… : la finance moderne a tous les atouts pour devenir l’un des principaux terrains du « grand jeu » criminel mondial. Sa caractéristique est que les principaux prédateurs sont des spécialistes de haut niveau parfaitement intégrés dans des structures licites. (JP Morgan en est à près de 8 milliards de dollars d’amende pour son attitude durant la crise des subprimes ; Un ensemble de banques, comprenant Barclays, Citybank, UBS, etc., a fait l’objet d’enquêtes successives pour manipulation de cours de change ; Quand ce ne sont pas les autorités publiques elles-mêmes qui sont impliquées, cf. Jacques Attali : « La seule différence entre Madoff et certains responsables des autorités de tutelle, c’est que Madoff est en prison »).

b/ Le détournement des révolutions technologiques à des fins criminelles

L’Histoire nous a habitués à vivre des sauts technologiques correspondant à des progrès certains pour l’humanité : l’imprimerie, la machine à vapeur, l’électricité, l’électronique… Mais aujourd’hui, pour la première fois, l’Histoire connaît non pas une mais quatre révolutions technologiques simultanées : le numérique, mais aussi les biotechnologies cognitives, la robotique et les nanotechnologies.

Retard du droit. Exemples : Imprimantes 3D à propriété intellectuelle

drones bon marché à Atteinte à la vie privée, surveillance du lieu à cambrioler…

génomique à manipulation de l’humain à met en question la notion même d’humanité. Sans aller jusque-là, il faut anticiper la capacité d’entités criminelles à détourner ces avancées technologiques déterminantes à leur seul profit. Comme pour la finance, il se produira des crimes ponctuels mais aussi de grandes manipulations orchestrées par des entités puissantes. On connaît déjà un certain nombre de manipulation de groupes de population par le truchement des réseaux sociaux.

c/ Les questions environnementales

Un des risques majeurs, peut-être le plus important pour notre avenir, est celui de la dégradation de l’environnement. On peut raisonnablement penser que, sous la pression des opinions publiques, et peut-être grâce à la COP21, des législations vont progressivement se mettre en place pour en protéger des pans essentiels. Mais on peut aussi prédire que cela se fera en ordre dispersé, avec des contraintes juridiques très différentes selon les pays et selon les secteurs. Pain béni pour la criminalité internationale ! De la gestion des déchets urbains aux  poubelles nucléaires, des trafics d’espèces rares au truquage des quota de pêche, de la déforestation abusive à la mise en dépendance de populations par les OGM, de la manipulation financière sur les quotas carbone à celle sur le cours boursier des terres rares, ce qui va se jouer autour de la survie de la planète dans les années qui viennent va offrir des opportunités formidables à tout un ensemble d’entités criminelles spécialisées.

 

  • Mieux lutter contre les menaces criminelles contemporaines

 

Rappelons d’abord une évidence, la nécessité d’améliorer sans cesse les systèmes répressifs à mettre en œuvre pour contrer toutes ces formes de criminalité dont nous avons parlé. De même faut-il porter un effort constant sur les trois axes prioritaires de l'action internationale, en l’occurrence (1) permettre aux instances judiciaires et répressives nationales de travailler en réseau, (2) harmoniser les politiques de lutte contre la criminalité, (3) assurer une meilleure cohérence et une plus grande efficacité des forums multilatéraux.

Sauf que… plus de la moitié des pays ne peuvent songer à engager aujourd'hui une politique sécuritaire sérieuse, faute de services de ce type un tant soit peu efficients. L'urgence est donc à ce que les institutions policières et judiciaires ne soient plus les laissés-pour-compte du développement.

(Tout cela est très classique ; faisons maintenant un peu de prospective.)

1/ La première évolution prévisible est la conséquence de l’affaiblissement de la capacité de nombreux Etats à assurer leurs fonctions régaliennes (je l’ai déjà évoqué), ce qui conduit, incidemment, au développement de la sécurité privée. Il s’agit du développement d’une « conscience citoyenne » un peu partout dans le monde. On observe en effet une plus forte implication directe des citoyens dans des fonctions de surveillance de toutes sortes d’activités : activités de l’Etat (le cas de Snowden est emblématique), activités sur Internet (comme le montrent des hackers de type « Anonymous »), activités des entreprises (avec les whistleblowers)… (Je suis convaincu pour ma part que) les entreprises criminelles n’échapperont pas à ce nouveau type de surveillance par les individus, agissant justement au nom de leur conscience citoyenne.

