Cours 2018-2019

Évolutions, mutations et ruptures dans le monde de l’illicite

Séance 5 - Vendredi 26 octobre 2018

Penser le crime à l'ère du chaos (2)

Jean-François Gayraud

 

Les étudiants du CRM 213 ont reçu individuellement la synthèse rédigée par M. Jean-François Gayraud de la séance 5.

On en trouvera le plan ci-dessous.

2° De l’hybridité, l’hostilité à l’ère du chaos. 

Afin de penser autrement la question du terrorisme islamiste, je propose le concept d’ « hybrides ». Je parts du postulat que l’hybride est devenu la figure de l’hostilité dans le monde chaotique.  

Quand s’achève le XXème siècle, les qualificatifs et labels peinent à définir la scène stratégique et géopolitique : une réalité nouvelle, fluide, complexe et multidimensionnelle. Outre le mur de Berlin (1989), le Bloc de l’Est a pulvérisé, en s’écroulant, d’autres obstacles jadis infranchissables. Physiques, intellectuels, psychologiques, ces « murs » ont cédé, révélant de nouveaux acteurs, pour part politiques, pour part criminels. Jusqu’alors distincts et séparés, des corps hétérogènes et inconciliables tels l’eau et l’huile, font désormais symbiose, voire fusionnent. Les acteurs « politiques » (terrorisme, guérillas, milices, mouvements de libération) et « droit commun » (bandes, gangs, cartels, mafias) qui hier vivaient séparés dans les espaces et logiques de la Guerre froide, sont soudain précipités, au sens chimique, sur la même scène violente et prédatrice.

Nous assistons à un double mouvement de criminalisation des acteurs politiques violents et de politisation des acteurs criminels/prédateurs. Autrement dit, pour utiliser une figure mythologique, la violence est devenue un Janus bifronts.

Ainsi, l’impensable est devenu possible. Provoqué par ce brutal changement d’écosystème, un phénomène de mutation a rapproché – parfois même, uni – deux espèces hier étrangères l’une à l’autre, le brigand et le militant. Désormais les entités dangereuses ne relèvent plus de catégories uniques, soit politiques, soit criminelles. Ce phénomène, nous le nommons hybridation.

Aujourd’hui, de par le monde, les hybridations sont devenues la règle et non plus l’exception, donnant naissance à des entités inclassables : des guérillas marxistes vivant par et pour les trafics divers dont en priorité des stupéfiants ; des djihadistes gangsters et des gangsters salafisés ; des djihadistes/pirates et des pirates salafisés ; des groupes paramilitaires reconvertis en cartels de la drogue ; des sectes religieuses pratiquant le terrorisme ou le trafic de stupéfiants ;  des cartels de la drogue se situant à mi-chemin de principautés autonomes et de sectes religieuses ; etc. Tous les entrepreneurs contemporains du crime - politisés, prédateurs en cols blancs ou en cols bleus - ont changé d’ampleur et de formes. 

La question du contexte est primordiale. Le monde d’après la chute du mur de Berlin est chaotique. On est très loin des annonces euphoriques de certaines institutions internationales qui annonçaient au début des années 1990 que la globalisation allait offrir « un véritable âge d’or global au XXIe siècle », que nous allions vivre « la fin de l’histoire » pour reprendre la prédiction hasardeuse d’un politologue américain. Nous sommes encore loin de cet Eden. Désormais, le désordre règne. Nous vivons dans un entre deux, en attente de la définition d’un nouvel équilibre, d’un autre Nomos de la Terre. 

Ce Chaos, contexte du phénomène de l’hybridation qui nous occupe, explique comment et pourquoi nous vivons dans un monde à la fois post-westphalien et post-démocratique. Je n’insiste pas sur le caractère post-démocratique qui nous emmènerait trop loin.  Mais permettez-moi de rappeler ce que peut signifier au regard de l’histoire du droit international un ordre post-westphalien.

 

Avant les traités de Westphalie (1648), la plupart des guerres étaient des guerres privées et s’apparentaient à ce que l’on appelait du « brigandage ». Et il y avait une multitude de petites guerres privées. C’est cela qui caractérise le Moyen Age sur le plan géostratégique. Or, avec l’affaiblissement de l’État, nous assistons au retour d’un « brigandage » d’un nouveau genre et de l’hostilité infra étatique. D’une certaine manière, notre époque s’apparente à un retour de la féodalité. Cette féodalisation du monde avait été la conséquence de la chute de l’Empire romain et avait engendré une multiplication d’affrontements entre souverainetés privées. 

