« Sur la frontière... »

Conférence à l’INHESJ

École militaire - 13 mars 2018

 

 

Nous sommes ici réunis pour un séminaire sur la frontière, l’immigration, l’asile et les déplacements de population en général. Mais il m’a été demandé de commencer par une approche plus large de la notion de frontière. Parce que c’est une notion qui entretient de nombreuses confusions, voire de nombreuses passions.

Au plan politique, par exemple, le débat est violent entre deux extrêmes : le nationalisme arc-bouté sur les tracés des frontières et le cosmopolitisme qui appelle à leur effacement.

Au plan conceptuel, la modernité technologique (de la vente sur internet aux cyber attaques en passant par le téléchargement ou les réseaux sociaux) amène à s’interroger sur les dynamiques des espaces sans frontière. Deux exemples d’approches, politiques et technologiques, qui, parmi d’autres, posent une question-clé : « A quoi servent les frontières aujourd’hui ? ». Question qui en appelle immédiatement une autre : « Les frontières sont-elles efficaces pour remplir le rôle qui leur est assigné, notamment pour contrer ce qui nous menace ? ». Et puis, dans le cadre de ce séminaire, nous devrons regarder comment notre conception de la frontière à travers notre histoire, a conduit à la relation très sensible de notre pays aux migrants et, peut-être plus encore, aux enfants et petits enfants de ces derniers. 

 

I. Première question donc : « A quoi servent les frontières aujourd’hui ? ».

C’est une interrogation très pratique. Tout le monde croit savoir à quoi sert une frontière. Mais on oublie souvent qu’elle a des significations multiples, y compris symboliques, et qu’elle remplit de multiples rôles.

 

a. Trois rappels

 

1. Une communauté, un monde, n’existent que par rapport à son extérieur. « La ville des villes », Rome, est fondée à partir de rien par une limite que trace Romulus dans le sol avec un soc de charrue. Toute tentative d’instaurer un ordre dans un système humain nécessite une limite. « Comment mettre de l’ordre dans le chaos ? » interroge Régis Debray dans Eloge des frontières. « En traçant une ligne. En séparant un dehors d’un dedans. »

Historiquement, la frontière s’est imposée comme une nécessité intellectuelle et morale pour se définir par différence avec l’autre. 

2. Deuxième rappel : La frontière est non seulement ce qui définit mais ce qui donne du sens à notre monde. Le bornage de la frontière produit des formes de sacralité, autrement dit ce qui a le plus de sens dans nos existences. Ce n’est pas évident : certains considèrent qu’une communauté se définit d’abord par toute une série de valeurs et d’interdits et qu’elle n’a pas besoin d’avoir un territoire pour se reconnaître. En particulier, le ciment religieux fonctionne aussi bien chez des peuples dont l’Histoire s’est largement pensée comme diasporique (le peuple juif) que déterritorialisée (l’Umma musulmane). 

Le sens vient aussi de la temporalité. La frontière offre une durée à l’être doué d’une identité. Le Français n’est pas partout chez lui mais les frontières lui permettent d’être durablement français.

3. Troisième rappel : la frontière est une séparation qui permet l’hospitalité envers l’Autre, et appelle au partage.

Elle est ce qui me permet d’accueillir ou de refuser l’Autre, à partir d’un lieu qui m’appartient ou auquel je considère appartenir. Elle est structurante de ma démarche consistant à savoir qui je vais considérer comme digne ou non d’être reçu. Elle me permet donc de sélectionner ou de filtrer, dans un système d’interactions qui peuvent être de différentes natures, mais qui touchent souvent la question économique et toujours, de près ou de loin, la question identitaire.

Ces éléments, que je viens de rappeler, sont loin d’être « hors sol ». Ils s’inscrivent dans le contexte actuel de la mondialisation.

b. Quels sont les éléments de ce contexte que nous devons garder à l’esprit pour analyser la question de la frontière ?

1. Premier constat : Après la chute du Mur et pendant près de trente ans, nous avons vécu une période de disparition progressive des frontières sous l’effet de la mondialisation marchande. Mais tout est en train de changer.

