Cours 2018-2019

Évolutions, mutations et ruptures dans le monde de l’illicite

Séance 10 - Vendredi 7 décembre 2018

Le terrorisme islamiste

Eric DANON

Bonsoir,

Depuis les attentats de janvier 2015 [1], la France vit dans un contexte sécuritaire radicalement nouveau. Certes, elle avait déjà subi, par le passé, une violence terroriste épisodique à laquelle elle avait payé le prix fort. Mais elle doit aujourd'hui affronter une menace «  islamiste » qui semble durable, d’une ampleur inconnue et difficile à éradiquer.

Il en est de même pour de nombreux autres États à travers le monde. Les pays musulmans sont les premiers touchés, au Moyen-Orient, en Afrique et même en Asie. Dans notre entourage proche, ce sont la Belgique, l’Allemagne ou le Royaume Uni qui apparaissent, comme nous, particulièrement visés.

L’impact psychologique de ce terrorisme reste chez nous très important. Après chaque attentat, sont diffusées en boucle les images des chaines dinformation en continu, auxquelles répondent danxiogènes analyses de politiques, experts et commentateurs prompts à décortiquer l'événement sous ses différents aspects - géostratégique, religieux, historique, social, etc. - d'où la difficulté d'éviter le piège que le terrorisme nous tend de le laisser envahir le débat public.

Ces analyses de spécialistes venus de disciplines différentes sont tout à fait nécessaires mais laissent entière la difficulté d’appréhender l’irruption de cette violence dans sa globalité. Nous devons donc tâcher ici (I) de saisir l’ensemble des forces et des interactions à l’œuvre dans le terrorisme islamiste contemporain et (II) de comprendre pourquoi la France se révèle particulièrement visé.

Première Partie

Archaïsme et modernité du terrorisme islamiste

L’islam combattant s’inscrit dans le temps long de l’Histoire. Il est essentiellement le fruit d’une double déchirure : celle des musulmans entre eux dès après la mort du Prophète en 632 et celle entre monde islamique et monde judéo-chrétien.

Les partisans de cet islam combattant ont toujours justifié celui-ci, quelle que soit l’époque, soit par l’urgence de la conquête ou de la reconquête dune terre à (re)islamiser, soit par leur volonté de défendre la pureté de la parole mahométane (et la dénonciation conséquente des autres courants de l’islam ainsi que d’une supposée corruption idéologique des califes et chefs religieux en place). 

Cette violence islamique va épouser tous les chaos de l’Histoire, des Croisades à nos jours. Bien entendu, nous nous en tiendrons ici à l'époque contemporaine. En France, le sujet redevient particulièrement sensible au début des années 1980, Paris étant alors la cible de nombreux attentats terroristes (cf. séance n°3 et la « bascule religieuse » de la fin des années soixante-dix).

Pour beaucoup, l' « islamisme » désigne alors une protestation politique « anti moderne » en réaction à une occidentalisation du monde considérée comme agressive à l’égard de l’identité arabo-musulmane. Nombreux sont aussi ceux qui l’inscrivent dans les conséquences du « choc colonial » qui place, dans la seconde moitié du XIXème siècle, le monde musulman sous la tutelle des grandes puissances européennes. Et dinnombrables débats sont alors ravivés autour de la question clé de la relation de l'islam à la modernité occidentale. Ces débats restant dactualité mais ne relevant pas directement de cette séance, j'en ai résumé les termes en Annexe 1.

Le terrorisme islamiste contemporain reflète toutes ces problématiques, notamment en affichant une volonté de retour à un islam originel, de facto anti-occidental et régressif. Mais dans le même temps, il sinscrit parfaitement dans les interrogations mais aussi dans le fonctionnement de nos sociétés contemporaines, en profitant de certaines de leurs facilités, en exploitant au mieux nombre de leurs faiblesses et en maîtrisant l’utilisation des technologies les plus avancées pour atteindre ses objectifs.

 

 

I. "Au nom dAllah..."

1. La revendication religieuse

Jusque dans les années 1980, le terrorisme international qui frappe l’Occident n’est pas "islamique" à proprement parler. A cette époque, la revendication de ses acteurs et sympathisants reste politique, quand bien même elle émane d’acteurs sunnites (Groupe Islamique Armé algérien, combattants palestiniens…) ou chiites (Hezbollah pro-iranien par exemple). La France, quant à elle, est alors attaquée pour ses positions dans les conflits internationaux, en particulier ceux qui déchirent le Moyen-Orient.

La motivation vraiment religieuse apparaît dans la décennie quatre-vingt-dix, jusqu’à devenir prépondérante chez les auteurs des attentats commis en France et en Europe depuis le début des années 2010. Le terrorisme islamiste cherche désormais à s’attaquer à tout ce qui fait obstacle à l’avènement d’un monde gouverné par un « absolu » musulman. C’est cette prépondérance de la revendication religieuse sur la revendication politique qui constitue la première rupture essentielle avec le terrorisme passé.

Le point commun des attentats récents est ainsi que leurs auteurs ont tous proclamé, directement ou indirectement, qu’ils commettaient ceux-ci « au nom d’Allah ». Mais quelle réalité se cache derrière cette revendication : « au nom d’Allah » ? Autrement dit : qu’est-ce que la religion a vraiment à voir dans ce terrorisme ? Interrogation qui porte :

- d’abord sur la cause réelle des attentats. Ne sommes-nous pas « simplement » en présence, au mieux d’attentats politiques, au pire d’actes névrotiques, plus ou moins bien habillés d’une revendication religieuse et d’une communication conséquente ?

- ensuite sur la représentation que les terroristes se font de l’islam et sur le « mode d’acquisition » du bricolage dogmatique qu’ils assimilent à cette religion (tant il apparaît que la quasi totalité des terroristes occidentaux contemporains n’avaient qu’une connaissance très superficielle de celle-ci au moment de « passer à l’acte ») ;

- enfin sur le rapport à l’islam qu’entretiennent les autorités autoproclamées de la nébuleuse djihadiste internationale. A commencer par Daech [2] : on rappellera que la création de « l’État islamique en Irak » en 2006 (qui deviendra Daech en 2013) doit beaucoup à l’apport de hauts gradés baasistes de l’armée de Saddam Hussein qui n’avaient qu’une relation très distanciée avec la religion (cf. séance 2). Ou encore que l’organisation prétend interpréter le dogme au plus près de l’essence même des valeurs islamiques mais que son interprétation reste rejetée par l’immense majorité des musulmans.

2. Distinguer entre objectifs collectifs et démarches individuelles

Un second élément de rupture porte sur la différentiation manifeste entre le dessein collectif de l’islamisme (soit, à quelques nuances doctrinales près, la conversion du monde à la religion musulmane) et l’attitude individuelle, souvent qualifiée de « nihiliste », des terroristes contemporains, du moins ceux qui agissent en Occident.

D’un côté, les organisations islamistes, en premier lieu Al-Qaïda et Daech aujourd’hui, élaborent des stratégies sophistiquées de déstabilisation internationale et de prises de pouvoir locales. De l’autre, les auteurs des attentats en Occident, désormais assez nombreux pour que l’on puisse relever des traits communs de leur psychologie, s’inscrivent très majoritairement dans une démarche personnelle, généralement suicidaire en ce qu’elle semble animée essentiellement par l’espoir d’un Salut qu’ils escomptent pouvoir obtenir en mettant leur mort au service de Dieu (cf. séance 3).