Tant que nous n’aurons pas retrouvé un nouvel ordre mondial, que nous vivrons dans ce chaos, que les conflits non étatiques seront sur l’avant-scène, l’hybridation sera la norme. Nous sommes en attente de ce Nomos, et il nous faut donc citer Carl Schmitt : « Tant que l’Histoire universelle n’est pas conclue et reste encore ouverte et en mouvement, tant que les choses ne sont pas fixées et pétrifiées à jamais ; autrement dit, tant que les hommes et les peuples ont encore un avenir et pas seulement un passé, un nouveau Nomos naîtra dans les formes toujours nouvelles que prendra le cours de l’Histoire ».

Comprenons bien que l’irrégularité et la violence prennent toujours les formes de leur époque. Elles reflètent un contexte stratégique dont elles sont l’expression et le reflet. Que ce contexte stratégique change voire mute comme c’est le cas depuis la fin du XXème siècle et cet irrégulier, gangster ou terroriste, change à son tour. Nous conservons de l’irrégulier une représentation datée : celle du Partisan. Celui dont parle Carl Schmitt dans sa Théorie du partisan. Or l’irrégulier qui lui succède à la fin de la Guerre froide demeure incompris : c’est un Hybride.

La dichotomie terrorisme-guérilla/crime organisé était censée renvoyer à une opposition d’objectifs

Le diagnostic de l’hybridation bouleverse l’analyse de la scène stratégique violente et la caractérisation de l’ennemi puisqu’il conduit à mettre en exergue les dynamiques prédatrices des violences contemporaines au détriment des motivations uniquement idéologiques (politiques, religieuses, ethniques, etc.). De fait, les qualificatifs et labels peinent à dépeindre une réalité nouvelle, fluide, complexe et multidimensionnelle. 

Ce qui était jusque-là distinct et séparé - des corps hétérogènes et inconciliables tels l’eau et l’huile - devient compatible au point de fusionner et de devenir symbiotique. Les entités dangereuses ne peuvent plus se ranger dans des catégories uniques, ou politiques ou criminelles. Un phénomène de mélange et de croisement s’est opéré entre le bandit et le politique (armé). Telle est la définition de l’hybridation.

Sous le poids d’un changement radical d’environnement, un phénomène de mutation génétique a provoqué le rapprochement et parfois la fusion de ces deux espèces hier ignorantes l’une de l’autre. L’hybridation révèle au final des porosités de méthodes et d’objectifs entre les entités « criminelles » et « politiques ». 

Penser l’hybridation exige un modèle explicatif, donc une forme de taxinomie, pour clarifier ce phénomène complexe. Je propose un modèle autour de quatre figures de l’hybridation. Les trois premières sont dynamiques et historiques : nous distinguons ainsi trois stades de l’hybridation à travers des processus de coopérations, de convergences et de mutations. La quatrième figure est topographique : la coexistence territoriale. 

 

Reprenons rapidement ces trois processus : 

Le processus de coopération est simple et représente le stade primaire ou embryonnaire : des entités politiques et prédatrices échangent des méthodes dans une logique rationnelle et sans porosité idéologique ou d’objectifs. Ce sont des échanges, des liens, des contacts ou des alliances ponctuelles développés selon des logiques opportunistes. 

Le processus de convergences ensuite. Là, les entités politiques et criminelles tendent à se ressembler. Leurs structures et leurs méthodes se rapprochent par imitation et capillarités.  Et déjà parfois certains de leurs objectifs tendent aussi à se rapprocher. 

Enfin, le stade ultime, celui de la convergence poussée au bout de sa logique, conduisant à une fusion des entités politiques et criminelles. C’est un processus de mutation, souvent par dégénérescence. Des groupes deviennent de manière indistincte et politique et prédatrice. Des entités qualifiées ou de criminelle ou terroriste partagent les mêmes méthodes et les mêmes buts. Les groupes ne répondent plus à leur définition ou qualification initiale. 

Lors de ce stade ultime, l’entité politique conserve un masque idéologique mais sa pratique est devenue purement prédatrice. Le moyen est devenu la fin : le financement criminel n’est plus seulement le moyen de poursuivre son combat politique mais le but caché de l’entité. L’exemple le plus frappant fut certainement celui des FARC en Colombie devenue le premier exportateur mondial de cocaïne. 

