Cours 2018-2019

Évolutions, mutations et ruptures dans le monde de l’illicite

Séance 2 - Vendredi 5 octobre 2018

Les outils conceptuels :

Observation - Décèlement - Prévision

Xavier RAUFER

Bonsoir,

 

Cette séance porte sur les attitudes à avoir face aux évolutions criminelles. Il nous faut apprendre à : 

- discerner les dangers et menaces de demain,

- identifier tôt les tendances nouvelles,

- détecter les « ruptures d'ambiance » et suivre des évolutions.

A la fin du master, quelle que soit sa profession, chacun de vous doit être capable de pressentir, de voir ce qui bouge, de déceler des signaux faibles, de voir les choses précocement ; c’est une gymnastique intellectuelle, souvent contre intuitive.

La nécessité de cette démarche vient de ce que, dans l'actuel désordre mondial, l'ennemi (le péril) ne va pas de soi : 

- D'une part, les problèmes criminels et terroristes sont devenus d'autant plus complexes à appréhender qu'ils sont souvent liés à une géopolitique elle-même chaotique ; pour autant, l'acte terroriste ou criminel résulte forcément de préalables, eux-mêmes détectables ou observables (dans l'éclosion des phénomènes violents, la génération spontanée n'existe pas).

- D'autre part, nous sommes soumis à un fort "risque d'aveuglement" (n'avoir pas pu ou pas voulu voir) au demeurant paradoxal dans la "société de l'information "; ce qui doit nous amener à rompre avec "la sphère du convenu" comme avec le "fétichisme technologique" si nous voulons pouvoir déceler à temps les dangers et menaces réels du monde.

I. Observation et décèlement

1. La survenance d'évènements criminels et terroristes s'est accélérée.

A bien des égards, cela reflète "l'accélération du monde" dans tous les domaines. C'est notamment le cas dans le champ politico-militaire : jusqu'à la fin de la guerre froide, les situations stratégiques évoluaient lentement, ce qui laissait le temps d'analyser les mouvements. Tel n'est plus le cas aujourd'hui.

Exemple : A partir du mois d’août 1979, on observe une augmentation du trafic téléphonique dans les républiques d'Asie centrale. Cette intensification du trafic apparaît entre des points nodaux dont la carte dessine progressivement, sur le flanc sud de l’Union Soviétique, un "front" au-dessus de l’Iran et de l’Afghanistan. Les spécialistes estiment alors que, une guerre avec l’Iran étant potentiellement trop grave et trop couteuse, c'est contre l'Afghanistan que les Soviétiques vont intervenir. Les Occidentaux ont donc eu plusieurs semaines pour voir venir et anticiper ce qui allait se passer.

La fin de l'ordre bipolaire entraine que nous vivons désormais dans un monde marqué par le désordre voire le chaos. Les conflits dans les Balkans et au Koweït (première guerre du Golfe) correspondent à des tentatives ratées d’éviter un grand bazar mondial. Celui-ci se reflète aujourd'hui dans la sphère du crime et de la violence qui est de plus en plus agitée.

2. Nous sommes confrontés à de nombreuses difficultés pour observer les dangers réels.

A la complexité de la situation s'ajoute des biais cognitifs, individuels et collectifs, qui nous empêchent souvent de voir ce qui est pourtant sous nos yeux. Ce sont autant de "pièges" à la bonne observation. Insistons sur trois d'entre-eux :

 

- Nous avons tendance à "prolonger les courbes", c'est-à-dire à penser que le futur va s'inscrire sans rupture d'avec les évolutions du présent. Cela conduit à commettre des erreurs graves dans un monde en perpétuelle mutation.

 

L'erreur peut même être catastrophique lorsque cette prolongation des courbes conduit un État à se laisser surprendre, donc déstabiliser, par un choc stratégique (ie un événement qui n'avait pas été prévu et qui va avoir des effets très importants et durables).

Exemple : Jusqu’au 10 septembre 2001, les experts de la CIA pensaient qu’ils avaient une très bonne compréhension d'Al Qaïda. Ils avaient même un bureau spécial dédié à cette organisation (the "Alec Station"). Pourtant, il y avait de nombreux signaux annonciateurs que « quelque chose » allait arriver (« all the lights are bleeding red »). Mais ils s'étaient forgé une certaine vue de ce groupe terroriste et pensaient : « Ils vont réagir comme nous le prévoyons ». De fait, les Américains n’avaient pas envisagé un instant l'attentat du World Trade Center. 

Aujourd’hui, nous sommes moins soumis à des chocs stratégiques qu'à des des séries de petites attaques, comme le montre l'exemple de l'attaque cyber contre TV5 Monde. Jusqu'au prochain choc que nous n'aurons pas vu arriver...

- Nous nous satisfaisons d'un « ennemi de confort », autre piège redoutable en matière d’aveuglement.

