Cours 2018-2019

Évolutions, mutations et ruptures dans le monde de l’illicite

Séance 4 - Vendredi 19 octobre 2018

Penser le crime à l'ère du chaos (1)

Jean-François Gayraud

Les étudiants du CRM 213 ont reçu individuellement la synthèse rédigée par M. Jean-François Gayraud de la séance 4. On en trouvera le plan ci-dessous.

 

Nous vivons à l’ère du fluide, de l’éphémère, de la mobilité, du provisoire. Nous vivons dans un monde instable et chaotique. Pour survivre, tout stratège, c’est-à-dire tout commandant, le strategos en grec, doit se situer dans l’anticipation : la phase du pré est cruciale : prévision, préparation, préalable. Un chirurgien opère après avoir soumis le patient à une batterie d’examens biologiques et radiologiques ; un coureur automobile fait subir à son véhicule de course des tests multiples avant une compétition, ; etc.  Or en matière de sécurité, ces phases de préparation semblent trop souvent s’évanouir… Cette phase amont apparait trop souvent légère. 

 

Pourquoi ? Comment ? Nous devons donc étudier un certain nombre de concepts clefs pour penser le crime et plus largement les menaces contemporaines dans ce qu’elles peuvent intéresser les univers du renseignement et parfois de la défense. Nous organiserons notre propos autour de trois idées : aveuglement, hybridité, géopolitique. 

 

L’aveuglement est une des dispositions de l’esprit humain parmi les plus redoutables car mortelle. Elle est banale, constante et permanente. D’une certaine manière, l’histoire des hommes est une longue suite d’aveuglements aux périls. L’aveuglement est le pire des dangers car, comme nous allons l’observer, il ne nous est pas extérieur mais d’origine intérieure, au sens où il est une disposition de l’esprit humain. 

1° Aveuglement   

L’analyste des phénomènes criminels doit démontrer un état d’esprit fait non d'assoupissement et de routine, mais d’éveil afin de capter le bourgeon. Quand l’arbre est développé et enraciné, il est déjà trop tard. Le tardif, le trop tard donc les pures logiques réactives sont mortifères.

 

La réflexion stratégique, qu’elle touche aux questions de criminalité ou de renseignement, ou encore de défense, se doit de penser non de manière rétrospective mais prospective, en direction de l’horizon, donc vers l’avenir et l’indéterminé, vers le domaine non plus du connu mais du possible. On ne peut combattre ou réprimer que ce qui a été vu et compris ; on ne peut combattre ou réprimer ce qui a été nié, refoulé, relativisé ou dévalué. 

 

Ce qui menace le plus gravement les individus comme les sociétés sont toutes les réalités violentes ou agressives qui avancent à bas bruit, à l’image de l’oxyde de carbone, gaz inodore, incolore et sans saveur qui explose sans avertissement. 

Une menace visible et connue, quel qu’en soit la nature, perd du fait même de sa visibilité et de la connaissance que l’on a d’elle, sa force première de destruction. Mais le réalisme est une ascèse qui a souvent un coût. 

 

Nous constatons donc que dès l’aube de la pensée, nous sommes avertis : ce n’est pas l’obscurité qui aveugle et occulte le réel mais l’éblouissement d’une trop vive lumière. Dans la société de l’information, ce qui nous aveugle, c’est évidemment la surexposition médiatique et numérique.

 

L’aveuglement est donc notre pire ennemi quand il s’agit de porter un regard lucide sur le monde. Pourtant, la plupart du temps, la vérité s’étale sous nos yeux, au grand jour. Elle n’est pas cachée ; nous nous la cachons à nous-même, éblouis que nous sommes par son évidence même.   

Telle est la leçon donnée par le chevalier Dupin dans La lettre volée d’Allan Edgar Poe. Rappelons l’intrigue dans laquelle La Lettre volée met en scène le chevalier Dupin et ses célèbres facultés d'analyse.

 

Le prétexte de l’énigme policière proposée par l’écrivain anglais dissimule une leçon de lucidité : plus une réalité est simple, claire et évidente, moins nous savons la voir. La clarté et l’éclat de la visibilité nous aveuglent. La lettre tant recherchée par les policiers est sous leurs yeux, en évidence : pourtant leur regard l’ignore car elle a simplement changé de forme extérieure, pliée sous forme d’enveloppe. Ce surcroit de visibilité a rendu la lettre invisible. La lettre se soustrait au regard non de manière objective mais subjective.

 

Que comprend-on au final ? Que tout est regard. Il y a le regard qui voit et le regard qui ne voit pas. Une question trop simple ou trop évidente peut ainsi apparaitre obscure à qui ne sait voir. L’aveuglement au monde a une origine intérieure. On est aveuglé car on s’aveugle. 