Au début des années 90, l’intégration par les échanges, la circulation des personnes, des services et des biens, les tendances à l’uniformisation culturelle ont pu faire croire à une convergence vers l’unité du monde et à la construction d’une « communauté internationale ». Les « Sans frontière » avaient le vent en poupe, qu’ils soient médecins, architectes, avocats… 

Sauf que le vent a tourné. La dynamique d’aujourd’hui est à la fragmentation du monde. Au retour des frontières, des murs et des barbelés. Et à la confirmation de faiblesses persistantes de la gouvernance mondiale pour réguler les grands flux internationaux.

2. Deuxième constat : L’Europe, construite sur le droit et sur la culture du compromis, n’a pas réussi à diffuser son modèle de disparition aboutie des frontières.

Comme vous le savez, l’Union Européenne se trouve désormais confrontée à la remise en cause de sa propre cohésion interne. Brexit, référendums catalan et même corse, fermeture identitaire de certains pays comme la Pologne et la Hongrie… Sous l’effet de la crise économique, de la fatigue des opinions publiques vis-à-vis des ambitions intégratrices, des crises migratoires, l’Europe a remis en cause l’une des manifestations les plus fortes de son unité, Schengen et la libre circulation des personnes.

3. Enfin, troisième constat, évident dans le cadre de ce séminaire : avec la marchandisation du monde, on assiste, depuis une trentaine d’années, à la mondialisation des flux migratoires.

Les migrations ne sont pas un phénomène marginal de la mondialisation. Elles lui sont consubstantielles. Le phénomène est d’ailleurs appelé à s’amplifier, ne serait-ce qu’en raison des perspectives démographiques, du différentiel de revenu entre pays riches et pays en développement, de l’évolution de la situation politique dans un certain nombre de pays. A quoi s’ajoute désormais l’impact du changement climatique.

Dans ces conditions, la frontière n’est qu’un élément parmi d’autres du problème migratoire. D’autres enjeux mondiaux sont devenus critiques : liens entre migrations et développement, flux croissants de déplacés environnementaux, urbanisation galopante de la planète, etc. Et la gouvernance mondiale des migrations internationales semble toujours débordée par ces évolutions inévitables.

 

II. D’où, maintenant la deuxième grande interrogation, relative à l’efficacité de la frontière. Autrement dit, la frontière me protège-t-elle efficacement de ce qui me menace ?

 

a. Commençons par le commencement. La frontière marque d’abord la limite vis-à-vis d’entités extérieures susceptibles de porter atteinte à mon existence même.

 

C’est ce qui définit le premier rôle de la défense nationale : défendre la frontière contre ce qui peut menacer mes intérêts vitaux. Les situations sont très différentes à travers le monde. En ce qui nous concerne, la menace existentielle sur la France semble avoir aujourd’hui disparu.

Cela étant, soixante-dix ans de paix sur le territoire métropolitain n’ont pas complètement effacé deux traumatismes nés de notre histoire et qui restent bien présents dans notre inconscient collectif.

1. Celui de l’envahissement. Nous sommes un pays qui a été envahi. Les exemples sont encore nombreux, ne serait-ce que depuis cent cinquante ans, où les frontières ont été enfoncées : percement des lignes françaises lors de la bataille de Sedan (1er septembre 1870) qui conduit à la capture de Napoléon III, contournement de la ligne Maginot qui contribue à la débâcle de juin 40 et jusqu’à la crainte, réelle ou fantasmée pendant la guerre froide, de voir « les chars soviétiques à Paris ».

2. Deuxième traumatisme, celui de la décolonisation, laquelle fait perdre en vingt ans à l’Empire colonial français 95% de son territoire de l’entre-deux guerres. Empire colonial qui était le second après l’Empire britannique et qui était, ne l’oublions jamais, le premier Empire musulman du monde.

Ces deux traumatismes (frontière enfoncée et perte de territoire) conditionnent beaucoup notre attitude vis-à-vis des migrations de masse. Mais pour autant, nous ne nous sentons pas menacés dans notre existence mais plutôt dans notre identité.