 

Ces trois stades doivent se combiner avec un facteur géographique : la coexistence sur un même territoire d’acteurs politiques, prédateurs et / ou hybrides. Songeons, et je ne ferai ici que les citer, à des espaces précis : certaines banlieues européennes, tel Molenbeck-St-Jean en Belgique, le Sahel, l’Irak post 2003, etc. Et bien évidement la prison. 

L’hybridité de l’épisode de terrorisme islamiste des années 2015/2017 peut sembler singulier.  Il est en réalité symptomatique d’un contexte stratégique nouveau qui le rend intelligible. Il n’est que l’illustration de bouleversements géopolitiques majeurs largement passés inaperçus. 

 

Alors, pour en revenir au cœur de notre sujet, que n’a-t-on pas vu de si essentiel et aveuglant dans ce moment tragique des attentats islamistes entre 2012 et 2017 en France, et tout spécialement en 2015 et 2016 ? 

Nous n’avons pas su voir à temps que la matrice importante de ces actes criminels qualifiés de « terroristes » relevait à titre principal de la criminologie puisque l’écrasante majorité de leurs auteurs sont issus du creuset de la délinquance et de la criminalité de droit commun, autrement dit de l’univers de la prédation économique. 

 

Il n’existe pas de profil unique, d’idéal-type ; cependant, ce quasi invariant questionne. Le facteur « racaille », au sens où Karl Marx emploie ce concept dans La social-Démocratie allemande, est omniprésent et ne peut être passé sous silence. Karl Marx utilise aussi un autre concept synonyme, celui de « lumpenprolétariat ». 

 

A la suite du philosophe allemand   le chanteur de rap Médine, dont certaines chansons font nettement l’apologie du terrorisme islamiste, se définit avec pertinence comme un « islamo-racaille ». 

Il n’est pas question de réduire la sociologie djihadiste violente au seul facteur de la criminalité et de la délinquance de droit commun, à un monisme explicatif naïf, mais plutôt d’en repérer une caractéristique centrale. 

Cette singularité sociologique est unique dans l’histoire de la violence politique en France, du moins de celle labellisée « terrorisme ». Si des délinquants de droit commun se sont toujours greffés dans les groupes et mouvances « terroristes », ce depuis le 19ème siècle, leur présence n’était que marginale et exceptionnelle. Ils ne constituaient pas la majorité des recrutés et affidés. Les entités islamistes qui frappent l’Europe depuis la décennie 1990, et singulièrement la France, puisent au contraire l’essentiel de leurs hommes de main, ceux passant in concreto à l’acte criminel, dans le vivier du monde criminel et délinquant de droit commun, donc a priori loin de la sphère du politique.

 

Les auteurs des attentats commis en France, en Belgique, en Espagne, en Allemagne et en Angleterre entre 2015 et 2017 proviennent presque tous du monde du gangstérisme. A l’origine, la grande majorité de ces terroristes sont originellement des criminels et des délinquants de droit commun. Leur nature profonde est prédatrice, non politique. Leurs éloquentes biographies révèlent un ancrage ancien dans des carrières de délinquance ou de banditisme, dans des routines de marginalité. Nous sommes en présence de gangsters ayant franchi le Rubicon de la politique, non de purs acteurs politiques usant de moyens illégaux pour défendre une Cause.

Les auteurs des attentats de janvier 2015 contre le journal Charlie Hebdo et l’hyper cacher de la porte de Vincennes, comme ceux du 13 novembre à Paris et à Saint-Denis, à une exception près, sont originellement des délinquants de droit commun. Les profils de « petit voyou » de Khaled Kelkal en 1995/1996 au titre du GIA, du gang dit de Roubaix en 1996, vétérans du djihad en Bosnie, et plus encore de Mohamed Merah en 2012 furent ainsi annonciateurs et prédictifs de cette tendance profonde à la porosité entre banditisme et islamisme violent.  

Un constat proche s’impose lorsque l’on sort de la classification par le droit pénal, celle des « terroristes », avec des catégories cette fois plus sociologiques : d’une part celle des combattants djihadistes, c’est-à-dire des individus ayant rejoint la zone de djihad Syrie-Irak ; et d’autre part celle dite des radicalisés, c’est-à-dire des individus imprégnés de signes extérieurs de salafisme et fichés comme tels. Là encore, mais dans une moindre proportion, il est relevé une surreprésentation criminelle et délinquante de droit commun.  