L’arme principale de ces mouvements, c’est la mise en lumière médiatique des faits délictueux ou criminels. Parfois certes en instrumentalisant les journalistes. Rien ne gêne plus les fautifs que la transparence. Ce n’est pas pour rien que Transparency International a choisi son nom pour dénoncer la grande corruption.

C’est, par exemple, le développement des ONG luttant contre les trafics de personnes ou l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants, partout dans le monde. C’est le mouvement des commerçants qui, à la suite de Vincenzo Conticello, ont refusé à Palerme de payer le «pizzo», l’impôt mafieux. Ce sont les associations de consommateurs qui dénoncent les fraudes aux produits alimentaires, les jouets dangereux ou, de façon générale, le non-respect des normes de protection par des entreprises peu scrupuleuses à dessein. C’est l’initiative « I-check-it » d’Interpol visant à mettre en place, malgré d’importantes difficultés juridiques, une implication directe de l’usager dans le contrôle du caractère licite ou illicite d’un produit.

2/ La seconde évolution, relevant d’un autre changement du paradigme de la surveillance généralisée, va être introduite par ce que l’on appelle « l’internet des objets ». La capacité de ce nouveau « réseau de réseaux » à récupérer, stocker, transférer et traiter, sans discontinuité entre les mondes physiques et virtuels et sous forme d’autodiagnostics, des quantités considérables de données, va permettre à des « cyber objets » d’effectuer en permanence une détection d’intrus ou d’anomalies dans des systèmes complexes. Là encore, c’est une surveillance par un réseau qui va modifier la donne.

3/ Ce qui m’amène à la troisième évolution, qui répondra à la nécessité de produire un double effort original consistant

- d’une part, à affiner notre capacité de traitement automatisé des données - en termes qualitatifs comme quantitatifs - c’est-à-dire à miser sur la vitesse de recueil et d’analyse. Il sera notamment crucial d’être en mesure de détecter et décrypter des opérations d’influence ou de désinformation sur le web.

- d’autre part, prendre le temps de féconder ces résultats techniques par une « saisie » intellectuelle, c’est-à-dire ne pas précipiter la production de synthèses et de théories en affirmant que l’urgence fait loi. Une mauvaise évaluation de situations ou d’acteurs génèrera des conséquences encore plus néfastes qu’une prise de recul, certes facteur d’un surcroît de délais, pour bâtir un avis motivé et des préconisations solides. 

 

Conclusion

La complexité croissante du monde rend chaque jour l’anticipation et la prévision plus difficiles. Face à cela, il nous faut adopter trois démarches :

  • Ne pas essayer de prédire plus que les tendances et les évolutions. Nul ne peut dire quand et où aura lieu le prochain attentat terroriste. En revanche, il faut s’astreindre à toujours mieuxdéceler les évolutions permettant d’anticiper les formes du terrorisme à venir et les nouvelles menaces.

  • Si nul n’a de boule de cristal pour anticiper, non seulement les événements singuliers, mais tout ce qui est appelé à faire rupture dans la violence du monde, alors un devoir essentiel de l’Etat est de mettre le pays en situation d’encaisser les chocs, même et surtout non prévus. C’est l’approche du SGDSN ou du Centre De Crise et de Soutien basé au Quai d’Orsay. On ne sait pas quelle sera la prochaine « tuile », mais on doit être en situation d’y répondre.

  • Remettre en cause le tout technologique qui nous aveugle. Une approche stratégique ne peut faire l’économie de l’apport réel mais aussi des limites du big data dans les approches prédictives.

Nulle entité n’est omnisciente. La nécessité de l’anticipation a, par exemple en matière de terrorisme, montré l’importance fondamentale du renseignement. Pour autant, le renseignement ne peut à lui seul, couvrir le champ de cette anticipation. Le croisement des compétences entre fonctionnaires, experts, universitaires, écrivains, artistes, … est seul à même de poser des diagnostics moins sensibles aux biais cognitifs, de déceler grâce à la sensibilité de chacun des lignes de force de nature différente et, peut-être et surtout, de s’affranchir du politiquement correct et motiver au mieux l’autorité politique à regarder le monde tel qu’il est et non tel qu’elle voudrait qu’il soit./.