Il est loin d’en être de même dans de nombreux pays du monde. La tendance aujourd’hui est plutôt d’ériger des murs qui bloquent que des frontières qui filtrent. Notons d’ailleurs que les murs de séparation ne coïncident pas toujours avec des lignes frontalières. Certes, c’était le cas du mur de Berlin, ça l’est du no man’s land miné entre les deux Corées, ça le sera de la barrière mexicaine voulue par Trump si elle est construite. Mais ce n’est pas le cas du mur qui sépare Israël des territoires sous administration palestinienne. Le vocable n’est d’ailleurs pas neutre. Les Israéliens appellent « barrière de sécurité » cet édifice et jamais « mur frontière » : ce serait reconnaître une frontière et donc implicitement, de l’autre côté, l’existence d’un Etat palestinien.

b. Passons donc à une deuxième menace, celle du terrorisme – en l’occurrence, du terrorisme islamiste.

L’action terroriste ne vient plus, comme autrefois, à l’appui de combats tactiques et localisés (anarchistes russes, combattants palestiniens, indépendantistes de l’ETA ou de l’IRA, GIA algériens,…) ou de combats idéologiques reflétant les affrontements de la guerre froide (Fraction Armée Rouge, Action Directe,…). Les racines du terrorisme sont désormais, à la fois, globales et locales.

Et le terrorisme s’est déterritorialisé. On entend parfois dire que « l’ennemi est partout et nulle part » ; il s’agit d’une facilité de langage mais qui souligne, assez justement, que le prochain attentat peut survenir à tout moment et n’importe où. Nous devrons vivre à l’avenir avec des organisations islamistes qui, à l’instar de Daech, se pensent transnationales par nature.

 

A cet égard, l’exemple de l’Etat islamique est particulièrement éclairant. Même si Daech est aujourd’hui quasiment détruite sur ce qui a été son territoire, il faut revenir sur son action pour bien comprendre ce qui nous menace. 

 

1. Daech a cherché et cherche encore à remettre profondément en cause la notion de frontière, y compris dans son sens politique.

 

En premier lieu, Daech est revenu à une vision islamique « originelle » des relations internationales. L’espace se partage en deux territoires, un premier où s’applique la loi de Dieu, le dar al-islam (la demeure de l’islam, le califat) et un autre qui n’est pas soumis à la loi divine et qu’il faudra soumettre, le dar al-harb (la demeure de la guerre, ou terre à conquérir). Au passage, Daech écarte ainsi délibérément le concept historique de dar al-solh (la terre de la trêve, de la cohabitation), ce qui revient à prôner une lutte sans merci contre tous les ennemis de l’islam.

 

Bien entendu, cela fait longtemps que la division du dar al-islam en une multitude d’Etats nationaux différents a rebattu les cartes dans le monde musulman. Mais pour Daech, afin de retrouver l’unité idéale en même temps que la pureté et la puissance, il faut abattre ces barrières dressées au sein de la communauté musulmane, l’Umma.

 

Deux priorités sont affichées en ce sens. D’abord, pour faire revivre un califat « holistique », l’organisation a tenté d’effacer, sur le territoire soumis plus ou moins à son contrôle, la démarcation entre la Syrie et l’Irak issue des accords Sykes-Picot du 16 mai 1916.

Par ailleurs, pour s’attaquer au dar al-harb, Daech a mis en place une stratégie différente des organisations islamistes qui l’ont précédé. A l’envoi de commandos venus de l’étranger, Daech a ajouté ou substitué progressivement un recrutement et/ou une instrumentalisation d’apprentis djihadistes sur le lieu même où seront commis les attentats. Bien au-delà d’une logique d’efficacité (mieux choisir les cibles, limiter les risques liés aux déplacements internationaux), c’est un double message politique profondément déstabilisant qui est envoyé au monde :

  • Nous avons bâti une stratégie de diffusion de notre action qui, dans sa conception même, renvoie à l’absence de délimitations géographiques de l’Umma ;

  • Surtout, vos frontières ne délimitent plus un « extérieur » d’où viendrait la menace car nos combattants sont déjà chez vous, ils y sont nés pour la plupart et sont le produit de vos propres sociétés avant même d’y être nos relais.