A la suite de Jacques Lacan, le philosophe Clément Rosset, commentant cette même nouvelle, évoque « l’invisibilité du visible », le fait que « ce qui est le plus proche est le plus lointain », et « le caractère constitutionnellement impensable de la proximité » (La logique du pire, PUF, 1971).  

 

Un aveuglement est souvent un long processus. Son coût est cependant toujours clair et brutal : une tragédie. Sa manifestation par ce que l‘on qualifie souvent de « surprise stratégique », concept sur lequel nous reviendrons car il fait débat. Mais acceptons-le en tant que tel et décrivons rapidement quelques cas d’aveuglements tragiques. Exemples : 

Dans l’ordre de la guerre classique : Pearl Harbour, décembre 1941

Dans l’ordre géopolitique : la révolution iranienne de 1979. 

Dans l’ordre du terrorisme : le cas du 11 septembre 2001. 

Dans l’ordre de la grande criminalité : les tueurs en série. 

A la frontière de la guerre et du terrorisme : l’Etat islamique.

Dans l’ordre de l’espionnage : James J. Angleton. 

Dans l’ordre des grandes fraudes financières.    

Dans l’ordre de la criminalité organisée : John Edgar Hoover et la Mafia. 

Les sociétés de l’information et de la communication, éprises de liberté et de transparence, d’individualisme, sociétés dans lesquelles l’homme est l’entrepreneur de sa vie comme le dit M. Foucault, ces sociétés se révèlent aussi très conformistes.

Il y a le conformisme né du caractère libéral de nos sociétés. Il y a ensuite le conformisme né de la société médiatique.  

Il y a ainsi plein d’interdits et de tabous configurant les pensées et ordonnant les débats, grands ou petits. Mais à la différence du passé ou des sociétés autoritaires, ces interdits et tabous ne s’imposent pas par la violence physique mais par une intimidation moralisatrice de tous les instants et une disqualification des idées non conformes. Le conformisme ou le politiquement correct consiste à surveiller les pensées et donc à censurer le réel par une expression sociale de tous les instants d’autant plus redoutables qu’elle est diffuse. 

Ce conformisme peut donc émaner du bas, de la société elle-même. Ce conformisme peut émaner de l’État qui vote les lois et définit donc les interdits, comme dans la plupart de sociétés. 

Il y a donc le conformisme social et les tabous médiatiques.

 

Il nous faut enfin citer les biais cognitifs

Un biais cognitif est une distorsion dans le traitement d'une information. Le terme biais fait référence à une déviation systématique de la pensée logique et rationnelle par rapport à la réalité.  

Nous avons traité du conformisme, de son omniprésence, de ses effets. Mais le conformisme est a priori de nature passive. Le conformiste est prudent et suiviste, voire Tartuffe et hypocrite. Mais la société de l’information génère aussi du conformisme actif. De même qu’il y a une corruption active et une corruption passive dans le code pénal, il y a un conformisme actif et passif. 

En effet, « la mise en conformité » se généralise, faisant vivre des agences, des bureaucraties, des professions, des processus.  Les mises en conformité sont des formatages. L’agent de la mise en conformité pré définit le champ préalable d’inspection, donc des options et des opinions précises. Tout le reste est mécaniquement rejeté, illisible, insupportable, incongru. 

La mise en conformité, l’agent ou le processus, ne peut donc détecter et déceler que ce qu’il aura a priori envisagé. 

Notre société est malade du temps, de son accélération réelle ou ressentie. En 1925 déjà, Martin Heidegger (Prolégomènes à..) souligne le phénomène de « l’abolition des distances » et « une frénésie de proximité ». Nous sommes L’homme pressé de Paul Morand. 

Nous sommes victimes d’abord de notre conception occidentale du temps, linéaire et quantitative et non pas circulaire. Le temps traditionnel avait pour horizon Dieu : il est marqué par la patience, le retour ; c’est un temps cyclique et réversible qui ignore l’urgence. 

Le temps occidental marqué par la technique et l’accumulation est celui du flux tendu : c’est l’impatience de l’urbain consumériste et connecté, instable et pressé. C’est le temps indispensable de la société d’accumulation et d’exploitation sans limites de la nature. 

Le travail phénoménologique est une manœuvre en trois temps : 

  • Il s’agit d’abord de déconstruire : de ne pas tenir pour acquis et limpide le phénomène observé ou le concept, critiquer son soubassement implicite ou explicite ;

  • Ensuite, remonter aux sources, aux origines des phénomènes et des concepts. C’est la phase généalogique dite de « répétition » ;

  • Enfin une phase de construction, qui permet de poser les bases d’un nouvel édifice conceptuel. 