Cette première séance est une introduction à la problématique des évolutions, mutations et ruptures dans le monde de l'illicite qui vont nous occuper cette année. Nous allons évoquer quelques outils de compréhension de l'évolution de la violence criminelle dans le monde et quelques éléments de méthodologie relatifs à l'anticipation de « l’avenir du crime ».

Globalisation et violence criminelle

Un élément de cadrage tout d'abord. Par souci d'efficacité, nous nous concentrerons pendant toutes nos séances sur les trente dernières années, qui correspondent à la montée en puissance de la globalisation et à un profond bouleversement des dynamiques de la criminalité et de la violence dans le monde. De fait, les menaces criminelles contemporaines ne sont plus des phénomènes marginaux de la mondialisation mais font intégralement partie du développement de celle-ci.

I. La criminalité moderne se développe en symbiose avec la globalisation, elle en épouse toutes les évolutions et, à bien des égards, elle lui est indispensable.

Sur cette période récente que l'on peut faire partir de l'effondrement du bloc soviétique, certaines menaces anciennes n’ont évidemment pas changé de nature mais, simplement, d’ampleur et de mode opératoire. La délinquance de rue, la drogue, les réseaux de prostitution, le trafic d’armes, le terrorisme même : rien de cela n’est nouveau. Mais ces menaces évoluent sans cesse - pensez, par exemple, aux trafics de migrants ou au terrorisme d’inspiration religieuse : ils ont pris une importance sans commune mesure avec ce que l’on connaissait il y a seulement dix ans.

Surtout, d’autres menaces sont apparues qui paraissent liées, par leur nature même, à la globalisation, à travers deux dimensions essentielles de celle-ci : les facilités de circulation des personnes, des capitaux et des biens ont favorisé l’explosion des grands trafics internationaux comme, par exemple, celui de la contrefaçon, devenue une véritable « industrie criminelle » ; l'arrivée de l'internet a entraîné l'émergence d'un ensemble de cyberdélits et de cybercrimes qui regroupent, comme vous le savez, plusieurs types d’infraction, etc.

Ainsi faisons-nous face aujourd'hui à des menaces anciennes demeurées importantes et, d’autre part, à des menaces liées à l’émergence de nouveaux marchés, à l’ouverture des frontières, ou encore à la révolution numérique. Évidemment, ces deux catégories de menaces ne sont pas étanches mais se renforcent l'une l'autre grâce à de nombreux liens. Que l’on pense, par exemple, à la vente sur internet de médicaments contrefaits.

II. Les raisons de cette corrélation entre criminalité moderne et mondialisation sont nombreuses et de nature différente.

1. Le retard du droit sur le marché

Avec l’ouverture des frontières à la circulation des personnes, des biens et des capitaux, le marché a envahi toutes les sphères de la société, même les plus intimes. Le marché s’est mondialisé, faisant tomber les frontières. Le droit n’a pas suivi ce mouvement. Ce « retard du droit sur le marché » est l’élément peut-être le plus déterminant dans la montée des phénomènes criminels contemporains.

2. Les risques intrinsèques à la mondialisation

Si la mondialisation se révèle bénéfique en ce qu'elle améliore les échanges entre les hommes et semble génératrice de croissance économique, elle demeure porteuse de trois grands types de risques :

- Les réactions de rejet de tous ceux qui se trouvent exclus, volontairement ou non, ou souhaitent s’exclure d’eux-mêmes de ce vaste mouvement international, réactions qui vont du « repli » identitaire ou communautaire jusqu'aux expressions les plus violentes de la révolte ;

- L’émergence de nouvelles vulnérabilités, notamment celles liées à l’hyper connexion du monde - vulnérabilités pour les États bien sûr, mais aussi pour les individus et les entreprises ;

- Le « contournement » des États, soit par la perméabilité de leurs frontières physiques devenues transparentes aux flux de toute nature, soit par l'affaiblissement de leurs normes juridiques devenues inapplicables dans des cadres nationaux trop étroits.

Arrêtons-nous un instant sur ce dernier point.

3. Les faiblesses apparues dans les États démocratiques

 

Il nous faut constater que, dans plusieurs pays démocratiques avancés, à commencer par les pays européens, de nombreuses fonctions régaliennes sont affaiblies alors que peu d’autres se renforcent.

Du côté de l’affaiblissement :

- La perte progressive par l’État de son monopole de l'élaboration normative sur son propre territoire.