 

2. Daech, comme les autres organisations terroristes en réseaux, est passé maître dans l’art de contourner les frontières physiques.

 

Celles-ci n’ont pas disparu mais leur fonction de gardienne d’un territoire est sérieusement mise à mal. La porosité des frontières, notamment dans l’espace Schengen, a facilité la continuité de la menace opérationnelle, c’est-à-dire la continuité du lien organisationnel entre l’Etat islamique et les terroristes qu’il instrumentalisait et instrumentalise encore peut-être à distance (endoctrinement, formation en Syrie et en Irak, appuis logistiques). De plus, Daech a transposé une part essentielle de son activité dans le cyber espace (propagande, recrutement, guerre psychologique,…), monde sans frontières par excellence, en surplomb du monde réel avec lequel  il interagit sans cesse.

 

En conséquence, l’action terroriste menée par Daech et les autres organisations terroristes islamistes se caractérise, hors de la zone du « califat », par une absence de front (c’est-à-dire de zone de contact entre entités ennemies) au profit d’une part de l’infiltration et la dissémination de « terroristes sans frontières » (que Daech a appelé les « lions du Califat ») aussi bien que le ralliement et l’instrumentalisation de combattants, plus ou moins isolés, sur le lieu même où ils vont commettre leurs attentats (les « soldats du Califat »). Et cette pieuvre djihadiste s’inscrit géographiquement dans des espaces « fluides » (c’est-à-dire faiblement contrôlés et où ces djihadistes évoluent facilement) : cités périurbaines, cybermonde, mais aussi espace Schengen et déserts moyen orientaux, … qui facilitent une diffusion mimétique des modes opératoires terroristes à travers le monde.

Une spécificité de Daech - et une première historique - restera ainsi d’avoir tenté de, simultanément, territorialiser, au moins temporairement, un « Etat islamique » sunnite et déterritorialiser le terrorisme international.

Quel est l’avenir de cette approche ? L’inévitable reflux territorial de l’Etat islamique oblige cette organisation à repenser sa stratégie d’implantation territoriale. Une fois ses fiefs irako-syriens tombés, trois options principales s’offrent à elle :

- La première consiste en une relocalisation du noyau de l’EI (en Libye, au Yémen, au Pakistan, en Afrique sub-saharienne…) Il semble cependant que le rapport des forces dans ces pays tourne au désavantage de Daech et ferme progressivement une telle option.

- La deuxième consiste en une clandestinisation, c’est-à-dire à rester en Irak et en Syrie, en se fondant dans la population et, peut-être, allier ses forces à celles de ses frères ennemis, à commencer par Al Qaïda, pour des raisons d’efficacité ; une telle option correspondrait à une régression du projet initial du Califat, dictée par la nécessité mais sans doute inacceptable pour certains dirigeants « historiques » survivants.

- La troisième option serait une virtualisation : la mutation de Daech en un « Etat islamique sans Etat », c’est-à-dire en un pur réseau, organisé sur le dark web, de combattants à travers le monde, avec ses idéologues, ses recruteurs et ses apprentis djihadistes prêts à passer à l’acte. Cette dernière option correspondrait bien à une organisation qui, depuis son origine, a gagné une parfaite maîtrise des réseaux numériques et de la propagande à distance. 

 

Relocalisation, clandestinisation, virtualisation : très probablement, l’avenir de Daech sera fait d’un mix de ces possibilités qui toutes interrogent la nouvelle relation entre terrorisme et frontière.

 

c/ Enfin, troisième menace, les nombreuses formes des menaces criminelles contemporaines, en particulier la criminalité transnationale organisée. 

 

1. Premier élément à garder en mémoire : La mondialisation s’est faite par le marché et pas par le droit. 

Que les marchands souhaitent la disparition des frontières qui entravent les flux, c’est une évidence parfaitement montrée par les libéraux anglo-saxons dès le 18ème siècle.