D’où un questionnement d’ordre pratique : quel est le degré d’autonomie de ces apprentis djihadistes ? En d’autres termes, quelles relations entretiennent-ils avec l’ensemble des structures capables de les inspirer, les « idéologiser », les recruter, les instrumentaliser, leur fournir des appuis, etc. ? Trois  éléments essentiels doivent être retenus :

- La plupart des attentats menés en Occident, de la mi-2014 à la mi-2017, se sont révélés être des actes solitaires (66 %) ; cela ne veut pas dire que leurs auteurs sont des « loups solitaires » (lesquels « inventent » leur propre idéologie) mais qu’ils ont préparé et commis leur acte de façon très autonome ;

 

8 % seulement des attaques ont été planifiées sur ordre direct de l’État islamique ; ce pourcentage, qui peut paraître surprenant, représente la proportion d’attentats directement ordonnés par Daech de façon avérée, alors que les autres attaques sont considérées comme ayant été, en majorité, inspirées ou indirectement ordonnées par cette organisation (notamment à travers une propagande appelant, de façon globale, les djihadistes à agir là où ils se trouvaient et avec « les moyens du bord » à leur disposition) ;

 

- En effet, les liens opérationnels entre Daech (en tant qu’organisation centralisée en Syrie/Irak) et les terroristes agissant dans le monde entier (en revendiquant plus ou moins clairement leur allégeance à celle-ci) ont pu et peuvent encore se décliner sous toutes les formes. Ce qui conduit, en pratique, à une grande diversification des modalités d’attaques : centralisées, décentralisées, déconcentrées, inspirées ou reprises a posteriori par Daech à son compte, élaborées ou rudimentaires…

Une différence de nature s’affirme ainsi d’emblée dans les champs religieux, politique et opérationnel, entre, d’une part, les organisations islamistes plus ou moins bien structurées et, d’autre part, les djihadistes qui frappent partout dans le monde.

Cela étant, et pour en rester à l’Europe, cette différence de nature ne signifie nullement qu’il existe un vide entre les individus « chez nous » et les organisations « là-bas ». De façon symbolique et psychologique, le lien est établi par une relation d’allégeance, même tardive, des premiers aux secondes.

De façon plus concrète, un « pont » s’est établi sous la forme d’un « milieu » djihadiste, où se retrouvent tous ceux qui, à des degrés divers d’engagement, participent ou souhaitent participer à ce combat mortifère. Le fonctionnement de cette nébuleuse organisée en réseau assure la fluidité des interactions et des communications entre ces « entrepreneurs de violence » et favorise leurs synergies.

A la fois étanche et hyper connecté, ce « milieu » djihadiste a pris son essor dans le monde virtuel via internet et les réseaux sociaux. Et il s’est développé, dans le monde réel, en s’adaptant au contexte de chaque pays. En France, il a pris son essor à partir de certaines cités périurbaines et de zones de non droit, de mosquées salafistes et d’écoles islamiques tenues par des « prédicateurs de haine » ainsi que de plusieurs prisons de la République. L’ensemble a fini par former chez nous un écosystème djihadiste au sein duquel se tissent les liens de toute nature entre ceux qui concourent, à des degrés divers, à la violence terroriste.

 

II. Lutte globale et terrorisme transnational

1. Une violence aux racines « glocales » 

L’action terroriste qui frappe l’Europe ne vient plus, comme autrefois, à l’appui de combats tactiques et localisés (anarchistes russes, combattants palestiniens, indépendantistes de l’ETA ou de l’IRA, GIA algériens,…) ou de combats idéologiques reflétant les affrontements de la guerre froide (Fraction Armée Rouge, Action Directe,…).

 

Le terrorisme islamiste d'aujourd'hui a des causalités multiples. Pour les analyser, il est commode d’établir une « cartographie » de celles-ci (qu'elles soient directes ou indirectes) en les représentant emboitées comme des poupées russes.

La plus « englobante » correspondrait alors à certaines crises liées à la mondialisation : réactions de rejet de l’ « occidentalisation » de la planète, échecs de la gouvernance mondiale, conséquences géostratégiques de la concurrence pétrolière et gazière, explosion de l’économie criminelle…

La poupée gigogne plus petite reflèterait les crises régionales : le chaos irako-syrien et la cristallisation des antagonismes au Moyen-Orient largement entretenus par des interventions extérieures à courte vue, le désarroi de l’Europe qui a laissé s’installer en son sein un écosystème djihadiste reliant des foyers de violence potentielle constituant autant de relais de l’islamisme radical …

Puis on descendra au niveau national, à commencer par la France : le doute identitaire, les coups portés à la laïcité, la désacralisation du politique dans notre pays…

On se focalisera ensuite sur l’échelon local : la dégradation des ghettos urbains notamment, l’absence de perspective et les difficultés de l’inclusion sociale pour les jeunes, l’importance de l’économie parallèle… Et, pour finir, il faut chercher les ressorts ultimes du terrorisme dans la psychologie individuelle de ceux qui basculent dans l’action violente : frustrations diverses, recherche de sens, quête identitaire, sentiment d’une discrimination communautaire, désir d’action…

Il faut bien voir qu’aucune de ces causes n’explique, à elle seule, les attentats récents. Toute explication univoque (sociale, géopolitique, économique, religieuse, psychologique…) s’avère insuffisante. Plus encore, toute hiérarchie de ces causalités, qui en privilégierait une plutôt qu’une autre, est aussi sujette à caution.

C’est dire que l’identification des niveaux de causalité du terrorisme doit être prolongée par une analyse des interactions entre eux. Non seulement dans lentonnoir qui va du global vers le local, mais aussi en sens inverse, du local vers le global. Dans le grand chaudron de la mondialisation, les causes, mais aussi les effets, de la violence terroriste s’enchevêtrent à, et entre, tous les échelons : le terrorisme est devenu systémique.

2. De nouvelles règles d'affrontement

Concrètement, cette double rupture avec le terrorisme passé (primauté de la revendication religieuse et causalités liées aux multiples interactions entre islam et mondialisation), s’est traduite par deux dynamiques :

- Si plusieurs groupes continuent d’agir dans leur sphère territoriale historique (au point parfois de s’y institutionnaliser : Hezbollah au Liban, Hamas à Gaza...), le terrorisme des acteurs islamistes contemporains les plus actifs, comme Al-Qaïda ou Daech, s’est progressivement internationalisé jusqu’à se revendiquer comme une lutte de nature globale.

- Les organisations comme Al-Qaïda, Daech et leurs nombreux épigones envoient de moins en moins de terroristes issus de leurs rangs combattre hors du Moyen-Orient, mais ont développé une capacité de mobilisation, partout dans le monde, d’apprentis djihadistes capables de commettre des attentats à proximité immédiate de leur propre lieu de vie. Ce terrorisme se caractérise ainsi, hors de la zone du « califat », par une absence de front (c’est-à-dire de zone de contact entre entités ennemies) au profit d’un complexe système d’infiltration, de dissémination, d’allégeance et de ralliement. De petit groupes djihadistes ont ainsi proliféré sur plusieurs continents ; on en compte aujourdhui plus de cinq cents rien que sur le théâtre irako-syrien. 


Ces nouvelles règles d’affrontement rendent difficiles notre compréhension de la nature même d’organisations comme Daesh : à partir de la mi-2014, Daech se présente tout à la fois comme (i) un « califat » appuyé sur une doctrine politico-sociale très inspirée par le takfirisme [3], (ii) une armée djihadiste terroriste destinée à défendre et agrandir l’espace qu’elle contrôle et sur lequel règne une organisation exigeant que rien ne lui échappe et (iii) une nébuleuse d’individus lui ayant prêté allégeance, agissant individuellement ou en commandos sur tous les continents dans le but de commettre des attentats terroristes.

3. Un terrorisme transnational

Ces règles daffrontement entrainent aussi que les marqueurs territoriaux (continentaux, nationaux, régionaux, urbains,…) évoqués au II. 1. s’effacent progressivement au profit d’une « déterritorialisation » du terrorisme. On entend parfois dire que « l’ennemi est partout et nulle part » ; il s’agit évidemment d’une facilité de langage mais qui souligne, assez justement, que le prochain attentat peut survenir à tout moment et n’importe où.

Plus généralement, nous devrons vivre à l’avenir avec des organisations terroristes qui, désormais, se pensent transnationales par nature.