L'édification des règles juridiques peut être désormais transférée à un cadre supranational (pensez à l'Union européenne), ou établie par les instances régulatrices de nouveaux réseaux (bien peu de responsables savent ainsi qui élabore les normes d'Internet ou gère l’archivage du génome humain), ou enfin être « autogérée » par des systèmes communautaires décidés à faire primer leurs propres règles sur les lois nationales (la formation des responsables cultuels depuis des pays étrangers, par exemple).

- La facilitation de l'accès des personnes aux législations étrangères pour « contourner » les contraintes juridiques nationales.

La mondialisation traduit la capacité progressive des individus de s'affranchir des limites des frontières territoriales étatiques pour accomplir un nombre croissant d'activités (que ces dernières concernent le travail, la religion, la culture, les loisirs, ...) Elle tend ainsi à brouiller les notions de légalité et d'illégalité. En effet, la globalisation, par la facilité des transferts qu'elle permet, amène un nombre croissant d'individus et d'entreprises à ne plus se demander si un acte est répréhensible «en soi» mais s'il existe un moyen de l'effectuer en toute légalité quelque part dans le monde, à un coût suffisamment faible pour que l'opération soit rentable. L'évasion fiscale devient ainsi une optimisation du bilan, la corruption correspond « simplement » à des frais particuliers considérés comme nécessaires à la conclusion d'un contrat international et un moyen de répondre à la concurrence, etc.

- La perte de compétences de l’État par rapport au secteur privé

On ne peut anticiper que ce que l’on connaît bien. Or le politique prend toujours plus de retard à comprendre les innovations technologiques donc à légiférer à leur sujet, car la technologie avance à très vive allure. Exemple : nous venons de mettre en place le RGPD ; il aurait fallu le faire il y a vingt ans : à bien des égards, il est déjà dépassé. Conséquence : L’État doit laisser une partie du secteur privé s’autoréguler car la connaissance technique des problématiques modernes est de plus en plus détenue d’abord par des organismes privés (un tiers des spécialistes mondiaux de l'Intelligence Artificielle travaillent pour Google...) L’État dans ces conditions, perd de sa crédibilité car il est condamné à avoir toujours un train de retard dans leur compréhension. Pensez au secteur financier ou aux révolutions technologiques : comment en prévoir leurs détournements à des fins criminelles alors que c’est le secteur privé, y compris tout un ensemble d’entités criminelles, qui détient l’essentiel de la compétence ?

Du côté du renforcement :

C’est évidemment l’accroissement des capacités de contrôle des personnes physiques et morales, notamment grâce au big data et au croisement de fichiers (auxquels s'ajoutent les améliorations lentes mais réelles de la coopération policière et judiciaire internationale).

L’État se trouve ainsi en position de stocker, en transparence ou à notre insu, un nombre considérable de données nous concernant. Nous voilà facilement pistés, y compris grâce aux data relatives à nos conversations téléphoniques ou à nos relevés bancaires. Appliqué à la lutte contre le crime et le terrorisme, c'est un élément désormais fondamental. Il n'y a d'ailleurs plus d'enquête sur un serious crime sans données numériques.

A noter que beaucoup jugent ce renforcement inquiétant. D'un côté, il appartient à l’État de respecter les droits des citoyens et de penser l’action à mener bien au-delà de la défense de ses frontières physiques, dans la sauvegarde des valeurs d’une société et d’un mode de vie. D'un autre côté, force est de constater que chaque individu voit sa vie privée numériquement accessible par les entreprises mais aussi par les gouvernements. Et qu'au niveau national, cette collecte de données numériques permet désormais la mise en œuvre d’algorithmes prédictifs, capables de déterminer les éléments susceptibles d’influencer individuellement les citoyens mais aussi collectivement une population, y compris, par exemple, dans le cadre de scrutins électoraux. ​

III. Mimétisme entre activités licites et illicites.

 

Il est intéressant de constater que la corrélation entre globalisation et criminalité moderne reflètent des formes de mimétisme entre activités licites et illicites. On assiste en effet au développement d’une criminalité transnationale de mieux en mieux organisée qui profite non seulement de la porosité des frontières, des disparités des législations nationales mais aussi des lacunes de la coopération policière et judiciaire internationale.

1. Les activités criminelles mutent aussi vite que le marché

 

De la cyber extorsion à la contrefaçon de médicaments en passant par le trafic de déchets, l’innovation des organisations criminelles n’a pas de limite. La réactivité des entreprises criminelles et la plasticité de leurs méthodes montrent qu’elles ne ratent  jamais, pour ce qui les  concerne, le train de l’innovation… et qu’elles ne cessent, pour agir, d’inventer, de s’adapter à leur environnement et de profiter des divergences entre les approches nationales.