 Au final, l’originalité du profil de ces « terroristes », « djihadistes combattants étrangers » et « radicalisés », nous conduit à les qualifier de manière nouvelle et spécifique. Les mots révélant les choses, les mots faisant émerger le réel, il convient en effet de les désigner par un concept juste, en rapport avec ce qu’ils sont réellement. Tous ces acteurs, en raison de leur profil mi droit commun mi politique, méritent ainsi le qualificatif d’hybrides de la violence. Nous sommes en présence d’acteurs hybrides au sens où il n’est pas possible, en raison même de leur trajectoire personnelle, et de l’ambiguïté ou de la complexité irréductible de ce qu’ils sont, de continuer à les caractériser de manière simpliste en les rangeant dans une catégorie classique. 

L’hybridation renvoie aussi à une réflexion sur les territoires où elle se produit. Il est d’usage, non sans raison, d’évoquer la prison comme incubateur. En effet, depuis les années 1990, condamnés pour terrorisme et détenus de droit commun se fréquentent en milieu carcéral. Les porosités se sont développées entre ces deux univers. Les premiers se sont acculturés au banditisme et les seconds se sont parfois radicalisés. Aujourd’hui, quelques 500 condamnés et prévenus pour faits de terrorisme cohabitent avec environ 1200 droit commun acquis à un islam salafiste. Il y a désormais une vraie centralité en milieu carcéral de la menace représentée par les détenus de droit commun radicalisés. Ces interactions ou cet aguerrissement croisé à l’idéologie et à la violence ne peuvent être sans conséquences. Nous ne sommes plus à l’abri ainsi de scénarios révélant des interactions entre l’intérieur et l’extérieur des prisons, pour des préparations d’attentats, autour de mini groupes de droit communs radicalisés et/ou de détenus pour faits de terrorisme visant l’administration pénitentiaire et ou le monde extérieur. La justice française traite déjà des dossiers de ce type. Par ailleurs, une fois sorti de prison, l’hybridation carcérale influencera forcément les trajectoires criminelles de ces individus. 

Ce diagnostic criminologique aussi incontestable que largement minoré présente un intérêt au-delà même d’une recherche des causes profondes. Le bon diagnostic fait, il peut conduire à un travail affiné de détection. Le « facteur délinquant » pris en compte à sa juste valeur présente un aspect prédictif. Il permet de resserrer les mailles du filet, ce en direction des individus dont le risque de passage à l’acte est le plus probable. L’habitude de la violence et de la marginalité assumées constitue indubitablement un critère de détection pertinent à défaut d’être infaillible. Le critère délinquant est probablement plus solide que certaines considérations floues sur la « radicalisation » réelle ou perçue des individus ; ce concept présentant l’inconvénient de surestimer le facteur idéologique au détriment d’autres facteurs. 

Le questionnement criminologique, aussi inhabituel soit-il en matière de violence politique, semble au moins aussi intéressant que la recherche d’une explication centrée sur le fait religieux ou l’idéologie qui conduit à une impasse, comme l’a montré le débat un peu formel opposant les tenants d’une « radicalisation de la religion », d’une « islamisation de la radicalité » ou encore d’une « réaction identitaire à la domination coloniale et aux discriminations ».

Au demeurant, la lecture par l’hybridation ne ferme aucun autre champ explicatif et peut ainsi fort bien compléter ces grilles de lecture, et surtout se combiner avec les causalités psychiques si évidentes chez nombre d’auteurs d’attentats.  Ces fragilités psychologiques sont en particulier fréquentes chez les auteurs passant à l’acte de manière solitaire. L’attentat au camion-bélier de Nice le 14 juillet 2016, ayant fait 86 morts et environ 460 blessés, revendiqué par l’État islamique, est à ce titre symptomatique ; l’auteur, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, était un petit délinquant, toxicomane, aux motivations politico-religieuses incertaines et surtout au profil psychologique très perturbé, puisque à l’adolescence ses parents en Tunisie l’avaient envoyé consulter un psychiatre. 

 

D’une manière générale, l’idéologie politico-religieuse n’explique que de manière imparfaite l’engagement djihadiste et terroriste. En se focalisant sur la religion, l’analyse du terrorisme islamiste provoque des biais interprétatifs majeurs. Pour une grande partie des terroristes et des djihadistes se revendiquant de l’État islamique, l’idéologie salafiste constitue en effet moins un but qu’un moyen : instrumentale, elle est un masque camouflant des motivations prédatrices (violence, argent, pouvoir) et des désordres psychiques. 