A cet égard, l’exemple de l’État islamique est particulièrement éclairant. Daech a profondément remis en cause la notion de frontière, y compris dans son sens politique :

- idéologiquement, en revenant à une vision islamique « originelle » des relations internationales ; l'espace se partage en deux territoires, un premier où s’applique la loi de Dieu, le dar al-islam (la demeure de l’islam, le califat) et un autre qui n’est pas soumis à la loi divine et qu’il faudra soumettre, le dar al-harb (la demeure de la guerre, ou terre à conquérir). Au passage, Daech a écarté ainsi délibérément le concept historique de dar al-solh (la terre de la trêve, de la cohabitation), ce qui revient à prôner une lutte sans merci contre tous les ennemis de l’islam ;

- historiquement, en tentant d’effacer sur le territoire soumis plus ou moins à son contrôle durant trois ans, la démarcation entre la Syrie et l’Irak issue des accords Sykes-Picot du 16 mai 1916.

- concètement, en passant maître dans l’art de contourner les frontières physiques ; celles-ci n’ont pas disparu mais leur fonction de gardienne d’un territoire est sérieusement mise à mal. La porosité des frontières, notamment dans l’espace Schengen, facilite la continuité de la menace opérationnelle, c’est-à-dire la continuité du lien organisationnel entre l’Etat islamique et les terroristes qu’il instrumentalise à distance (endoctrinement, formation en Syrie et en Irak, appuis logistiques) ; de plus, Daech a transposé une part essentielle de son activité dans le cyber espace (propagande, recrutement, guerre psychologique,…), monde sans frontières par excellence, en surplomb du monde réel avec lequel il interagit sans cesse.

Enfin, pour s’attaquer au dar al-harb, Daech a mis en place une stratégie différente des organisations islamistes qui l’ont précédé. Comme nous l’avons évoqué, à l’envoi de commandos venus de l’étranger, Daech a ajouté ou substitué progressivement un recrutement et/ou une instrumentalisation d’apprentis djihadistes sur le lieu même où seront commis les attentats. Bien au-delà d’une logique d’efficacité (mieux choisir les cibles, limiter les risques liés aux déplacements internationaux), c’est un triple message politique profondément déstabilisant qui est envoyé au monde :​

- Nous avons bâti une stratégie de diffusion de notre action qui, dans sa conception même, renvoie à l’absence de délimitations géographiques de l’Umma ;

- Nous savons contourner vos frontières physiques  qui, pour nous, ne représentent rien ;

- Surtout, vos frontières ne délimitent plus un « extérieur » d’où viendrait la menace car nos combattants sont déjà chez vous, ils y sont nés pour la plupart et sont le produit de vos propres sociétés avant même d’y être nos relais.

Une spécificité de Daech - et une première à l’époque moderne - restera ainsi d’avoir réussi à, simultanément, territorialiser temporairement un « Etat islamique » sunnite et déterritorialiser le terrorisme international.

III. La séduction de la violence

 

Le terrorisme islamiste contemporain s’appuie sur ainsi une vision intemporelle et totalitaire. Nous assistons à un phénomène que l’Histoire réservait jusque-là à certains mouvements révolutionnaires : la détermination de quelques idéologues « radicaux » est entrée en résonance avec un nombre considérable d’individus à travers le monde, et selon des modalités inédites dans l’histoire du terrorisme. Il ne s’agit nullement de dire que les groupes islamiques sont « révolutionnaires » mais que désormais, leur développement est directement lié à leur capacité d’attraction et de séduction massive, y compris loin de leurs bases.

1. La « promesse » du djihad

NB : Je reprends ici de nombreux éléments de la Séance n°3

Si les crises structurelles évoquées précédemment sont de véritables machines à produire de la frustration, elles n’expliquent pas, pour autant, la capacité qu’a eu Daech à capter celle-ci, c’est-à-dire à convaincre des jeunes du monde entier de venir grossir ses rangs par milliers. Quel est donc ce système d’enrôlement et de séduction mis en place par Daech ?

La « promesse » de Daech est multiple. C’est d’abord celle d’une identité (musulmane) puissante, d’une « élection » (Dieu t’a choisi(e) pour agir à Son service, voire combattre en Son nom), d’une communauté (une « vraie famille » qui, elle, ne t’abandonnera jamais).

C’est la promesse de tendre vers, voire d’accéder [4] à la « vérité » révélée du monde tel qu’il est ou qu’il reste à bâtir. D’où le développement nécessaire de théories du complot, de la coupure d’avec les parents, les amis, les collègues… et cet éloignement de tous les repères de « la vie d’avant », caractéristique des dérives sectaires.

A cela s’ajoute la promesse, à travers les préceptes d’un salafisme extrême, d’une certaine « droiture » et d’une « tenue morale » retrouvées. La réalité en est, à l’évidence, bien éloignée. Ainsi par exemple, les anciens combattants ayant réussi à fuir Daech émettent-ils tous des critiques sur la corruption des cadres de l’organisation et l’extrême brutalité dont ils ont fait ou font encore preuve : exactions contre des civils innocents et des otages, et même contre des membres de l’Etat Islamique, exécutés par des chefs paranoïaques et obsédés par les « traîtres »

Pour ceux dont le passé est marqué par des premières expériences de criminalité, c’est la possibilité de franchir une nouvelle étape : mieux vaut être, à ses propres yeux comme à ceux de son entourage, un militant plutôt qu’un délinquant. On retrouve là un phénomène de fascisation qui avait fait beaucoup d’émules dans l’entre-deux guerres. 

Aux jeunes qui ont le tempérament d’en découdre les armes à la main, l’Etat islamique fait miroiter la possibilité d’aller combattre, et ainsi d’opérer la synthèse entre le « petit djihad » (dirigé vers l'extérieur) et le « grand djihad » (interne et spirituel)

Pour faciliter le travail des volontaires, Daech, grâce à une exégèse aussi dogmatique que tronquée du Coran, fournit le kit idéologique complet de l’apprenti djihadiste : désignation des ennemis de l’islam (juifs et croisés, musulmans mécréants et apostats, partisans de Bachar Al Assad…) et justification de la violence (y compris contre les femmes et les enfants) mais aussi du suicide, etc.

La tactique de Daech consiste à attirer, par et vers cette destruction salvatrice, des sympathisants de partout : faites ce que vous pouvez, avec ce que vous pouvez, où que vous soyez, et quand cela vous est possible...

La mort au combat est une promesse de paradis, et plus la vie ici-bas aura été médiocre, plus celle dans l’au-delà sera belle. C’est un élément de la propagande de Daech des plus efficaces, qui fait miroiter qu’à défaut d’avoir réussi sa vie, il est possible de réussir sa mort. Pour peu qu’on mette cette dernière au service de Dieu, on obtiendra le bénéfice d’un Salut, en effaçant ainsi - ou, à tout le moins, en compensant - toutes ses dérives et déviances terrestres.

2. Perceptions et représentations

Pendant trois ans, Daech a mis en place une machine de propagande particulièrement efficace, utilisant toute la palette des instruments de communication : réseaux sociaux, applications, vidéos en ligne, revues, communiqués… Cette pieuvre médiatique a été au cœur de sa stratégie de recrutement et d’action : concevoir et coordonner des attaques, tout en veillant à les diffuser auprès du grand public afin, tout à la fois, de recruter et d’activer des sympathisants, parfois sans liens opérationnels avec l’Etat islamique, mais radicalisés par une propagande massive sur Internet.

Les revues Dabiq et Dar Al-Islam et l’« agence de presse » Amaq sont devenues des enseignes du djihadisme en ligne. Et, après Facebook ou Twitter, c’est l’application de messagerie Telegram - utilisée par exemple par les deux tueurs de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) en juillet 2016 - qui est aujourd’hui encore considérée comme l’application préférée des djihadistes. Les rencontres virtuelles et la propagande dématérialisée deviennent des facteurs déclencheurs ou accélérateurs.