Au final, comme vous le savez, les produits du crime représentent une part non négligeable de l'économie mondiale.

2. Ce mix de menaces se reflète dans un mix d’organisations criminelles.

En effet, les acteurs du crime évoluent sans cesse. De la même manière qu'il existe dans l’économie légale toutes les formes d’entreprises, de l’entreprise individuelle à la multinationale, vous trouvez en matière criminelle de très nombreuses structures qui vont du loup solitaire à des réseaux planétaires, en passant par la start up du crime, la bande de quartier, le gang régional, etc.

Ceci est facilité par l’adoption de modes de fonctionnement de plus en plus comparables. De la petite structure au cartel international, les analogies se multiplient : élaboration de règles propres au groupe, allégeance au groupe prioritaire sur toute autre, hiérarchisation stricte des tâches, utilisation de moyens techniques sophistiqués, liens en réseaux avec des groupes semblables et avec lesquels sont réparties les activités criminelles et les formes de violence exercée, etc.

Désormais, une part importante de la menace provient de groupes hybrides et opportunistes capables de transformations rapides. Il existe un nouveau « melting pot » criminel, intégrant fanatisme religieux, massacres, piraterie, trafic d’êtres humains, de drogues, d’armes, de substances toxiques ou de diamants. Ainsi s’est formé au fil des ans un continuum criminalo-terroriste, un « gangsterrorisme », qui ne correspond plus aux anciennes catégories criminelles. 

 

Bref, résumons cette première partie en disant que les dynamiques de la violence criminelle sont désormais consubstantielles aux évolutions des sociétés plongées dans le contexte de la mondialisation.

 

 

La deuxième partie de cette première séance est consacrée aux

Éléments de méthodologie relatifs à l'anticipation de « l’avenir du crime »

I. Toutes nos prévisions sur « l’avenir du crime » vont être liées aux évolutions futures des différentes dimensions de la mondialisation. 

 

Donnons trois exemples.

a. La montée en puissance des manipulations financières à grande échelle.

 

Des technologies autorisant des transactions financières à très haute fréquence ; des algorithmes prédictifs permettant de devancer la décision humaine ; des capitaux numérisés échappant à tout contrôle… : la finance moderne a tous les atouts pour devenir l’un des principaux terrains du « grand jeu » criminel mondial. Sa caractéristique est que les principaux prédateurs sont des spécialistes de haut niveau parfaitement intégrés dans des structures licites.

 

b. Le détournement des révolutions technologiques à des fins criminelles.

 

Tout progrès technologique engendre de nouvelles possibilités d’usage contraire au bien public. Ce sont les manipulations de masse et l’influence extérieure sur les élections par le big data et les réseaux sociaux. C’est le hacking des données d’entreprises ou de particuliers, mais aussi le cryptage illicite de données suivi de demandes de rançon via des logiciels malveillants. Demain, ce sera le vol de propriété intellectuelle par l’utilisation des imprimantes 3D, le repérage et la surveillance par les drones de lieux à cambrioler ou à attaquer, les utilisations frauduleuses des monnaies virtuelles, à commencer par le bitcoin, etc. Après-demain, la génomique et l’intelligence artificielle s’attacheront à modifier l’être humain lui-même, de façon difficilement contrôlable. ​

Certains acteurs se retrouvent ainsi en capacité de démultiplier leur pouvoir de nuisance (pour la CIA : "super-empowered actors have access to technologies that magnify their ability to wreak havoc"). Autrement dit, les nouvelles technologies modifient les rapports de puissance traditionnels. Elles n’ont pas nécessairement le caractère d’une arme (mais elles peuvent l’avoir, comme les robots et les drones) ; elles ont des effets disproportionnés aux moyens mis en œuvre (ce qui les apparente au modus operandi terroriste) ; elles sont à la portée d’individus isolés auxquels elles confèrent une puissance considérable ; elles peuvent, dans certains cas (cyber, en particulier), garantir à ceux-ci l’anonymat et donc l’impunité. ​

 

c. Les questions environnementales.