 

Le déni du réel se repère par un certain nombre d’arguments et d’attitudes, plus ou moins explicites. Il y a en la matière un rythme ternaire, un système évolutif en trois temps :

Il y a le temps du rejet brutal. On vous explique que le phénomène dont vous parlez n’existe pas. C’est le mantra du « ça n’existe pas ». Ce rejet s’accompagne souvent de contre arguments peu amènes sur la santé intellectuelle et psychique de l’auteur de la proposition. Il peut être accusé de complotisme, d’ignorance, de racisme, etc. 

Il y a ensuite le temps de la relativisation. La réalité est devenue si évidente et indiscutable qu’il n’est plus possible de la rejeter en bloc. On l’accepte désormais du bout des lèvres, mais avec des arguties et des positions de repli pour continuer à ne pas en tenir compte. 

Il y a enfin le temps de la récupération. On vos explique alors, toute honte bue : « On l’a toujours su et pris en compte ». 

 

Il existe des aveuglements académiques :

  • La science économique est aveugle au phénomène criminel depuis ses origines.  

  • Une partie de la sociologie ne se porte pas mieux. Son courant influencé par le déconstructivisme refuse tout autant de penser le crime.

Les services de renseignement ne sont pas immunisés contre les phénomènes d’aveuglement et les biais de perception. On peut même penser que le phénomène bureaucratique a tendance à aggraver ces distorsions. Pourtant, ces services spécialisés de l’État dans la production d’informations à haute valeur ajoutée – ce n’est pas leur seule fonction – devraient être immunisés ou à défaut moins sensibles.  

 

Pour déceler l’inquiétant, il faut se libérer de deux illusions dont nous allons parler:

  • L’une est scientiste ; les puissances de calcul et les ordinateurs ne servent à rien. 

  • L’autre est rétrospective ; il ne suffit pas de prolonger le passé et l’existant, ce qui est déjà vécu et connu. 

Réfléchir à la question du temps est crucial. Si nous sommes réellement entrés dans ce que l’on nomme la société de l’information, si le numérique et le médiatique configurent totalement nos existences et en partie nos esprits, cela signifie que le facteur central de toute réflexion n’est plus l’espace mais le temps. Le paradigme central, mais non unique, de toute réflexion stratégique ou prospective est temporel. 

 

Depuis deux millénaires, l’espace et le temps forment les deux axes stratégiques de l’humanité. Mais le couple espace-temps au cours des siècles n’a pas toujours été équilibré. Leurs rapports sont tourmentés. Car au cours des siècles, le temps ou l’espace ont tour à tour dominé les pensées stratégiques. 

 

A l’âge de la technique et de la performance, donc du capitalisme triomphant, de la vie sociale dominée par la question économique et l’enrichissement, l’homme se doit désormais d’épargner du temps. Ainsi, épargner de l’argent ou spéculer est un pari sur l’avenir. L’homme contemporain vit dans l’urgence et la bousculade temporelle.  Elle exige un bouleversement constant de toutes les structures privées et publiques. Elle est un mouvement permanent de « destruction créatrice » pour reprendre l’expression de J. Schumpeter. 

 

Quand l’espace était la donnée stratégique fondamentale, sa représentation mentale était facilitée par l’existence de cartes : terrestres, maritimes ou célestes. Le temps est beaucoup plus abstrait. Autant l’espace nous ancre dans notre réalité d’humain vivant, autant la question du temps est, elle, plus inquiétante puisqu’elle nous questionne implicitement sur notre finitude. Or l’humain occulte naturellement ce qui l’interroge sur sa propre mort. 

 

Le facteur temporel doit se comprendre comme un processus ternaire :

  • Il s’agit d’abord de voir. Voir c’est avoir vu. L’aperçu est arrivé. 

  • Il s’agit aussi, si possible, de voir tôt. Il y a une claire dimension temporelle car celui qui avant les autres voient, en devançant, est un devin. Le devin a déjà vu, il a déjà compris la réalité en devenir. Il prévoit. 

  • Il s’agit enfin de nommer correctement. C’est l’acte décisif, fondateur, crucial.  Seul ce que l’on comprend bien se nomme correctement.  Les mots précèdent les choses et les choses n’accèdent à leur pleine réalité qu’à travers un acte de nomination préalable. Nommer tire les choses de leur obscurité, de leur indétermination. Quand un savant découvre une nouvelle planète, une nouvelle espèce ou une nouvelle maladie, il commence par la nommer. 

 

Pour comprendre le réel par anticipation il faut savoir bien le qualifier. Mal le nommer déforme la réalité, au point de l’obscurcir. Ainsi, la réalité peut être affadie ou occultée par une qualification trompeuse. Telle est la raison pour laquelle les régimes totalitaires contrôlent les mots.

 

Le futur a ses escrocs. Ils sont de tous temps. Mais les aimables diseuses de bonne aventure ont pris désormais les atours de la science et de la technique. La prévision est devenu un marché lucratif et piégé. 