La communication des organisations djihadistes extrémistes, comme Al-Qaïda ou Daech, repose sur la diffusion d’exécutions sanglantes, l’esthétisation de la guerre et l’intimidation des ennemis. Mais ce que la communauté internationale considère comme des atrocités dénuées de sens correspond, dans l’esprit des militants de Daech, à une campagne exaltée de purification, à travers des meurtres sacrificiels et des actions suicide. 

Ainsi la violence de l’organisation, désormais bien connue grâce aux images diffusées par les télévisions et surtout par internet, ne constitue pas un repoussoir mais reste valorisée par de nombreux jeunes. Loin d’être affaibli par la réprobation des politiques et des médias, le djihadisme se constitue et se renforce, pour une large part, de l’aversion et de l’indignation qu’il suscite chez la majorité des gens, dont il ne recherche pas l’assentiment. Premier mouvement à le faire aussi nettement depuis deux siècles, le djihadisme moderne rompt avec la morale des masses, et se revendique en élite de guerriers.

 

On notera d’ailleurs que cette violence absolue envers les individus se prolonge dans la destruction des œuvres d’art et des sites archéologiques. Il s’agit d’attaquer non seulement  les esthétiques passées mais aussi la notion même de représentation. Par ces saccages auxquels nous avons assisté sans pouvoir réagir, l’islamisme radical a introduit une corrélation entre crise de la représentation esthétique et crise de la représentation politique. Ce qui est en jeu, c’est l’effondrement de l’image du monde, tant dans sa dimension réflexive que dans ses pouvoirs de reproduction/imitation et d’exposition. Et accessoirement, c’est aussi la dénonciation de l’hypocrisie supposée des Occidentaux, « plus prompts à pleurer les pierres que les morts ».

 

Daech a développé une nouvelle esthétique de la violence qui s’affirme comme le fruit et l’expression d’un monde chaotique et incompréhensible. On a commencé à étudier les vidéos de Daech (cf. Jean-Louis Commoli : "Daesh, le cinéma et la mort"), que certains qualifient de forme hyper moderne de l’art de la propagande. En attendant, force est de constater que, par la sidération même qu’elles provoquent, elles annihilent le sens critique de certains jeunes, poussent à des conversions ultra-rapides et en entrainent un nombre important vers les territoires obscurs de l’inhumanité.

 

La bonne nouvelle, pourrait-on dire, c’est que la propagande de l’Etat islamique est en chute libre depuis qu’il subit de lourds revers militaires. Le nombre de contenus avec images ou vidéos publiés par l’organisation avait déjà été divisé par quatre entre 2015 et 2016, il est presque nul aujourd'hui. Et dans le même temps, son attractivité se réduit, elle aussi, rapidement : le nombre d’Européens qui tentent aujourd’hui de se rendre en Syrie est lui aussi en chute libre (deux ressortissants français seulement ces deux dernières années, par exemple).

Deuxième Partie

Pourquoi la France ?

Avec deux cent cinquante-neuf victimes des attentats terroristes, la France est le pays occidental qui a payé, en près de quatre ans, le plus lourd tribut au djihadisme islamique. Et si la violence islamiste n’est pas prête de s’éteindre, alors il est indispensable d’anticiper si nous serons encore, plus que les autres, touchés par le terrorisme à venir.

I. Pourquoi nous ?

Pour comprendre pourquoi nous sommes visés, le plus simple reste de partir des motivations exprimées par les terroristes eux-mêmes.

 

Ainsi par exemple, Dabiq, organe de propagande de Daech en Europe, publiait dans son numéro de juillet 2016 (soit un an avant la chute de Mossoul en Irak), un article en six points intitulé « Pourquoi nous vous haïssons, pourquoi nous vous combattons ». Les trois premiers points avaient trait à la nature de l’Occident : « Nous vous haïssons, d’abord et avant tout, parce que vous êtes des mécréants » ; « Nous vous haïssons parce que vous vivez dans des sociétés libérales et sécularisées qui autorisent ce qu’Allah a interdit » ; « Pour ce qui concerne la frange athée, nous vous haïssons et vous faisons la guerre parce que vous ne croyez pas en l’existence de notre Seigneur ». Les trois points suivants faisaient référence aux actions prêtées à l’Occident : les « crimes contre l’islam », les « crimes contre les musulmans » et « l’invasion » des terres musulmanes.

Faut-il prendre un tel argumentaire pour la réalité de la pensée djihadiste ? A tout le moins, il nous faut le comparer avec les vidéos ou les messages enregistrés par les terroristes avant la commission de leurs attentats. On est alors frappé par les différences entre les mobiles qu’ils avancent et la vulgate de l’organisation à laquelle ils ont prêté allégeance. La question de la « mécréance » par exemple, n’apparaît pratiquement jamais, alors que sont d’abord mis en avant le traitement des musulmans en France, la nécessité d’une dignité retrouvée, et la volonté de répondre aux interventions militaires extérieures françaises qui « tuent des musulmans ». 

 

En conséquence, la question « Pourquoi nous ? » ne peut trouver de réponse que par une double analyse, celle de la rhétorique des « penseurs » de Daech et celle des motivations et des ressorts psychologiques des terroristes qui sont passés à l’acte en France. Nous disposons aujourd’hui de suffisamment de recul pour mener l’une et l’autre. Mais l’intérêt d’une telle démarche va bien au-delà. Il est de pouvoir répondre à plusieurs interrogations de nature politique sur la signification même de cette place singulière que nous occupons dans l’imaginaire djihadiste : Sommes-nous attaqués pour ce que nous sommes en tant que nation ou pour ce que nous faisons ? Dans quelle mesure les terroristes nous frappent-ils en rétorsion à notre politique étrangère et à nos interventions militaires ? Le terrorisme islamiste qui nous frappe est-il le symptôme d’une fracturation de la société française ? Le cas échéant, va-t-il contribuer à l’amplifier ou, par un phénomène de réaction résiliente, à la résoudre ?

1. Un pays visé pour ce qu’il est et pour ce qu’il fait

Si la France est devenue le terrain le plus symbolique d’expérimentation de la stratégie de Daech, c’est pour tout un ensemble de raisons, dont quelques-unes paraissent essentielles : 

- le message que la France porte au monde, empreint de valeurs universalistes (liberté, égalité, fraternité, laïcité, Etat de droit, place de la femme dans la société…), représente tout ce qui est honni par Daech et les extrémistes de tout bord (Paris représentant d’ailleurs, à leurs yeux, la capitale de tous les vices) ;

- la France est le pays d’Europe où vivent le plus de jeunes issus de l’immigration post-coloniale ; pour Daech, ces jeunes sont supposés majoritairement mal intégrés et sensibles à un vocabulaire de radicalisation djihadiste ;

- comme d’autres pays européens, elle est sans cesse tiraillée par la question identitaire mais, contrairement à d’autres, elle n’a pas liquidé son « inconscient colonial », ce que les islamistes savent parfaitement.

Aux quatre coins du monde, la portée symbolique du message porté par la France est profonde ; elle permet par exemple de comprendre pourquoi, après les attentats de 2015 et 2016, le Président Obama a cité la devise de la République ou pourquoi, de Sydney à San Francisco, de nombreux bâtiments publics à l’étranger ont été éclairés en bleu-blanc-rouge par solidarité.

C’est la raison pour laquelle, après les attentats de 2015 à Paris et de juillet 2016 à Nice et à Saint-Etienne-du-Rouvray, politiques et commentateurs ont tous entonné le même refrain : notre pays était attaqué pour ce qu’il était et non pas pour ce qu’il avait fait. Or les attaques terroristes relèvent des deux aspects.