Avec l’ouverture des frontières à la circulation des personnes, des biens et des capitaux, le marché a envahi toutes les sphères de la société, même les plus intimes. Le droit n’a pas suivi ce mouvement. Et c’est dans ce « retard du droit sur le marché » qu’une bonne partie des phénomènes criminels contemporains montent en puissance. Le marché s’est mondialisé, faisant tomber les frontières ; pas le droit. 

2. Deuxième élément à garder en tête sur la frontière : L’Etat a perdu le monopole de l’élaboration normative sur son propre territoire. 

L'édification des règles juridiques peut être désormais transférée à un cadre supranational (on pense à l’Europe ou aux grands traités internationaux). Elle peut aussi être établie par les instances régulatrices de nouveaux réseaux (bien peu de responsables savent ainsi qui élabore les normes d'Internet). Elle peut enfin être « auto générée » par des systèmes communautaires décidés à faire primer leurs propres règles sur les lois nationales.

 

3. Troisième élément. Conséquence de l’abaissement des frontières et des facilités de déplacement, la mondialisation va jusqu’à brouiller les notions de légalité et d'illégalité.

 

En effet, elle amène un nombre croissant d'individus et d'entreprises à ne plus se demander si un acte est répréhensible en soi mais s'il existe un moyen de l'effectuer en toute légalité quelque part dans le monde.

 

Achat de drogues, pédophilie, opérations chirurgicales particulières, mais aussi évasion fiscale ou corruption : ce que vous ne pouvez pas faire chez vous, vous allez le faire ailleurs, pour peu que le coût soit suffisamment faible pour que l'opération soit rentable. Sans vous poser trop de questions puisque là où vous le faîtes, c’est légal.

 

Résultat des courses : qu’observons-nous ?

- D’abord, le revers de la médaille du développement des échanges : l'offre et la demande de produits ou d'actes illicites s'organisent aussi, aujourd'hui, en un marché. Ce « marché du crime », dont Internet constitue l'un des vecteurs essentiels, s'est progressivement ouvert à une concurrence élargie dans tous les domaines, y compris celui des trafics de personnes (trafic d’êtres humains, pédophilie, prostitution) et d'organes. 

- Le retard du droit sur le marché et l’abaissement des frontières entraîne que les entreprises les plus performantes dans le cadre de la mondialisation sont les entreprises criminelles. Car elles disposent des mêmes atouts que les entreprises de la sphère légale sans en avoir les contraintes.

 

Par les facilités offertes par la mondialisation, les activités criminelles transnationales s’adaptent et mutent sans arrêt : de la cyber extorsion à la contrefaçon de médicaments en passant par le trafic de déchets, l’innovation des mafias et du crime organisé en général n’a pas de limite. 

 

La réactivité de ces entreprises criminelles, la plasticité de leurs méthodes et l’hybridation de leurs acteurs montre qu’elles ne ratent  jamais, pour ce qui les  concerne, le train de l’innovation… et qu’elles ne cessent, pour agir, d’inventer, de s’adapter et, bien entendu, de profiter des divergences entre les approches nationales ainsi que des faiblesses de la coopération policière et judiciaire internationale.

 

- Troisième observation : Les frontières paraissent de moins en moins opérantes pour s’opposer aux lames de fond délictueuses ou criminelles de la mondialisation.

 

Donnons trois exemples.

 

(i) D’abord, les activités transnationales que les Etats n’arrivent plus à contrôler à cause de leur puissance propre, du rapport de force avec les gouvernements. C’est le cas des marchés financiers. 

 

Des capitaux numérisés échappant à tout contrôle… des technologies autorisant des transactions financières à très haute fréquence ; des algorithmes prédictifs permettant de devancer la décision humaine… : la finance moderne se moque des frontières.

Elle a tous les atouts pour s’affirmer comme l’un des principaux terrains du « grand jeu » criminel mondial. Sa caractéristique est que les principaux prédateurs sont des spécialistes de haut niveau parfaitement intégrés dans des structures licites.