 

Un des risques majeurs, peut-être le plus important pour notre avenir, est celui de la dégradation de l’environnement. On peut raisonnablement penser que, sous la pression des opinions publiques, et peut-être grâce à la COP21, des législations vont progressivement se mettre en place pour en protéger des pans essentiels. Mais on peut aussi prédire que cela se fera en ordre dispersé, avec des contraintes juridiques très différentes selon les pays et selon les secteurs. Pain béni pour la criminalité internationale ! De la gestion des déchets urbains aux  poubelles nucléaires, des trafics d’espèces rares au truquage des quota de pêche, de la déforestation abusive à la mise en dépendance de populations par les OGM, de la manipulation financière sur les quotas carbone à celle sur le cours boursier des terres rares, ce qui va se jouer autour de la survie de la planète dans les années qui viennent va offrir des opportunités formidables à tout un ensemble d’entités criminelles spécialisées.

Nous avons donc vu que pour prévoir l’avenir du crime, il nous fallait suivre avant tout les évolutions de la mondialisation. Et voir comment ces évolutions laissent, dans leurs interstices mêmes pourrait-on dire, le champ libre aux criminels.

II. Pour autant, nous sommes loin de pouvoir tout anticiper.

Le décèlement des menaces futures apparaît chaque jour plus difficile. Là réside le paradoxe. Notre capacité d’analyse des forces à l’œuvre dans le monde contemporain n’a jamais été aussi développée. Notre compréhension des déterminants politiques, économiques, sociaux, culturels… appuyée sur d’innombrables relectures critiques de l’Histoire, a considérablement progressé en quelques décennies.

Et pourtant, nous restons régulièrement sidérés par de nombreux événements, dont la survenance inattendue met chaque fois en question notre capacité prédictive.

C’est que nous vivons aujourd’hui dans un monde qui ne se laisse plus, ou plus seulement, décrypter par les grilles de lecture classiques. Le monde, qui était compliqué, est devenu complexe. Complexité née, pour l’essentiel, de l’hyper-connexion de la planète qui fait que (1) les événements ne s’enchaînent plus selon des modèles « mécanistes » traditionnels, (2) l’infinie multiplicité des interactions contourne et déjoue les volontés de régulation politique et normative et (3) nous voyons naître chaque jour de nouveaux réseaux de toute nature, économiques, médiatiques, culturels, scientifiques et, bien entendu, criminels….

1. Des évènements imprévisibles ?

Dans le contexte que nous venons de décrire, certains analystes considèrent qu'il faut admettre qu’il y a des événements prévisibles et d’autres qui ne le sont pas.

 

Pour cette école de pensée, développée notamment par Nassim Taleb dans Le Cygne Noir, les événements prévisibles sont tous ceux qui relèvent de séries statistiques et continues : la démographie et ses conséquences, le changement climatique et ses conséquences, la diffusion du progrès technique, etc. Pour tout le reste, la prudence s’impose. Que ce soit par exemple en géopolitique (qui peut dire ici ce que seront la Syrie, l’Irak et le Yémen dans seulement un an ou deux ?) ou bien en ce qui concerne les ruptures technologiques.

 

Pour les tenants de cette approche, accumuler des données sur les événements impossibles à prévoir ne les rend pas plus prédictibles ; ils sont de nature différente des événements prédictibles. En particulier, si tout n’était qu’une question de big data, comment expliquer que l’Occident, qui développe cette obsession de l’accumulation des données depuis des années, continue de se faire surprendre par des développements qui s’opèrent sous son nez et qu’il s’avère pourtant incapable de comprendre ? Et il ne s'agit pas seulement d'évènements lointains. Cet Occident s’avère en effet incapable, malgré un océan de données, de se comprendre lui-même, comme en témoigne l’énorme fiasco des prédictions du Brexit, de la victoire surprise de Donald Trump, ou encore l’irruption d’apprentis djihadistes de plus en plus difficilement repérables chez nous.

A titre personnel, je trouve une certaine pertinence à cette manière de voir. Et je considère que, dans ce contexte, toute démarche prédictive doit s’accompagner d’une grande humilité. Mais il faut bien la tenter...

2. Comment, d’un point de vue méthodologique, appréhender cette complexité du monde ?

Pour cette séance introductive, s'il n'y avait qu'une idée force à retenir, ce serait celle-ci : le monde contemporain doit, pour être compris, être appréhendé à travers plusieurs grilles de lecture simultanément. Tout événement possède plusieurs dimensions. Je prends souvent l’analogie de l’image en couleur de la télévision. Celle-ci est constituée par la superposition d’une image rouge, d’une verte et d’une bleue. Il faut les trois pour bien restituer le sujet de l’image. Pour décrypter le monde, il vous faut, de la même manière, plusieurs niveaux d’analyse superposés, pour obtenir ce qu’en anglais on appelle the global picture.