Exemple 1 : L'attentat du 17 août 2017 à Barcelone était prévisible car faisant intervenir les mêmes « ingrédients » que les attentats de 2015 en France (un « copié collé »). Mais l'ennemi de confort en Catalogne pour les administrations et services espagnols concernés restait l'ETA... 

Exemple 2 : A Europol, l’ennemi de confort conduit à classer les événements violents dans deux boites distinctes étiquetées « crime organisé » et « terrorisme ». Si ce sont deux concepts de nature différente, il n'y a plus séparation stricte mais convergence depuis la chute du Mur. L'assassinat du juge Giovanni Falcone le 23 mai 1992 est ainsi exécuté par la mafia selon les modalités spectaculaires d'un attentat terroriste. Mais Europol tient à garder la distinction par facilité.

Dans les deux cas cités, il y a refus de voir que depuis 2015, les auteurs des attentats terroristes en Europe sont tous des hybrides, voyous islamisés dont la « carrière » se caractérise par un épisode criminel suivi d’un épisode terroriste.

Mais il reste difficile d'imposer à une administration et a fortiori à une bureaucratie, de changer d'optique. Aucun politique ne peut ainsi taper du poing sur la table à Bruxelles pour imposer qu'Europol édite un seul rapport crime / terrorisme pour montrer que l'organisation a pris conscience d'une évolution pourtant visible par tous. En France, c'est Raymond Marcellin, ministre de l'Intérieur de 1968 à 1974, qui a réussira à imposer à une DST très réticente la création d’un cellule anti-terroriste.

- Nous sommes enclins à nous contenter d'évoluer dans la "sphère des évidences courantes", c'est-à-dire que nous ne faisons pas l'effort d'aller "voir derrière". 

Exemple : On considère couramment que l’État Islamique est dirigé par des islamistes extrémistes. Or il apparaît, grâce notamment à un important travail de renseignement (incluant la collecte de métadonnées de communication) que les individus à la tête de l'organisation ne sont majoritairement pas islamistes. Ce sont pour la plupart des officiers de l'armée de Saddam Hussein. Ce qui indique qu'à bien des égards, l’État Islamique est avant tout un faux nez de l'armée de Saddam.

Cette analyse est renforcée "en creux" par le fait que la mosquée Al Azhar (et l'université du même nom qui loge dans son enceinte et qui est devenue la référence scientifique et académique en ce qui concerne les sciences de l'Islam) s'est révélée très prudente sur les actions de Bin Laden et Al Qaëda. Or en 2015, après la mise à mort par Daech d'un officier jordanien brulé vif, Al Azhar a condamné par une fatwa les dirigeants de l'EI en les qualifiant de "mauvais musulmans".

Retenons de tout cela la difficulté à sortir de nos habitudes dans un monde en mutation qui exige pourtant que nous le fassions si nous ne voulons pas être surpris ou dépassés. Et que nous payons cher le fait de ne pas avoir compris à temps telle ou telle évolution. Ce que résume la formule attribuée à un ancien chef des Services israéliens : "Depuis les batailles de Rome jusqu’à celle de la semaine dernière, la cause de la défaite tient toujours en deux mots : trop tard !". 

II. Décèlement et anticipation

Après avoir pris conscience de la nécessité de bien observer et déceler les évolutions criminelles, il reste à savoir comment faire pour mettre en place des dispositifs capables d'anticiper celles-ci afin d'y faire face au mieux. 

1. Penser un coup d'avance

a/ Il faut d'abord sortir du réflexe qui prévaut après chaque attentat : "tâchons de comprendre ce qui s'est passé et développons un dispositif pour empêcher que cela ne se reproduise".

Certes, c'est un raisonnement "normal" que nous appliquons tous les jours : identification du problème et solutions adaptée pour le résoudre. Sauf que cela ne fonctionne plus car le temps que l'on mette en place le dispositif préventif et répressif adapté, la menace a changé.

Exemple : Une commission parlementaire a été mise en place après les attentats de 2015. La commission, conduite par le député Georges Fenech, s'est fait donner tout ce qu’on avait sur les attentats. Quand elle a eu l’impression d’avoir compris ce qui s’était passé, elle est passée aux propositions de solutions. Mais temporellement, les attentats commencent en 2015, la commission rend son rapport en 2017, les administrations mettent en œuvre les propositions en 2018 et c’est opérationnel en 2020. Les améliorations du dispositif anti-terroriste sont sensibles et on se retrouve avec un système parfait pour lutter contre les attentats de 2015. Sauf qu'en 2020, la problématique aura changé...

b/ La conduite à tenir consiste à partir du problème rencontré mais à faire des propositions non pas pour le résoudre tel qu'il se présente aujourd'hui mais tel qu'il se présentera dans trois à cinq ans.