(ii) Deuxième exemple : les innovations technologiques immédiatement internationalisées que les gouvernants ont du mal à réguler parce qu’elles évoluent très vite. 

 

C’est le cas d’internet bien évidemment, mais aussi des autres révolutions technologiques comme les biotechnologies, la robotique et les nanotechnologies. Quel sens donner à la frontière devant la diffusion de telles révolutions ? Que signifie la frontière dans le marché des data, si l’on se souvient par exemple que 50% des data numériques des Français sont stockées aux Etats Unis ?

 

Le problème, ce ne sont d’ailleurs pas ces révolutions en elles-mêmes mais leur détournement à des fins criminelles. L’imprimante 3D et le vol de propriété intellectuelle. Les drones bon marché et la surveillance des lieux à cambrioler. La génomique et la manipulation de l’humain. De façon générale, il faut anticiper la capacité d’entités criminelles à détourner ces avancées technologiques déterminantes à leur seul profit. Comme pour la finance, il se produira des crimes ponctuels mais aussi de grandes manipulations orchestrées par des entités puissantes. On connaît déjà un certain nombre de manipulations de groupes de population par le truchement des réseaux sociaux. 

 

(iii) Troisième et dernier exemple. Il existe un certain nombre de problèmes transnationaux par nature qu’il faudrait régler de façon transnationale, sans s’occuper des frontières. Sauf que l’on n’y arrive pas. Et les entités criminelles s’emparent de ces sujets en jouant sur les différences de législations nationales.

Un exemple frappant parmi d'autres : les questions environnementales.

Un des risques majeurs, peut-être le plus important pour notre avenir, est celui de la dégradation de l’environnement. On peut raisonnablement penser que, sous la pression des opinions publiques, et peut-être grâce à la COP21, des législations vont progressivement se mettre en place pour en protéger des pans essentiels. Mais on peut aussi prédire que cela se fera en ordre dispersé, avec des contraintes juridiques très différentes selon les pays et selon les secteurs. Pain béni pour la criminalité internationale ! De la gestion des déchets urbains aux poubelles nucléaires, des trafics d’espèces rares au truquage des quota de pêche, de la déforestation abusive à la mise en dépendance de populations par les OGM, de la manipulation financière sur les quotas carbone à celle sur le cours boursier des terres rares, ce qui va se jouer autour de la survie de la planète dans les années qui viennent va offrir des opportunités formidables à tout un ensemble d’entités criminelles spécialisées.

 

J’arrête là ces exemples destinés à vous montrer que le crime transnational apparaît ainsi, comme les migrations, consubstantiel à la mondialisation. Qu’il se moque des frontières et que cela va continuer. Dans un avenir prévisible, il y aura bien sûr des constantes – et d’abord la diversité des menaces qui planent sur les nations, les individus ou les entreprises. L’insécurité continuera de constituer un phénomène protéiforme qui se traduit par la délinquance ordinaire, certes, mais aussi par l’action de grandes organisations criminelles transnationales, par les offensives concurrentielles déloyales de certains acteurs économiques à l’autre bout du monde, par l’espionnage industriel grâce au hacking à distance, par les cyber attaques pouvant toucher nos infrastructures vitales ou, bien sûr, par le terrorisme. Et cette liste est loin d’être exhaustive. 

 

A la lumière de mes deux premiers points (rôle et efficacité ou plutôt le manque d’efficacité de la frontière), je voudrais maintenant, dans la troisième partie de mon propos, revenir à

III. la question migratoire en France dans ses conséquences politiques, économiques et sociétales.

 

En trente ans, la mondialisation a profondément modifié les forces et les faiblesses des modèles d’accueil et d’intégration occidentaux, à commencer par le nôtre.

a. Premier constat : nous avons sans doute tardé à prendre en compte le changement de nature des migrations contemporaines.

 

Nous connaissions une immigration où, même si la décision de quitter son pays relevait d’un motif économique, celle du choix du pays d’arrivée était « civilisationnelle ». L’adhésion aux principes de la société d’accueil allait de soi : on émigrait ainsi vers la France pour rejoindre un cadre politique et social bien défini, dans l’adhésion à ses valeurs constitutives. Souvent même, on allait vers la liberté contre l’oppression, vers la réalisation personnelle contre un cadre collectif étouffant.