Prenons l’exemple des causes du terrorisme. Le terrorisme contemporain ne se laisse pas appréhender, comme celui des décennies passées, à partir de quelques causalités immédiatement perceptibles. Celles-ci apparaissent désormais à la fois globales et locales.

 

Une approche par la multiplicité des grilles d’analyse permet d’en établir une « cartographie » par l’emboitement en poupées russes des principaux éléments contextuels. Le plus « englobant » correspondrait alors à certaines crises liées à la mondialisation : réactions de rejet de l’ « occidentalisation » de la planète dont nous avons déjà parlé, échecs de la gouvernance mondiale, conséquences géostratégiques de la concurrence pétrolière et gazière, explosion de l’économie criminelle… La poupée gigogne plus petite reflèterait les crises régionales : le chaos irako-syrien et la cristallisation des antagonismes au Moyen-Orient largement entretenus par des interventions extérieures à courte vue, le désarroi de l’Europe qui a laissé s’installer en son sein un écosystème djihadiste reliant des foyers de violence potentielle constituant autant de relais de l’islamisme radical… Puis on descendra au niveau national, à commencer par la France : le doute identitaire, les coups portés à la laïcité, la désacralisation du politique dans notre pays… On se focalisera ensuite sur l’échelon local : la dégradation des ghettos urbains notamment, l’absence de perspective et les difficultés de l’inclusion sociale pour les jeunes, l’importance de l’économie parallèle… Et, pour finir, il faut chercher les ressorts ultimes du terrorisme dans la psychologie individuelle de ceux qui basculent dans l’action violente : frustrations diverses, recherche de sens, quête identitaire, sentiment d’une discrimination communautaire, désir d’action…

 

Aucune de ces causes n’explique, à elle seule, les attentats récents. Toute explication univoque (sociale, géopolitique, religieuse, psychologique…) s’avère insuffisante. de plus, l’identification des niveaux de causalité du terrorisme doit être prolongée par une analyse des interactions entre eux. Non seulement du global vers le local, en un vertigineux entonnoir, mais aussi en sens inverse, du local vers le global. Dans le grand chaudron de la mondialisation, les causes, mais aussi les effets, de la violence terroriste s’enchevêtrent à, et entre, tous les échelons : le terrorisme est devenu « systémique ».

 

3. A partir de cet exemple, on peut voir que l'exercice d'anticipation des futures menaces criminelles gagne considérablement au décloisonnement des approches et des compétences.

Cela passe par le croisement d'experts venus d'horizons différents, du monde du law enforcement mais aussi de la société civile dans sa très grande variété (universitaires, membres de think tanks, philosophes, sociologues, anthropologues mais aussi artistes, communicants, etc.)

A ces expertises croisées s'ajoutent deux évolutions intéressantes qui concernent la surveillance d'activités délictueuses :

a. Le développement d’une « conscience citoyenne » un peu partout dans le monde.

Le résultat, c’est une plus forte implication directe des citoyens dans des fonctions de surveillance de toutes sortes d’activités : activités de l’État (le cas de Snowden est emblématique), activités sur Internet (comme le montrent des hackers de type « Anonymous »), activités des entreprises (avec les lanceurs d'alerte)… Je suis convaincu pour ma part que les entreprises criminelles n’échapperont pas à ce nouveau type de surveillance par les individus, agissant justement au nom de leur conscience citoyenne. 

L’arme principale de ces mouvements, c’est la mise en lumière médiatique des faits délictueux ou criminels. Parfois certes en instrumentalisant les journalistes. Rien ne gêne plus les fautifs que la transparence. Ce n’est pas pour rien que Transparency International a choisi son nom pour dénoncer la grande corruption.

C’est, par exemple, le développement d'ONG luttant contre les trafics de personnes ou l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants partout dans le monde. C’est le mouvement des commerçants qui, à la suite de Vincenzo Conticello, ont refusé de payer le « pizzo », l’impôt mafieux, à Palerme. Ce sont les associations de consommateurs qui dénoncent les fraudes aux produits alimentaires, les jouets dangereux ou, de façon générale, le non-respect des normes de protection par des entreprises peu scrupuleuses à dessein. 

b. Une deuxième évolution relève de « l’internet des objets », qui introduit  un changement du paradigme de la surveillance généralisée. 