Or un modèle prédictif ne peut reposer que sur des socles sérieux, très éloignés de ces illusions : 

  • D’abord, une analyse prédictive suppose l’utilisation de concepts originels puissants et riches. La puissance dont il est question n’est pas celle du calcul mais de la réflexion. Il y a ainsi une différence fondamentale entre le monde du calcul et le monde de la réflexion, mieux entre la pensée calculante et la pensée méditante. 

  • Ensuite, une analyse prédictive se nourrit d’informations nombreuses et de qualité. Donc de beaucoup de signaux pertinents et le moins de bruit de fond possible. 

 

La première escroquerie techno-prévisionnelle remonte au début des années 1990 lorsque régna l’illusion d’une maitrise totale de l’espace. En pleine ivresse technologique, en plein scientisme triomphant, le Pentagone fantasmait sur « la vue divine du champ de bataille » : God’s view of the battlefield 

Le second miroir aux alouettes a touché non plus l’espace du champ de bataille, mais cette fois le temps. Puisque le temps est la question centrale de la société de l’information, il s’est agi d’anticiper les actions de l’adversaire. Ce sont les logiciels d’analyse prédictive prétendant prévoir les crimes, mais aussi des crises majeures : révolutions, attentats, etc. Ces illusionnistes marchands de technologie ont su cibler les médias puis les politiques pour atteindre les services répressifs de l’État. L’échec fut tout aussi évident. 

Les logiciels prédisant le crime sont une escroquerie. Ces logiciels sont censés prévoir où et quand des crimes et des délits seront commis. Ils sont censés s’inspirer des logiciels de prévention des séismes…. Que l’on sait quasi imprédictibles. L’idée est de modéliser les comportements. Les médias se sont pâmés devant ces logiciels couteux, faisant un parallèle avec le roman de Philip K. Dick qu’ils n’ont pas lu, car les précogs n’ont rien à voir avec du predictive policing. Les precogs sont en effet des êtres humains qui prévoient des homicides imminents et préviennent la police. 

Ces logiciels ne peuvent en réalité rien prévoir. Pourquoi ?

  •  Les algorithmes de prévision sont conçus avec des bases de données recensant les infractions passées. Ce sont des statistiques historiques, au demeurant souvent imparfaites. L’illusion est que le passé peut prédire l’avenir, comme si l’avenir était le simple prolongement mécanique du passé. En quoi le fait d’accumuler platement des informations et des analyses sur 30 ans de terrorisme peut-il prédire le 11 septembre ? 

  • L’existence de chiffres noirs considérables déformant la réalité. Le carburant de ces logiciels est donc rétroactif et de mauvaise qualité. 

Ce que les vendeurs de logiciels ignorent volontairement est que l’avenir est le temps de l’incertitude, fait de ruptures et de nouveautés.

La vraie incertitude est peu modélisable. La pensée calculante est impuissante face à l’avenir. Les mathématiques ne peuvent dire l’avenir. Seul le cerveau humain, avec sa part d’imagination et d’intuition, peut pré-voir, capable d’un savoir qui pressent.

Si la pensée calculante est inutile pour la prévision, celle dont nous avons besoin est la pensée méditante. Il faut pour cela se préoccuper en toute chose du moment d’engendrement, du commencement, là où naissent les choses alors qu’elles sont encore invisibles à l’œil nu. Le véritable expert est un devancier, non le ventriloque du passé. Comme le dit Aristote dans La politique, « la meilleure méthode est de voir les choses naitre et croitre ». Ce que Xavier Raufer appelle le « décèlement précoce ». 

Bibliographie (succincte) :

Jean-François Gayraud et François Thual, Géosratégie du crime, Odile Jacob,2012

Jean-François Gayraud, Théorie des hybrides. Terrorisme et crime organisé, CNRS éditions, 2017. 

Allan Edgar Poe, La lettre volée, le livre de poche. 

Xavier Raufer, Les Nouveaux Dangers planétaires, chaos mondial, décèlement précoce, CNRS éditions, 2010.

 

Plan de la séance 4

Penser le crime à l'ère du chaos (1)

Aveuglement et désastres stratégiques : comment voir clair ?

Une prédisposition de l’esprit humain ; l’aveuglement, son coût : huit exemples de désastres historiques ; les mécanismes de l’aveuglement : conformisme, tabous, biais ; la mise en conformité généralisée ; flux tendu et urgence ; phénoménologie : déconstruire avec mesure ; les expressions du déni du réel ; les aveuglements académiques ; les services de renseignement sont-ils immunisés ?

• Sortir de l’aveuglement : le facteur temporel, voir tôt.

Le temps, la dimension stratégique ; savoir nommer le réel ; échecs et escroqueries à la prévision ; pensée calculante, pensée méditante ; peut-on prédire le passage à l’acte ?

 

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