En effet, la motivation des auteurs des attentats sur notre territoire semble radicalement différente de celle des commanditaires de Daech. Comme nous l’avons dit, les vidéos enregistrées par ces auteurs avant leur passage à l’acte sont éclairantes. Elles évoquent presque toutes le fait que la France, avec les forces de la coalition en Syrie, « tue des musulmans ». Elles soulignent l’absence de futurs possibles pour eux au sein de la société française. En bref, leur motivation n’est pas tant liée à la manière dont la France est perçue à l’extérieur mais à leur manière de la vivre de l’intérieur. A les écouter : pas de liberté mais un enfermement dans les cités, pas d’égalité mais un pays de discriminations, pas de fraternité mais une France hostile à la reconnaissance d’une réalité sociologique musulmane, etc. : une perception aux antipodes du « roman national » hugolien.

Pour les chefs de Daech, la France doit être attaquée parce qu’elle est une promesse au monde ; pour les terroristes nés ici, elle doit être frappée parce que, à leur égard, elle n’a pas tenu cette promesse. Daech dénonce une mythification ; les terroristes, une mystification de ce message. Une même haine, mais basée sur des frustrations en miroir.

C’est pourquoi la compréhension du phénomène terroriste chez nous doit s’appuyer autant et peut-être davantage sur les dynamiques locales de radicalisation et les ressorts du passage à l’action violente, que sur les justifications doctrinales dont se prévalent les djihadistes.

2. Propagande et réalité

Analyser pourquoi Daech nous désigne comme une cible prioritaire passe par une appréciation des conséquences de notre politique étrangère et de nos interventions armées, notamment en Afrique subsaharienne, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Mais il est très difficile, et ce d’autant plus que le sujet est particulièrement sensible, d’apprécier sereinement si et en quoi cette politique diplomatique et militaire a contribué à faire de nous un ennemi prioritaire des djihadistes en Europe.

A écouter ces derniers, pas de doute. Ainsi, en juillet 2010, après une opération militaire française contre un camp djihadiste, AQMI proclame que « Nicolas Sarkozy a ouvert la porte de l'enfer » sur la France et les Français. Début 2013, un mois après l'engagement des soldats français au Mali pour stopper la progression des combattants islamistes vers Bamako, AQMI interpelle la France : « Vous creuserez la tombe de vos propres enfants ».

Mais c’est surtout le 22 septembre 2014, quelques jours après les premières frappes françaises sur les positions de Daech en Irak, que son porte-parole, Mohammed al-Adnani, publie un communiqué d’une rare agressivité. La menace de Daech vise explicitement la France, sous forme d’une « autorisation théologique de tuer ».

Cependant, l’article déjà cité de Dabiq apportait une clarification essentielle sur ce point : « Ce qu’il est important de comprendre ici, c’est que même si certains assurent que votre politique extérieure est à l’origine de notre haine, cette cause est secondaire, raison pour laquelle nous ne l’exposons qu’en fin de liste. En réalité, même si vous cessez de nous bombarder, de nous emprisonner, de nous torturer, de nous diffamer, de prendre nos terres, nous continuerons à vous détester parce que la cause principale de cette haine ne cessera pas tant que vous n’aurez pas embrassé l’islam ». 

Et de fait, l’intervention en Irak et en Syrie n’est que la troisième des motivations proclamées de Daech en ce qui concerne la France (« Avoir osé insulter le prophète », « S’être vantés de combattre l’islam en France », « Avoir frappé les musulmans en terre du Califat »). 

On peut donc considérer que nos interventions extérieures constituent un « facteur aggravant » mais non déterminant de la motivation des terroristes ou encore qu’elles servent de prétexte mais ne correspondent pas à la cause réelle des attentats qui nous ont frappés.

En France, le discours dominant récuse, évidemment, toute corrélation entre nos interventions militaires extérieures et les attentats terroristes sur notre sol. Il ne peut en être autrement : une nation qui engage ses troupes à l’extérieur ne peut le faire qu’en démentant la possibilité d’un « retour de bâton » sur la population qu’elle est chargée de protéger. On relève, dans l’argumentaire français, deux éléments en ce sens : (1) d’autres pays, à commencer par la Belgique, ont pu être touchés alors même qu’ils n’intervenaient pas militairement (mais on relèvera cependant qu’elle fait partie de la Coalition anti Daech et est aussi très liée aux pays du Golfe) ; (2) dans la période récente, la plupart des interventions françaises n’ont pas généré de terrorisme sur notre sol (Irak en 1991, Libye en 2011, interventions en Afrique).

 

Au final, le politique ne peut qu’affirmer qu’une possible rétorsion terroriste ne constitue pas en soi une raison a priori de ne pas intervenir. En 1983, fallait-il laisser le Liban descendre dans l’enfer ? En 2001, fallait-il laisser l’Afghanistan devenir, sans réagir, un sanctuaire pour Al-Qaïda (même s’il l’est resté) ? En 2016, pouvait-on laisser Daech s’étendre des deux côtés de la ligne Sykes-Picot, sauf à reconnaitre que celle-ci avait perdu sa légitimité ?

3. Vulnérabilités nationales

De nombreux pays démocratiques ont été touchés récemment par la violence islamiste et il reste nécessaire de replacer les attaques contre la France dans un contexte européen, voire occidental, plus général. Il n’empêche : de même qu’il existe des raisons spécifiques pour lesquelles les terroristes ont souhaité nous frapper, les attentats ont mis à jour des contradictions propres à la société française, qui sont autant de vulnérabilités ayant  permis au phénomène d’y trouver une caisse de résonnance. Retenons les plus importantes :

- La France est une société qui s’est bâtie sur l’Etat mais dont l’Etat est devenu défaillant face aux bouleversements du monde moderne. A bien des égards, c’est la faiblesse - voire la déconstruction - de l’Etat qui engendre aujourd’hui des violences sociales, alors qu’autrefois, celles-ci étaient liées à sa construction et à son renforcement. Par exemple, on constate qu’au-delà de la dégradation de services publics essentiels, certains quartiers urbains communautarisés, certaines zones de non droit des cités, mais aussi certaines prisons, sont devenus, progressivement, un « extérieur » de la Nation. Facteur aggravant : par rapport aux autres sociétés démocratiques et tolérantes, la France se distingue par sa propension à développer, au plus haut niveau de l’Etat, une « culture de l’excuse » de la délinquance, voire de la criminalité, qui freine sa capacité à se protéger d’ « entrepreneurs de violence » radicalement opposés à son caractère ouvert.

- Comme toutes les sociétés démocratiques, la France est une société ouverte, vulnérable du fait même de sa nature démocratique, c’est-à-dire du fait qu’elle est fondée sur une liberté, sur un espace privé, sur la liberté de choisir sa vie, de déterminer ses convictions. Mais comme on pouvait s’y attendre, le multiculturalisme « à la française » qui s’est inscrit sans régulation dans cet espace de liberté a généré son propre excès. 

 

Nous sommes désormais confrontés à des enclaves communautaristes, propices, entre autres, au rayonnement du salafisme ou même simplement au contrôle exercé sur la vie sociale par un islam coutumier, en lui-même parfaitement inoffensif et pacifique, mais pesant et réfractaire à la modernité.

- La France a inventé une forme, unique au monde, de laïcité mais l’a laissé s’enliser dans des débats souvent stériles. En particulier, nous avons le plus grand mal à gérer le « paradoxe » de l’individualisation. Comment traiter avec justesse les revendications identitaires de toute nature - et celles liées à la religion tout spécialement - que nous avons nous-mêmes contribué à mettre en valeur, sans nous laisser déborder par elles ? Par exemple, le non-respect de la loi sur le voile dans l’espace public est permanent car les maires, les policiers ou les proviseurs ne se sentent pas soutenus pour affronter le problème. A force de renoncements de ce type, c’est tout l’édifice de la laïcité, fondement du vivre ensemble, qui se trouve fragilisé.

Ces revendications ne viennent plus d’un islam « extérieur » mais bien de chez nous, et s’amplifient sans cesse. Il demeure urgent de reprendre la main sur cette question sauf à voir celle-ci disposer à notre place du sort de l’espace collectif.