 

L’idéologie fonctionne moins comme un facteur déclencheur que comme un élément narratif habillant, plus ou moins consciemment, une décision née de mœurs de violence et de déviance, d’une vie d’anomie et de marginalité. L’origine du terrorisme et du djihadisme violent est moins à rechercher dans une idéologie que dans un parcours criminel antérieur. Des jeunes violents mettent au service d’une Cause leurs capacités violentes et déviantes. 

L’idéologie n’est donc pas un marchepied vers la violence mais plutôt un passage et une transition entre deux types de violences, d’abord prédatrice puis politico-religieuse. 

 

Cependant, lorsqu’ils sont clairement identifiés par les analystes, comment ces passés criminels, sont-ils en général interprétés ? L’explication dominante semble lénifiante et pour le moins empathique. L’engagement au sein de l’EI et au nom de la Salafiya serait le signe d’une rédemption/purification, autrement dit la manifestation d’un rachat de péchés passés. L’ancien gangster de banlieue connaitrait une transformation de son être profond par la (re) découverte de Dieu. Il vivrait le passage d’un homme à l’autre.  

Le commode « récit de la rédemption », aussi brandi par la propagande de l’État islamique, crédite ces combattants du djihad (moudjahidine) d’un changement de nature : le vieil homme souillé se transfigurerait en homme nouveau lavé de ses fautes passées. Deux individus se succèderaient : le gangster et pêcheur, puis le croyant et combattant. La propagande de l’État islamique a su habilement utiliser ce péché des origines pour attirer de nouveaux combattants en Syrie. Ce récit blanchit avec désinvolture des individus dont on oublie volontairement ou involontairement le lourd passé criminel. 

 

Plus que d’une transformation et d’un rachat, l’adoption du discours salafiste permet en réalité à ces bandits islamistes de continuer impunément leurs pratiques prédatrices en toute bonne conscience. Nous ne sommes pas en présence d’une transfiguration, autrement dit d’une mutation révélant un changement de nature terrestre, mais plutôt d’un habile travestissement et d’une simple translation de comportements et de mœurs prédatrices. Ces voyous ne sont pas dans le changement mais plutôt dans la continuité. 

 

L’habile propagande de l’État islamique sur Internet, qui a su adapté son discours à ses cibles des banlieues françaises, a consisté à tirer parti de cette sociologie délinquante. Elle a séduit et utilisé ces jeunes urbains déviants en valorisant moins le rigorisme religieux que d’autres signes et symboles plus triviaux en congruence avec leurs mœurs de voyous : une vie héroïque faite de grosses voitures, d’armes et de femmes à volonté, selfies et photos à l’appui, dans une narration cinématographique toute hollywoodienne.

 

Cette propagande a promis un univers de jouissances sans limites, un amusement sanguinaire, le confort matériel par la prédation, et un pouvoir de vie et de mort. Ce discours séducteur a canalisé et récupéré une énergie prédatrice, des fragilités psychiques et aussi un savoir-faire criminel multiple : la technicité du vol, des faux documents, du maniement d’armes, etc. Ainsi, comme l’a bien résumé le slogan d’une affiche de propagande du British islamic State en 2014 montrant un combattant armé d’une kalachnikov : « Sometimes people with the WORST PASTS create the best futures ». 

 

L’habilité suprême de cette propagande a consisté aussi à valoriser ce passé de délinquant, au-delà du vague projet de rédemption individuelle, pour l’utiliser comme un outil de dissimulation de leur nouvel engagement au profit de l’Islam salafiste. L’apparence de délinquant est encouragée afin d’endormir la vigilance des services de renseignement et anti terroristes. 

 

L’hybridation dont il a été question jusqu’à présent relève d’une petite ou d’une moyenne délinquance d’habitude, et non d’une criminalité organisée au sens où des organisations criminelles se seraient compromises avec le monde de la violence politique. Cependant, cette nuance importante faite, il convient de rester prudent, ce pour deux raisons. D’abord, petite délinquance et grande criminalité ne vivent pas dans des univers étanches mais se situent dans un certain continuum dont les contingences bureaucratiques et pénales rendent mal compte ; ensuite, un certain nombre d’acteurs majeurs de la sphère islamiste européenne sont individuellement issus de ladite criminalité organisée.