 

La capacité de ce nouveau « réseau de réseaux » à récupérer, stocker, transférer et traiter, sans discontinuité entre les mondes physiques et virtuels et sous forme d’autodiagnostics, des quantités considérables de données, va permettre à des « cyber objets » d’effectuer en permanence une détection d’intrus ou d’anomalies dans des systèmes complexes.

Cela étant, face à cette évolution, il restera nécessaire de garder « l’humain dans la boucle ». Par exemple, le traitement automatisé des données apportera une aide considérable mais ne remplacera pas  notre capacité à  détecter et à décrypter des opérations d’influence ou de désinformation sur le web. De plus, il faudra toujours prendre le temps de féconder ces résultats techniques par une « saisie » intellectuelle, c’est-à-dire ne pas précipiter la production de synthèses et de théories en affirmant que l’urgence fait loi. Une mauvaise évaluation de situations ou d’acteurs génèrera des conséquences encore plus néfastes qu’une prise de recul, certes facteur d’un surcroît de délais, pour bâtir un avis motivé et des préconisations solides.  

Concluons ainsi cette deuxième partie :

- La complexité croissante du monde rend chaque jour l’anticipation et la prévision plus difficiles et il est peu utile d'essayer de prédire plus que les tendances et les évolutions. Nul ne peut dire quand et où aura lieu le prochain attentat terroriste. En revanche, il faut s’astreindre à toujours mieux  déceler les évolutions permettant d’anticiper les formes du terrorisme et des menaces criminelles à venir.

- Il ne faut pas hésiter à remettre en cause le tout technologique qui nous aveugle. Une approche stratégique ne peut faire l’économie de l’apport réel mais aussi des limites du big data dans les approches prédictives.

- Nulle entité n’est omnisciente. La nécessité de l’anticipation a, par exemple en matière de terrorisme, montré l’importance fondamentale du renseignement. Pour autant, le renseignement ne peut à lui seul, couvrir le champ de cette anticipation. Le croisement des compétences entre fonctionnaires, experts, universitaires, écrivains, artistes, … est seul à même de poser des diagnostics dégagés des biais cognitifs, de déceler grâce à la sensibilité de chacun des lignes de force de nature différente, et, peut-être et surtout, de s’affranchir du politiquement correct et motiver au mieux l’autorité politique à regarder le monde tel qu’il est et non tel qu’elle voudrait qu’il soit./. 

 

Plan de la séance 1

Contextualiser les dynamiques criminelles

1ère Partie : Globalisation et violence criminelle

Introduction : Les menaces criminelles contemporaines ne sont plus des phénomènes marginaux de la mondialisation.

I. La criminalité moderne se développe en symbiose avec la globalisation

II. Les raisons de cette corrélation entre criminalité moderne et mondialisation sont nombreuses et de nature différente.

1. Le retard du droit sur le marché

2. Les risques intrinsèques à la mondialisation

3. Les faiblesses apparues dans les États démocratiques

III. Mimétisme entre activités licites et illicites.

1. Les activités criminelles mutent aussi vite que le marché.

2. Ce mix de menaces se reflète dans un mix d’organisations criminelles.

Conclusion : les dynamiques de la violence criminelle sont désormais consubstantielles aux évolutions des sociétés plongées dans le contexte de la mondialisation.

2ème Partie : Éléments de méthodologie relatifs à l'anticipation de « l’avenir du crime »

 

Introduction :

I. « L’avenir du crime » va être lié aux évolutions futures des différentes dimensions de la mondialisation.

Trois exemples :

a. La montée en puissance des manipulations financières à grande échelle.

b. Le détournement des révolutions technologiques à des fins criminelles.

c. Les questions environnementales.

II. Pour autant, nous sommes loin de pouvoir tout anticiper.

1. Des événements imprévisibles ?

2. Comment, d'un point de vue méthodologique, appréhender la complexité du monde ?

3. Décloisonner les approches et les compétences.

Conclusion : La complexité croissante du monde rend l’anticipation et la prévision plus difficiles. Face à cela : ne pas essayer de prédire plus que les tendances et les évolutions ; développer la résilience collective ; ne pas se laisser aveugler par le tout technologique.

 

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