Au final, il apparaît que les citoyens éprouvent de plus en plus de difficultés à s’identifier à leur collectivité politique en tant que communauté. L’absence de perspectives partagées renvoie chacun à lui-même. Le processus d’individualisation des conditions qui caractérise le « vivre ensemble » contemporain laisse émerger, paradoxalement, un conformisme généralisé, lequel génère à son tour des réactions d’opposition qui peuvent s’avérer d’une extrême violence.

II. Qui sont « nos » terroristes ?

Il nous faut maintenant passer à l’analyse de la personnalité, des parcours et des actions des individus qui nous ont atteints le plus directement. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Par quels enchainements psychologiques en sont-ils venus à se faire exploser au milieu d’une foule, écraser des passants, tirer pendant un concert ou assassiner au couteau ?

 

La dramatique multiplicité des attentats en Occident nous permet d’établir quelques éléments statistiques. Pour les huit pays frappés en trois ans (Etats-Unis plus sept pays européens), ces assaillants sont, en grande majorité des hommes (seuls deux sur soixante-cinq étaient de sexe féminin) âgés de 27,3 ans en moyenne. Le terroriste est le plus souvent originaire du pays dans lequel il commet son acte (73 %). Seulement 6 % des assaillants résidaient illégalement dans le pays frappé.

 

En ce qui concerne le passé judiciaire des assaillants, on notera que 82 % d'entre eux étaient connus des services de police et/ou de renseignement au moment de leur passage à l'acte. Environ 57 % d'entre eux avaient un passé criminel, et près d'un terroriste sur cinq était passé par la case prison auparavant. Autant s'étaient par ailleurs rendus à l'étranger pour combattre dans un pays en guerre. 

Pour ce qui est des attentats en France, nous avons maintenant suffisemment de recul sur les parcours de radicalisation et, autant que faire se peut, une compréhension de leur « passage à l’acte ».

1. Des profils diversifiés mais convergents

Les individus qui ont effectivement commis des actes terroristes en France depuis 2015 relèvent presque tous, à des degrés divers, du « modèle » Mohammed Merah : de jeunes délinquants au casier judiciaire chargé et radicalisés sur le tard. Ce sont des criminels « hybrides », voyous devenus terroristes, issus de milieux modestes et de familles déstructurées, en échec scolaire et ayant connu, très jeunes, la violence de rue.

D’où viennent-ils ? Très majoritairement de ces zones grises qui, chez nous et nos voisins, cumulent plusieurs handicaps : économie souterraine bien ancrée dans le territoire, trafics importants (armes, drogue, recel), fraudes (notamment aux prestations sociales), large déconnexion avec l’économie légale (chômage élevé, développement de systèmes de solidarité dont certains à base communautaire, économie en circuit fermé) et, bien souvent, une perméabilité à l’argent étranger (assorti d’un prosélytisme idéologique). A tous ces éléments relevant d’un environnement social s’en ajoute un de nature transgénérationnelle : le lien, notamment amical ou familial, qui unit les acteurs terroristes des années 1990 et 2000 aux vagues plus récentes de volontaires. 

 

Les ingrédients sont tous là depuis plusieurs années pour que la situation devienne explosive, conformément à la stratégie des djihadistes. Comme nous l’avons rappelé supra, entre 2005 (l’élaboration de la doctrine) et 2012 (les tueries perpétrées par Merah) et jusqu’à aujourd’hui, se met en place, en France, dans les cités périurbaines, autour des mosquées salafistes mais aussi dans les prisons de la République, un véritable écosystème djihadiste, dont le fonctionnement, plus ou moins étanche vis-à-vis du monde extérieur, s’accommode de degrés d’engagement divers, allant du simple soutien logistique et opérationnel au basculement dans l’action violente.

 

Au sein de ce milieu djihadiste, tous les degrés d’autonomie par rapport à Daech, comme à Al-Qaïda, coexistent. Il n’y a pas seulement, d’une part la projection par Daech d’agents opérationnels depuis l’étranger et, d’autre part, l’émergence d’une génération spontanée nourrie par Internet ou issue du basculement imprévisible de petits délinquants dans le djihadisme. Toutes les situations intermédiaires peuvent se présenter.

D’où l’importance, pour Daech, de faire le tri entre (1) les jeunes attirés par cette organisation mais qui ne partiront pas la rejoindre ou qui souhaitent se rendre terre d'islam sans vouloir en découdre militairement, et (2) les « vrais » combattants sur lesquels elle est susceptible d’exercer un contrôle, qu’ils passent ou non se former sur des terres de combat (aujourdhui lAfghanistan, la Libye, le Yémen, après l'Irak et la Syrie).

Le recrutement des premiers se fait sur une base large. Il ne s’agit plus seulement d’adolescents fragilisés et peu éduqués mais aussi de jeunes issus des classes moyennes et bien intégrés. Certains viennent de familles catholiques ou athées, et ne connaissent pratiquement rien à l’Islam.

Qu’en est-il du recrutement de ceux prêts, sur ordre, à « passer à l’acte » (ceux qu’on ne peut plus dissuader de mal agir car ils n’ont nulle crainte de la prison (l’école de la radicalisation) ni même de la mort (la promesse du paradis) ? On constate que Daech, jusqu’à récemment, a opéré le tri en ciblant des individus qu’elle considérait capables d’autonomie, ayant une forte capacité d’émulation, vulnérables psychologiquement et susceptibles d’être « radicalisés » assez rapidement (et, désormais, sans passage par un apprentissage dans un pays en guerre).

Enfin, on constate que Daech n’a plus de réel contrôle sur une troisième catégorie, de plus en plus nombreuse depuis 2016, de terroristes qu’elle « récupère » a posteriori de la commission de leurs actes. Ce ne sont pas, comme on le lit parfois, des « loups solitaires » (car, contrairement à ceux-ci, ils ne se forgent pas leur propre idéologie de la violence) ; ce sont des individus isolés ou en petits groupes, inspirés par la doctrine et les actions de Daech et qui se déclarent, avant de mourir, affiliés à cette organisation tout en ne lui rendant pas compte de leurs actes.

2. Les parcours de radicalisation

Si les parcours de radicalisation tendent aussi à se diversifier, ils présentent néanmoins des caractéristiques communes. On observe pratiquement toujours un double embrigadement : le jeune est d’abord conduit à limiter ses relations à son seul nouveau groupe, puis il est amené à adhérer à un nouveau mode de pensée.

 

On observe aussi une alternance entre contact physique (avec une personnalité d’influence ou un recruteur) et contact virtuel (à travers les réseaux sociaux). La différence entre le monde virtuel et le monde réel est ainsi progressivement effacée. Sans que cela puisse être prouvé, l’influence de jeux vidéo « violents » accentue sans doute encore cette déconnexion.

Et, comme on l’a vu, l’efficacité de l’endoctrinement se trouve décuplée par une utilisation professionnelle d’Internet. Internet et les réseaux sociaux sont à la fois une caisse de résonnance permettant de faire connaître la cause et démultiplier l’impact émotionnel des actes terroristes, ainsi qu’un outil de recrutement de nouveaux combattants (le dark web est, quant à lui, largement utilisé pour la préparation des actes terroristes).

De fait, le seul point commun à tous ces volontaires du djihad reste psychologique : leur volonté paradoxale de s’émanciper en fuyant le monde réel. En ce sens, ils sont bien mus par une approche individuelle nihiliste (au sens nietzschéen d’une dévalorisation de l’ici-bas en faveur d’un « au-delà », ou encore d’un « oubli de l’être » heideggérien) alors même que, comme nous l’avons vu, leur dessein collectif relève, lui, d’une construction takfiriste structurée.

Se pose cependant la question du moment où, dans le parcours de ces jeunes, interfère la dimension religieuse. Est-ce l’attrait pour la violence, chez un individu perturbé psychologiquement, qui préexiste à l’islamisation de celui-ci ou le contraire ? C’est le débat bien français, au demeurant mal posé, autour de la question de savoir si les attentats dans notre pays sont le fruit d’une « radicalisation de l’islam » ou d’une « islamisation de la violence » de délinquants acculturés.