En France, les cas de Salah Ghemit, Mahiedine Merabet, Clément Baur, Anis Bahri ou Reda Kriket sont exemplaires.  

En Espagne, le chef de la cellule terroriste des attentats de Barcelone et Cambrils d’août 2017, ayant fait 15 morts et 150 blessés dont 35 Français, Abdelbaki Essaty, était à la fois imam de la mosquée de Ripoll et trafiquant de cannabis ; une infraction pour laquelle il avait été condamné et emprisonné en Espagne. Abdelbaki Essaty était aussi une relation ancienne des auteurs des attentats de mars 2004 à Madrid (200 morts), dont certains d’entre eux étaient également des trafiquants de cannabis. 

En Belgique, Khalid Zerkani, installé à Molenbeeck-Saint-Jean, condamné en 2015 à 15 ans de prison pour avoir organisé la plus vaste filière de combattants islamistes vers la zone syro-irakienne et deux cellules clandestines à Verviers et Bruxelles, était aussi un caïd à la tête d’un réseau national de voleurs et de cambrioleurs dont il prélevait 20 % du butin.

 

Ce diagnostic de l’hybridation ne peut donc que nous inviter à penser différemment les dynamiques profondes entre la délinquance de droit commun, l’idéologie et la radicalisation. 

 

3° De la géopolitique appliquée au crime

 

Prévoir c’est savoir voir et nommer, comme nous l’avons vu. 

C’est aussi savoir situer, au sens topographique.  

Connaitre son ennemi revient à répondre à trois questions classique d’une géopolitique du crime :

  • Qui est l’ennemi ? Nous savons qu’il faut savoir le nommer avec précision ; c’est la dimension humaine ;

  • Quels lieux ? Où ? C’est la dimension spatiale et territoriale. 

  • Quels flux ? C’est la dimension de l’illicite. 

 

La dimension humaine du Qui ? nous amène à qualifier correctement : a-t–on à faire à une bande, une Mafia, un cartel, un groupe terroriste, un hybride, etc. 

La dimension territoriale du Où ? nous oblige à situer précisément les lieux de la menace : mégapoles, bidonvilles, zones grises, etc.

La dimension de l’illicite Quels flux ?pose la question de l’identification précis des priorités dans les trafics. 

 

Il y aura en 2050 8 à 9 milliards d’habitants, soit 50 % de plus qu’en 2000. Déjà, plus de la moitié de la population mondiale vit en zones urbaines ; et cette tendance se poursuivra. La planète et s’urbanise toujours plus, concentrant les populations.

Parallèlement, cette urbanisation et cette explosion démographique va buter sur le double mur : de l’environnement et du niveau de vie. Autrement dit, les inégalités seront durables et grandissantes. 

Pour toutes ces raisons, les populations des campagnes vont continuer à migrer vers les villes, créant à la fois des mégapoles et des mégalopoles toujours plus nombreuses et volumineuses.

Une mégalopole (du grec megas « grand » et polis « ville ») est un espace formé de plusieurs agglomérations qui se rejoignent sur de longues distances. Une mégapole est une agglomération de plus de 10 millions d’habitants selon l’ONU. Ainsi : Tokyo, New York, Bombay, Mexico, Sao Paulo, New Delhi, Shanghai, Calcutta, Dacca, Buenos Aires, LA, Karachi, Le Caire, Rio, Osaka-Kobé, Pékin, Manille, Moscou, Istanbul, Paris, Londres, Séoul, Lagos, Chicago, Canton, etc. Il y en a une trentaine dans le monde. 

Les mégalopoles sont donc plus que des villes et elles leurs noms spécifiques :

  • Au Brésil, la zone littorale comprise entre Rio de Janeiro et Sao Paulo ;  

  • Aux États-Unis, la zone urbaine située entre San Francisco et San Diego, appelée Sansan ;

  • Aux États-Unis, la zone urbaine située sur la côte est entre Boston et Washington, appelée le BosWash. 

Ces espaces urbains sont d’une grande vulnérabilité. Deux problèmes majeurs apparaissent alors : 

  • La question des infrastructures dites critiques, celles qui permettent le bon fonctionnement des villes (eau, électricité, alimentation) se posera de plus en plus avec acuité. Leur continuité, leur sureté, leur résistances face à des interruptions agressives ou involontaires. Elles sont très dépendantes de l’extérieur pour fonctionner. Ce ne sont donc pas des fourmilières et à ce titre auto suffisantes. Toute interruption des services provoque immédiatement une crise grave.  

