« Les conséquences humanitaires

des armes nucléaires »

25ème Conférence des Nations Unies sur le désarmement nucléaire

Hiroshima - 27 août 2015

 

Excellences,

Distingués délégués,

Chers Amis,

Mesdames et Messieurs,

 

I. Cette conférence organisée à Hiroshima, quelques mois seulement après la Conférence d’examen du TNP, est tout à fait bienvenue et utile. Nous apprécions vivement cette opportunité de faire ensemble le point de la situation et de regarder comment progresser avant la prochaine Assemblée Générale de l’ONU.

 

Je voudrais d’abord remercier les organisateurs de m’avoir invité à ce débat auquel je suis très ému de participer. Emu de me trouver pour la première fois à Hiroshima, après avoir travaillé plus de vingt-cinq ans sur les questions nucléaires.

 

Celui qui vient ici essaie de comprendre mais sent bien qu’il ne peut pas tout comprendre. Dirigeant la délégation française à la conférence d’examen du TNP en 2010, j’avais eu le privilège de pouvoir longuement échanger à New York avec quelques hibakushas. Je les avais écoutés, avec un immense respect. Et j’avais alors perçu aussi l’indicible d’Hiroshima, la limite de toute représentation de ce qu’a pu être Hiroshima. J’ai visité hier – avec vous puis seul - quelques-uns des lieux de mémoire de la ville. Toute ma vie, il me restera cette sidération de voir ici ce que l’homme a pu s’infliger à lui-même, en ce « point limite » qui ne peut manquer d’interroger le sens même de l’Histoire.

                       

S’intéresser aux conséquences humanitaires de l’arme atomique est évidemment fondamental et légitime - particulièrement dans cette ville devenue, avec Nagasaki, le symbole de l’extrême souffrance provoquée par le feu nucléaire.

 

La difficulté vient de ce que cette préoccupation humanitaire est devenue - ou redevenue -, en quelques mois, une approche politique. Elle connaît aujourd’hui un certain succès sous la forme de l’ « initiative humanitaire » que tout le monde ici a en tête. Mais cette approche, quoique intéressante et légitime, esquive, dans le débat sur l’avenir de l’arme nucléaire, quelques aspects essentiels sur lesquels je tiens à mettre l’accent.

 

II. La question des conséquences humanitaires est née avec la bombe elle-même. Avec la toute première résolution des Nations Unies du 24 janvier 1946, bien avant, donc, le premier essai soviétique, la question des conséquences humanitaires, autant de l’arme atomique comme telle, que d’un affrontement nucléaire, était sur la table. Et faut-il rappeler que le préambule du Traité de Non Prolifération nucléaire commence par ces mots : « Considering the devastation that would be visited upon all mankind by a nuclear war… » ?

 

Alors y a-t-il une réelle actualité à la question des conséquences humanitaires ? Avons-nous des éléments vraiment nouveaux à apporter au débat ? Certains l’affirment. Ils avancent principalement deux types d’argument. D’une part, le risque d’une explosion nucléaire serait plus élevé aujourd’hui qu’hier et, d’autre part, les conséquences humanitaires d’une explosion seraient supérieures aux estimations faites par le passé.

 

Ces arguments méritent la plus grande considération, même si leur présentation relève souvent plus de l’expression d’une crainte que de l’évaluation d’un risque.

 

Certes, quelques États ont fait des tentatives de recherche partielle ; d’autres laissent échapper parfois des déclarations très inquiétantes. Mais les deux cas les plus préoccupants de prolifération, l’Iran et la Corée du Nord, font, depuis plus de dix ans, l’objet d’une attention constante et d’un régime de sanctions fortes. Finalement, aucun autre pays n’est passé durablement au travers des mailles, toujours plus serrées, du filet de la vigilance internationale.

 

La question des acteurs non étatiques, notamment des groupes terroristes, est depuis longtemps un grave sujet de préoccupation. C’est probablement la difficulté extrême à s’emparer d’une arme et de son vecteur, ou a fortiori la difficulté à la fabriquer, qui a orienté les groupes terroristes vers des modes opératoires infiniment plus simples et moins couteux à mettre en œuvre. Ce qui reste à craindre aujourd’hui c’est d’abord une cyber attaque contre un système de commande ou de contrôle et ensuite la fabrication d’une « bombe sale », aux effets humanitaires réels mais beaucoup plus limités que celle d’une arme nucléaire.

 

Quant à la détonation accidentelle d’une arme, qui peut dire sérieusement que, même en cas de cyber attaque, sa probabilité est plus forte aujourd’hui qu’hier ?

 

Que mon propos ne soit pas mal interprété : non seulement il ne faut pas nier ces risques mais, tout au contraire, il faut sans cesse les combattre avec la plus grande vigilance et la plus ferme volonté. Ce qui pose question, c’est de savoir si l’actualité renforce réellement leur intensité. La réponse est non ; mais ce qui a augmenté en revanche, c’est l’aversion au risque de nos sociétés modernes et les progrès normatifs du Droit International Humanitaire.