 

Les deux approches coexistent et se répondent en miroir. L’écosystème djihadiste s’appuie idéologiquement et logistiquement sur les « sachants » prosélytes les plus actifs, très liés, pour la plupart, à certains pays étrangers et aux grandes organisations islamiques (et disposant, à ce titre, d’une certaine autorité). Mais il voit grossir ses rangs par le ralliement de jeunes nés en France et/ou binationaux, au passé souvent marqué par la violence de rue et la déshérence identitaire, qui sont embrigadés par un discours dogmatique censé restructurer leur pensée à partir des codes d’un islam rigoureux sur lesquels ils étaient auparavant bien peu portés. 

Le débat se nourrit ainsi de façon circulaire, en corrélant, d’un côté, l’action menée par certains prêcheurs et organisations islamistes, généralement salafistes, pour encourager et  générer la plus extrême violence (radicalisation de l’islam) et, de l’autre, le ralliement individuel et tardif de nombreux jeunes marqués par la délinquance à une « cause musulmane » au nom de laquelle certains franchiront le pas du terrorisme (islamisation de la violence).

Pour comprendre ce ralliement individuel à la cause islamiste, il faut se souvenir que la dimension religieuse de la violence individuelle s’appuie toujours sur un même triptyque :

 

- Un apprentissage superficiel de la religion, où le Texte se voit réduit à un ensemble d’extraits « utilitaires » : sourates isolées et/ou tronquées, poncifs relatifs à la vie quotidienne (nourriture, habillement…) mais aussi exégèses appauvrissantes, pseudo-références à certains penseurs de l’islam, etc. Ne sont retenus que les éléments dogmatiques susceptibles de conforter l’apprenti djihadiste dans sa démarche, sans distanciation possible. Au demeurant, on retrouve là les éléments essentiels de tout militantisme, dont la démarche est anti philosophique par nature car réductrice au nom de l’efficacité.

 

- Une acquisition religieuse qui enferme au lieu d’épanouir. En matière religieuse, le « mode d’acquisition » est aussi déterminant que le contenu appris. Nous disposons de quelques éléments à ce sujet concernant les terroristes. Ils font apparaître une adhésion généralement tardive et mal intégrée. Si leur implication religieuse peut parfois faire illusion, ils apparaissent porteurs d’une foi « extrinsèque », plaquée sur la psyché et qui, loin d’éclairer celle-ci, l’enferme dans des cadres rigides et l’appauvrit, palliant dogmatiquement l’absence de capacités à comprendre le monde et à s’y développer. A l’opposé d’une foi « intrinsèque » donc, « qui vient de loin » et dont les rituels sont capables d’agir comme une thérapie cognitivo-comportementale, notamment par le sens qu’ils donnent à tous les actes importants de l’existence.

 

- Une « image de Dieu » surdéterminée par leur propre manque d’estime de soi. Surtout lorsque l’apprentissage de la religion est tardif, c’est l’estime de soi-même qui détermine essentiellement « l’image » que l’on se fait de Dieu, celle d’un Dieu aimant ou vengeur, et non pas inversement. La religion pousse à étendre à autrui l’amour ou le mépris qu’on a pour soi-même. Et suivant notamment l’expérience, vraie ou imaginaire, de n’avoir pas été estimé ou de n’avoir pas été porté par un désir parental, elle n’est pas associée à une augmentation d’amour et d’acceptation de l’autre mais à un renforcement de l’intolérance et de la bigoterie.

 

Haine de soi, haine des autres… : beaucoup d’apprentis djihadistes se mettent à fréquenter la mosquée pour se sentir appartenir à un endogroupe qu’ils considèrent sûr, puissant voire supérieur. Ce qui est de nature à amplifier leurs préjugés. Aucun ne s’en rapproche dans l’adhésion profonde à des idéaux de fraternité susceptibles de les tirer vers la tolérance.

 

Le parcours de radicalisation peut d’ailleurs être très rapide et ne prend pas forcément place dans un contexte de violence physique ou psychologique. Certes, la délinquance d’un côté, le rigorisme religieux de l’autre, semblent de nature à créer un terrain favorable à la bascule vers le terrorisme.

Mais l’extrême violence criminelle et le djihadisme extrémiste ne sont pas de même nature que la « simple » délinquance et la « simple » radicalisation religieuse, en ce qu’ils placent notamment le sujet en situation de s’autoriser à donner la mort et à la recevoir. A ce titre, les premiers ne sont pas le prolongement obligé des seconds. Ainsi, par exemple, les terroristes de 2015 et 2016 ne sont-ils pas devenus djihadistes à l’issue d’un long parcours de radicalisation religieuse (même s’ils en ont adopté les codes). De même, en matière criminelle : nul besoin d’être  passé par la délinquance urbaine pour commettre un assassinat de masse, même si l’accoutumance, chez les voyous, facilite cette montée aux extrêmes (cest le phénomène de l’aguerrissement).

Ce qui est certain, c’est qu’au moment d’agir irréversiblement, les terroristes sont dans une disposition d’esprit spécifique, caractérisée à la fois par une urgence de tuer (et/ou de se sacrifier) et par la certitude d’être dans le vrai de leur religion.

3. Le passage à l’acte

Reste à comprendre comment un individu peut passer à l’acte, prêt à trancher des têtes, à tirer dans la foule ou à s’y faire exploser. 

A toutes les raisons évoquées auparavant et qui correspondent à un « engagement », sincère ou forcé, il faut ajouter celles qui relèvent d’une approche psychologique, voire psychanalytique. 

 

On se méfiera ici de toute généralité quant à la construction d’un « sujet djihadiste ». Cela étant, nous constatons d’abord que, quel que soit le passé des terroristes, leur passage à l’acte semble correspondre à une « cristallisation psychologique » sous forme d’adhésion simultanée et rapide aux deux dimensions (extrême violence et extrême « rigueur » islamique) du discours de propagande de Daech.

 

De plus, la biographie des tueurs de 2015 et 2016 invite à interroger une double déconnexion simultanée : celle entre le monde de l’enfance et le monde adulte, et celle entre le monde réel et le monde virtuel. Quatre observations peuvent ainsi être faites, sur la base des profils dressés après les  attentats :

 

- Quel que soit le parcours des candidats terroristes, ils n’ont été confrontés à aucune autorité parentale capable de transmettre « la loi », cet ensemble de mesures qui permettent à l’enfant de renoncer progressivement à la dimension fusionnelle, voire « magique », de la petite enfance, pour pouvoir grandir de manière responsable.Ce qui, au demeurant, se retrouve parfois dans les formes paradoxales de détachement des jeunes de leur famille [5].

 

- Le djihad est souvent affaire de mimétisme (doublé de phénomènes d’entraide, d’endoctrinement mutuel, de surenchère…). Ce qui explique, pour une large part, l’obsession des djihadistes pour la diffusion de leurs selfies, leur héroïsation sur les réseaux sociaux, mais aussi les liens transgénérationnels, déjà évoqués, avec d’anciens djihadistes ou encore la forte proportion de fratries parmi les terroristes.

- L’antagonisme entre la sexualité (notamment la bisexualité) de certains djihadistes avec l’intransigeance du discours rigoriste des organisations islamistes, pose la question de la dimension psycho sexuelle de leur frustration et donc, là encore, celle du « rachat » de la faute, donc de la honte, par un sacrifice ultime et purificateur.

- La méconnaissance de l’islam comme de la situation au Moyen-Orient est avérée chez la quasi-totalité des jeunes ayant choisi de faire le djihad. Leur adhésion n’est donc pas d’ordre théologique ou politique. Ils basculent dans un monde virtuel spécifique, assez proche de l’heroic fantasy [6anglo-saxonne. S’y côtoient des réécritures des époques arabo-musulmanes glorieuses, une mythification de « combattants de l’islam » qu’ils considèrent héroïques et exemplaires, des références à Star Wars et Game of Thrones… bref, un bricolage de représentations, structuré par quelques pseudo certitudes sur l’islam et la parole coranique, infantiles et dogmatiques jusqu’à l’absurde, qui leur servent de viatique.