  • La gestion de l’ordre public. Ce sont des terreaux fertiles pour toutes les formes de criminalité, de délinquance et de terrorisme. Ce sont à la fis des couveuses du crime et du terrorisme ou des incubateurs ; et de véritables champs de bataille quand des milices et des armées s’y affrontent. 

L’empilage de l’humanité dans des assemblages verticaux transforme en profondeur les rapports sociaux. 

En leur sein, ces mégapoles et mégalopoles développent en leur cœur ou dans leurs marges des bidonvilles largement hors contrôles. En langage bureaucratique : des « habitats informels ». Leur définition selon l’ONU tient en quatre critères : pauvreté, densité élevée de peuplement non structurée, sans sécurité ni services. Les populations y sont privés d’accès à l’éducation, à l’eau potable, la criminalité y est galopante et la violence omniprésente, etc. Or ces espaces urbains ne sont plus transitoires mais permanents. 

Souvent, leur seul mode de régulation est la violence. Par des groupes criminels, par des armées criminelles, par des milices politico criminelles, par des forces de police ou militaire criminalisées. Ce sont des espaces mal cartographiés et dans lesquels des pouvoirs parallèles et invisibles règnent, loin de la légalité étatique. 

Certaines mégapoles ne sont que des amas de bidonvilles. Exemple : Karachi. 

Quelques caractéristiques communes à ces bidonvilles :

  • Une population clanique ou tribalisée, repliée sur des identités fermées ;

  • Une démographie explosive ;

  • Une population misérable observant la richesse du monde par les médias ou la proximité de la ville ; c’est le syndrome de Tantale : désir ardemment quelque chose d’inaccessible ;

  • Une population vivant dans une économie parallèle, largement criminalisée.

On peut parler de « banlieues sauvages », de « jungles de béton ».  

Le concept de « zone grise » est issu du vocabulaire du contrôle aérien désigne les secteurs du ciel non couverts par les radars, hors de leur rayon d’action.  Il sert maintenant à désigner des territoires échappant à tout contrôle étatique réel, où règnent de entités criminelles, souvent hybrides.

Depuis les années 1990, un certain nombre de zones d’instabilité tend à se développer sans forcément être localisées dans l’arc de crises. Situées en Europe balkanique, Caucase, Asie centrale, Afrique des Grands Lacs et Amérique latine, elles se caractérisent par des formes nouvelles que les spécialistes commencent à définir. Ces zones prennent le nom de « zones grises » qui constituent un phénomène majeur et relativement nouveau dans le contexte de la décomposition de certaines entités étatiques. Elles « sont bien l’un des enjeux majeurs du monde de l’après-guerre froide ». Elles désignent des zones chaotiques aux limites géographiques floues et mouvantes, sans être une notion théorique ou diplomatique reconnue. La période post-guerre froide est marquée par la recrudescence de ces zones situées entre le blanc de la paix et le noir de la guerre.

Quelles sont leurs spécificités ?

En France, la notion est née dans les réflexions du séminaire du Centre de recherches sur la violence politique (Université Panthéon-Assas, Xavier Raufer) en 1989-1990. À la même période, dans L’Empire et les Nouveaux Barbares, Rupture Nord-Sud(1992), Jean-Christophe Rufin la définit comme un « espace de non-droit ».  

Bibliographie (succincte) :

Jean-François Gayraud et François Thual, Géosratégie du crime, Odile Jacob,2012

Jean-François Gayraud, Théorie des hybrides. Terrorisme et crime organisé, CNRS éditions, 2017. 

Allan Edgar Poe, La lettre volée, le livre de poche. 

Xavier Raufer, Les Nouveaux Dangers planétaires, chaos mondial, décèlement précoce, CNRS éditions, 2010.

Plan de la séance 5

Penser le crime à l'ère du chaos (2)

 

De l’hybridité : l’hostilité à l’ère du chaos.

Le nouveau contexte stratégique ; un exemple : le profil des auteurs d’attentats islamistes.

• De la géopolitique appliquée au crime.

La triade : entités, flux, territoires ; mégapoles et mégalopoles : contrôle et anarchie ; zones grises.

 

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