 

III. Venons-en donc aux conséquences humanitaires. Depuis que les arsenaux de la guerre froide ont été constitués, la question de la destruction de la planète est centrale dans toute réflexion sur les questions nucléaires. Ce que nous disent aujourd’hui de nouvelles recherches, c’est que des dégâts considérables pourraient survenir avec un nombre plus faible d’armes nucléaires, à cause de l’augmentation de leur puissance et de la précision de leurs vecteurs.  

 

En réalité, le nombre d’armes nucléaires dans le monde est encore tel, malgré sa diminution considérable, qu’il est porteur potentiellement d’une capacité d’effacement de toute vie sur terre. Nous le savons depuis les années soixante. Rien de vraiment nouveau dans le débat, sauf pour ceux qui tentent de montrer que l’apocalypse qu’il faudrait redouter dans le futur serait pire que celle que nous avons évitée dans le passé.

 

Au-delà de ces calculs virtuels, c’est la dimension politique du débat qu’il faut aborder. Car, comme nous le savons tous, l’argument des conséquences humanitaires de l’utilisation de l’arme nucléaire est revenu en force dans toutes les  enceintes du désarmement. Vous connaissez tous la position de mon pays sur la question, je n’y reviens pas.

 

Mais permettez-moi de dire ici, à titre strictement personnel, que l’approche humanitaire me paraît minée par des points de faiblesse difficilement surmontables.

(i) La première faiblesse, c’est qu’elle court-circuite le lien, d’une extraordinaire complexité, entre la possession de l’arme et son utilisation. L’approche humanitaire fait l’impasse sur cette réflexion afin de postuler sans démonstration que la possession conduit à l’utilisation et que le risque d’utilisation de l’arme est simplement trop fort pour être acceptable.

 

(ii) C’est d’ailleurs cette différence radicale entre possession et utilisation qui conduit à la deuxième faiblesse de l’approche humanitaire. En dénonçant le caractère immoral et illégal de l’utilisation de l’arme, elle contourne la question de la moralité et de la légalité de sa possession, question beaucoup plus centrale dans le cadre d’un processus de désarmement. Elle conduit à une forme d’injonction faite aux pays nucléaires de désarmer : l’utilisation de l’arme étant immorale et illégale, vous ne pouvez en conscience l’utiliser donc il est inutile de la garder.

 

Je suis personnellement convaincu que cette abusive simplification du lien entre possession et utilisation, aboutissant à les confondre implicitement, renforce aujourd’hui la dynamique de l’initiative humanitaire mais va affaiblir à terme sa crédibilité.

 

Elle bute d’ailleurs sur sa propre tentative de délégitimation de la dissuasion, consistant à dire qu’une arme nucléaire est une arme comme les autres, en ce que sa possession laisserait obligatoirement présager son emploi. Or l’Histoire a montré le contraire.

 

Certains verront là, la défense d’un « ordre nucléaire » que les pays possesseurs n’accepteraient en réalité de modifier qu’à la vitesse d’une tortue, tant cet « ordre » les arrangerait. Mais l’image d’une asymétrie nucléaire qui s’exercerait au profit de huit ou neuf pays et au détriment des autres est trompeuse.

Prenez pour vous en convaincre, par exemple, les populations de ces huit ou neuf pays, ajoutez celles des Etats non nucléaires de l’OTAN dont les pays bénéficient de la dissuasion élargie. Vous obtenez plus de la moitié de la population mondiale. Si vous ajoutez les pays, notamment d’Asie, auxquels les États-Unis ont réaffirmé qu’ils bénéficiaient du « parapluie nucléaire » américain, on atteint une proportion de 59% de la population mondiale, ces 59% représentant au demeurant 87% du PIB mondial.

 

Tout cela pour rappeler que, si certains d’entre vous considèrent que le paradigme nucléaire « bénéficie » à certains États, alors ils doivent admettre qu’il ne bénéficie pas seulement à une minorité d’États mais à une majorité de la population mondiale.

 

Cette situation explique d’ailleurs en grande partie la lenteur des processus de désarmement nucléaire. Il faut prendre le monde tel qu’il est. Le nucléaire fait partie intégrante de notre système de sécurité collective et on ne peut changer ce système en profondeur, malgré ses défauts réels ou fantasmés, sans alternative crédible. Je vais y revenir.