Telle s’affirme la promesse du paradis à retrouver : le djihadiste « abouti » se tient prêt à détruire tout ce qui se met en travers de son chemin, tourné vers Celui qui l’a mis à l’épreuve sur terre pour mieux lui faire gagner le ciel et lui permettre une fusion effective et régressive avec sa « vraie famille » matricielle (en l’occurrence, l’Umma, dont on rappellera la même étymologie que ‘um, la mère).

 

Conclusion

La violence terroriste a atteint la France profondément, bien au-delà de ceux qu’elle a tués ou blessés. Certes, c’est l’essence même du terrorisme que de chercher à provoquer un choc politique et émotionnel sans commune mesure avec l’acte lui-même (« tuer une personne pour en effrayer un millier » disait déjà Sun Tzu il y a vingt-sept siècles). Mais en l’occurrence, la déstabilisation de la société s’avère à la fois considérable et durable.

 

La multiplicité des attentats, la diversité des moyens employés, le choix des victimes, le fait que les auteurs de ces actes soient majoritairement français, la difficulté à établir un lien de causalité avec nos actions tant intérieures qu’extérieures, mais aussi la surenchère des cénacles politiques ou le silence relatif des autorités musulmanes… une certaine incertitude stratégique a suivi les premiers attentats de 2015, tant était grand l’effet de sidération.

 

Le discours s’est affirmé martial (« Nous sommes en guerre »), alors que la plupart des autres pays européens se gardaient d’adopter ce registre. On sait combien la communication après un acte terroriste demeure un exercice difficile pour tout gouvernement : le risque existe de n’en faire pas assez (et donc d’être accusé de ne pas avoir pris la mesure de l’importance de la menace) ou d’en faire trop (et donc de reconnaître implicitement que les auteurs de l’acte ont atteint leur but de déstabilisation politico-sociale et leur assurer ainsi, tout cynisme mis à part, le « service après-vente »).

Au final, le débat public en France a, globalement, permis d’éviter quelques ornières, dans lesquelles les Américains sont souvent tombés : la « guerre au terrorisme », la qualification de l’islamisme comme un « cancer », l’amalgame entre islamisme et islam, et, de façon générale, la dévalorisation de l’ennemi pour mieux le combattre. De même la résilience de la population française a-t-elle permis d’éviter les réactions épidermiques contre les communautés musulmanes, par exemple de type « ratonnades ».

Concrètement, un travail considérable a été accompli en quelques mois, afin de répondre de façon adaptée à chacun des trois niveaux d’adversité auxquels nous sommes confrontés : (1) une idéologie islamiste d’autant plus dangereuse que la vision du monde qu’elle développe est radicalement opposée à la nôtre ; (2) des groupes djihadistes armés, à commencer par Daech, qui continuent de proliférer et constituent une menace sérieuse à nos intérêts de sécurité ; (3) enfin, les terroristes et apprentis terroristes chez nous qui, aujourd’hui majoritairement adeptes d’attentats « low cost », apparaissent de plus en plus difficiles à détecter avant qu’ils ne passent à l’acte.

Au-delà, quelles actions faudra-t-il lancer pour contrer « la guerre d’après » ? Alors même que nous sommes loin d’en avoir fini avec le terrorisme d’aujourd’hui, il nous faut déjà en percevoir les évolutions pour mieux les combattre. Le terrorisme islamiste de demain sera, en effet, très probablement différent, à bien des égards, de celui qui nous frappe aujourd’hui : rien que depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, il a déjà évolué dans ses visées, sa propagande, son recrutement et ses modes d’action.La rapidité avec laquelle évoluent les nombreux « paramètres » de l’action violente, exige une réactivité et une agilité dans nos anticipations et nos réponses que nous sommes encore loin d’avoir atteintes à ce jour.

La majorité de ces actions de contre-terrorisme relèvent des acteurs régaliens de l’État (armée, police, justice, renseignement, …) Mais beaucoup d’autres doivent être entreprises pour diminuer le nombre d’individus susceptibles d’être attirés par l’aventure djihadiste. Ces actions de prévention, visant à détourner les jeunes d’une telle attraction mortifère, touchent, quant à elles, l’éducation, la culture, tout comme l’accès à la formation professionnelle, au travail et à l’emploi… Car, comme nous l’avons vu,  les terroristes ne viennent plus de l’extérieur et ne passent plus que rarement les frontières. Le vivier est en nos murs et les candidats qui souhaitent le rejoindre sont, pour la plupart, des jeunes nés dans notre pays. C’est dire combien les attentats sont aussi le symptôme et le produit de failles de notre société, qu’il nous faudra combler ensemble pour développer notre résilience, individuelle et collective, et surmonter durablement l’épreuve que nous subissons./.

Notes de bas de page

[1] Rappel : l’attaque terroriste islamiste contre le journal satirique Charlie Hebdo à Paris est le premier des attentats en France perpétrés après la proclamation de l’État islamique. Le 7 janvier 2015, les frères Chérif et Saïd Kouachi pénètrent dans le bâtiment abritant les locaux du journal armés de fusils d’assaut et y assassinent onze personnes, dont huit membres de la rédaction.

[2] Dans cette reprise de la séance et pour faciliter la lecture, j'emploie indifféremment le terme Daech (acronyme arabe de « l’État islamique en Irak et au Levant » ou EIIL créé le 9 avril 2013) et le terme « État islamique » (nom donné par l’EIIL au « Califat » dont il a proclamé, le 29 juin 2014, le rétablissement sur les territoires qu’il contrôlait alors).

[3] Le takfirisme représente une mouvance, issue du salafisme, à la fois fondamentaliste, non légaliste et violente. Il vise le retour à un islam pur, l’avènement d’un nouveau califat et se distingue par le culte des martyrs, ainsi que sa propension à jeter l’anathème (takfir, en arabe) contre les autres musulmans.

[4] On rappellera ici que, pour les musulmans pratiquants, le djihad (l’ « effort ») est avant tout une démarche, la réponse à l’injonction du « djihad fi sabil Allah » (« faire un effort dans le chemin de Dieu ») et qu’accomplir cette démarche est plus important que son résultat même.

[5] Le détachement est paradoxal en ce que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’intervient pas, pour le jeune, contre la famille mais pour la famille. Dans sa logique, le djihadiste veut ramener sa famille dans la tradition, vers un islam originel ; il se considère comme un sauveur.

[6On relèvera ainsi sans difficulté quelques analogies éclairantes : dans la plupart des opus récents relevant de ce genre littéraire et cinématographique, le héros (l’élu) évolue dans un univers à la fois ultramoderne et moyenâgeux, combat au sabre tout en maîtrisant les technologies les plus avancées, et inscrit sa démarche à la fois personnelle, initiatique et salutaire, dans une lutte du Bien contre le Mal où les Forces sacrées sont toujours avec lui.

 

Plan de la séance 10

Le terrorisme islamiste

1ère Partie : Archaïsme et modernité du terrorisme islamiste

I. "Au nom d’Allah..."

1. La revendication religieuse

2. Distinguer entre objectifs collectifs et démarches individuelles

II. Lutte globale et terrorisme transnational.

1. Une violence aux racines « glocales » 

2. De nouvelles règles d'affrontement

3. Un terrorisme transnational

III. La séduction de la violence.

1. La « promesse » du djihad

2. Perceptions et représentations

2ème Partie : Pourquoi la France ?

I. Pourquoi nous ? 

1. Un pays visé pour ce qu’il est et pour ce qu’il fait

2. Propagande et réalité

3. Vulnérabilités nationales

II. Qui sont «  nos » terroristes ?

1. Des parcours diversifiés mais convergents

2. Les parcours de radicalisation

3. Le passage à l'acte

 

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