Il faut faire en sorte que la solution proposée soit adaptée au problème tel qu'il apparaîtra au moment où le dispositif réformé sera devenu opérationnel. Est-ce difficile ? Non car tout le monde, dans sa branche professionnelle, est capable de dire ce qui va se passer à au moins 2-3 ans. Les policiers de base, aux Minguettes (Vénissieux) ou à la Grande Borne (Grigny), sont capables de décrire les évolutions sur le terrain à court terme. C’est cela qui permet de prévoir ce que sera la criminalité en 2020 et donc les solutions efficaces pour 2020 et pas pour 2015.

​2. S'appuyer en même temps sur certains invariants de l'attitude des criminels

Si l'on ne doit pas "prolonger les courbes" ni penser que les modalités de la violence sont immuables, il faut cependant repérer certains invariants du monde criminel. Donnons trois exemples :

- Les règles immuables de la clandestinité.

Les personnes qui se réfugient dans la clandestinité deviennent obsédées par les tactiques de survie au jour le jour. Elles n'arrivent plus à penser en terme de stratégie. C'est cela qui les met en infériorité par rapport au pouvoir politique.

Souvent, elles finissent par se faire prendre grâce à la supériorité technologique des forces de l'ordre.

Exemple : les membres de la Fraction Armée Rouge ont été détectés par leur consommation d’électricité, après que le renseignement allemand a établi un modèle de consommation d’un appartement de terroristes. Toutes les ruptures technologiques ne bénéficient pas aux criminels...

- La nécessité d'un financement et d'un soutien politique pour l'action terroriste.

Historiquement, au Moyen-Orient, les groupes terroristes ne survivent pas s'ils ne sont pas pris en charge financièrement par des États. On a pu penser que Daech avait réussi à s'autonomiser politiquement et financièrement. Mais une fois épuisé son trésor de guerre, on s'est rendu compte que l'organisation était obligée de faire des compromis pour rétablir ses financements, y compris avec les armées de la zone, à commencer par celle de Bachar El Assad. Et même une fois admis des liens de dépendance d'un groupe terroriste avec un État ou des États, il n'est pas pour autant facile de trouver quel sponsor dispose du "bouton stop" qui entrainera la fin des activités du groupe.

- Pour les groupes islamistes, la nécessité d'une approbation ou, à tout le moins, d'un nihil obstat émanant d'une autorité religieuse.

 

Les terroristes islamistes qui veulent passer à l'acte éprouvent tous le besoin d'être sûrs que leurs actions sont conformes à la charia. Ils veulent être "couverts" par un texte leur garantissant qu'ils iront au paradis.

 

Exemple 1 : pour les terroristes du 11 septembre 2001, une fatwa est émise qui dit que (1) étant donné que ce que vous allez faire s'apparente à un raid et que le Prophète en avait fait, alors le raid est licite et (2) s'il y a des musulmans (sous entendu dans l'avion) on s'appuie sur une ancienne fatwa qui dit que on ne fait pas d'omelette sans casser les œufs. On observe aussi la volonté des terroristes de se présenter devant Dieu après avoir obéi à un certain nombre de rituels très détaillés à effectuer avant l'attentat.

Exemple 2 : On observe, grâce notamment au renseignement pénitentiaire, que la majeure partie des discussions entre islamistes en prison est consacré à distinguer ce qui est hallal et ce qui ne l'est pas. Bien entendu, il se peut qu'il y ait des exceptions, des desperados, mais les risques sont très limités.

NB : La troisième partie de la séance (consacrée à Daech) sera reprise dans la séance n°10 sur le terrorisme islamiste./.

 

​Plan de la séance 2

Les outils conceptuels : Observation - Décèlement - Prévision

Introduction : Face aux évolutions criminelles, il nous faut apprendre à : 

- discerner les dangers et menaces de demain,

- identifier tôt les tendances nouvelles,

- détecter les "ruptures d'ambiance" et suivre des évolutions.

 

I. Observation et décèlement.

1. La survenance d'évènements criminels et terroristes s'est accélérée.

2. Nous sommes confrontés à de nombreuses difficultés pour observer les dangers réels.

- Nous avons tendance à "prolonger les courbes" ;

- Nous nous satisfaisons d'un "ennemi de confort" ;

- Nous sommes enclins à nous contenter d'évoluer dans la "sphère des évidences courantes".

II. Décèlement et anticipation.

1. Penser un coup d'avance.

a. Ne pas se contenter de l'attitude "problème --> solution"...

b. ...mais adopter l'approche : "problème --> solution du problème tel qu'il se présentera à 3-5 ans"

2. S'appuyer en même temps sur certains invariants de l'attitude des criminels.

- Les règles immuables de la clandestinité ;

- La nécessité d'un financement et d'un soutien politique pour l'action terroriste ;

- Pour les groupes islamistes, la nécessité d'une approbation ou, à tout le moins, d'un nihil obstat émanant d'une autorité religieuse.

 

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