 

(iii) Cela étant, comment ne pas comprendre l’impatience de certains ? Il faut l’entendre mais refuser qu’elle conduise à dénoncer de fausses urgences. Et donc qu’elle creuse le fossé entre Etats nucléaires et non nucléaires. Là réside la troisième faiblesse de l’approche humanitaire en tant que dynamique politique. Si l’objectif commun est celui d’un monde sans armes nucléaires, cela entraîne, d’un point de vue stratégique, qu’un objectif commun « supérieur » soit celui de la construction d’un système de sécurité collective crédible sans armes de destruction massive. Voilà qui  devrait mobiliser toutes les énergies mais ne pourra se faire si le dialogue est en permanence marqué par la stigmatisation de tel ou tel. Nous ne pouvons que regretter que la Conférence d’examen du TNP de cette année n’ait pas envoyé le bon message et ait échoué à nous mettre dans la bonne voie.

 

C’est la raison pour laquelle je ne crois pas pour ma part que le désarmement nucléaire puisse s’opérer simplement par la voie juridique, par exemple par une convention d’élimination globale élaborée hors de toute considération stratégique.

 

Je voudrais ici rendre hommage à la contribution du Japon aux efforts en faveur du désarmement nucléaire tout en prenant en compte les intérêts de sécurité de tous les pays, y compris les pays nucléaires. L’approche japonaise du désarmement nucléaire se traduit par une résolution présentée chaque année en première commission de l’Assemblée Générale des NU. Mon pays soutient cette résolution.

IV. Ce qui est en jeu est la problématique de la paix et de la sécurité, à échéance prévisible, dans un monde devenu post-nucléaire.

 

1. Trois éléments essentiels doivent être pris en compte.

 

(i) Le premier, le plus simple, correspond à une réalité malheureuse : on ne désapprendra pas la bombe. Et on ne peut aller vers un désarmement nucléaire complet si l’on n’a pas résolu la question de la résurgence possible de l’arme atomique. C’est à dire l’apparition, dans un monde dénucléarisé, d’un déséquilibre radical et désormais incontrôlable du système international.

 

(ii) Le second élément est plus pragmatique. La disparition, dans le contexte actuel, de l’arme nucléaire signifierait le retour de la course aux armements conventionnels. De ce point de vue, la perspective d’un monde sans armes nucléaires n’est pas en soi nécessairement morale ni désintéressée, car elle assure aux pays dotés de puissantes industries d’armement, une suprématie par le développement d’un surcroît de moyens conventionnels. Ou, pire encore, par la recherche de nouvelles armes aux conséquences presque aussi terribles  que celles des armes nucléaires mais dont le seuil d’emploi aurait été abaissé par rapport à ces dernières.

 

(iii) Ce qui conduit au troisième élément, de loin le plus problématique et peut-être le plus tragique. Il est de savoir si la fin de la dissuasion nucléaire à court terme signifierait le retour des grandes guerres dont ma génération a pensé être définitivement débarrassée.

           

2. Tous les arguments relatifs à la dissuasion sont réversibles. On ne peut pas prouver que la dissuasion nucléaire a empêché un nouveau conflit mondial ou de très forte intensité, ni prouver que ce sont d’autres facteurs de paix qui ont été plus déterminants dans le maintien d’une stabilité relative entre les puissances.

 

Je pense pour ma part que, depuis Hiroshima et sans doute à cause d’Hiroshima, la dissuasion n’est pas qu’affaire de technique ou de stratégie militaire. Elle contient la violence la plus extrême, dans les deux sens du mot. Elle porte en elle-même la possibilité de cette extrême violence autant que celle de sa retenue voire de son inhibition.

 

Personne ne peut ainsi penser que la perspective d’une guerre nucléaire ou d’un affrontement direct entre les grandes puissances est plus forte aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. A l’inverse, l’Histoire nous enseigne depuis toujours ce qu’est une situation où aucune dissuasion ne peut arrêter la folie meurtrière des hommes. Devant la question, au fond très récente, des conséquences humanitaires de l’arme nucléaire - et sans préjudice de l’aspiration légitime de prévenir toute répétition des conséquences horribles de l’usage des armes nucléaires – on ne peut que se souvenir du coût humain tragique des conflits et des guerres de siècles d’histoire, même en l’absence d‘armes nucléaires.

 

3. Nous sommes confrontés sans cesse à de nouvelles questions et à de nouveaux défis. Mais dans ce monde moderne, les guerres de grande ampleur qui ont caractérisé le 20ème siècle ont disparu. Un monde sans armes nucléaires demeure, à échéance prévisible, à la fois souhaitable et peut-être atteignable. Mais l’objectif premier demeure la paix et la stabilité de la planète.

 

C’est le souvenir des victimes d’Hiroshima et de Nagasaki qui a sans doute empêché que l’arme atomique soit à nouveau utilisée ; qui a sans doute retenu la main des puissants dans les pires moments où ils cherchaient à s’affronter ; qui a agi comme un frein puissant à l’escalade catastrophique de la violence entre les très grandes puissances. Que ces victimes soient à jamais honorées ; nous vivons aujourd’hui encore sous leur protection./.

 

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