Nous avons basculé depuis vingt ans vers une immigration où le choix du pays d’arrivée est aussi « économique » que la motivation du départ, et concentré sur le mieux-être matériel. Dans ces conditions, les nouveaux arrivants visent une installation en continuité avec leur société de départ, dont ils cherchent à conserver, dans la mesure du possible, les principes et les mœurs.

b. De ce lien avec le pays d’origine découle le deuxième constat. Nous n’avons pas perçu l’influence croissante, chez nous, de certains pays d’origine des populations immigrées, qui prétendent exercer un contrôle sur elles, y compris religieux.

C’est bien connu dans les cas du Maroc, de l’Algérie, de la Turquie mais quelques autres protagonistes sont aussi à l’œuvre. De plus en plus de communautés issues de l’Afrique sub-saharienne entretiennent ainsi des liens directs d’influence religieuse avec leurs pays d’origine.

Nous avons négligé la vulnérabilité des populations immigrées ou issues de l’immigration à un discours prosélyte venu d’Arabie saoudite et des États du Golfe (et, dans une moindre mesure, depuis l’Asie). Cette infiltration se fait essentiellement via les réseaux associatifs, les salles de sport mais aussi le football, et pallie notamment l’abandon par l’Etat du travail social dans les cités périurbaines (alphabétisation, appui aux femmes,…). Mais elle se fait aussi via internet, à travers une déterritorialisation de l’influence religieuse.

c. D’où le troisième constat : notre modèle d’intégration s’avère être à bout de souffle. 

Nous avons la plus grande difficulté à résoudre la question de l’inclusion sociale des jeunes issus de l’immigration post coloniale (la question n’est plus celle de l’intégration, au sens strict du terme, puisqu’ils sont désormais quasiment tous de nationalité française) avec une problématique de discrimination, renforcée par une croissance faible et de nombreuses difficultés d’accès à l’emploi. On observe partout en France, dans les collèges et les lycées, une augmentation du nombre de jeunes qui se considèrent avant tout musulmans et liés aux pays d’origine de leur famille, et seulement ensuite Français. Nous sommes donc confrontés à un problème de citoyenneté, au sens où celle-ci a pour signification profonde une allégeance prioritaire à l’Etat et à la nation - et non à une religion, un autre pays, voire une ethnie, un clan ou une tribu -, ce qui est loin d’être le cas pour ces jeunes, alors que le problème ne se posait guère pour leurs parents.

On observe ainsi plusieurs tensions individuelles ou collectives qui, parmi d’autres, concourent à la radicalisation de certains jeunes :

(i) Une difficulté à « trouver sa place », à « exister » et à (re)gagner dignité et considérationdans notre monde hypermoderne, où chaque individu se retrouve livré à sa propre liberté et socialement défini (et évalué) par sa seule capacité personnelle à agir. 

La frustration s’avère particulièrement forte parmi les enfants issus de l’immigration qui se sentent « étrangers » dans leurs deux cultures. Il s’agit là de processus psychologiques individuels bien connus, qui peuvent devenir une pathologie sociale lorsqu’ils touchent, comme c’est le cas aujourd’hui, un grand nombre d’individus.

(ii) La tentation d’un retour vers le religieux, portée par le désir universel d’appartenance à une communauté, et s’affichant en réaction à la désacralisation de l’espace public comme à la perte de tout projet messianique du politique. Et lorsque cette tentation se traduit par une radicalisation religieuse, elle va de pair avec le rejet d’un système de normes vécues comme dénuées de tout caractère transcendant, centrées sur l’individualisme, la permissivité et la consommation.

Je n’insiste pas outre mesure sur cette question du lien entre frontière et religion parce que ce n’est pas l’objet du débat aujourd’hui. Cela étant, c’est un point fondamental sur lequel nous pourrons revenir si cela vous intéresse pendant le débat. Gardez juste en tête que le « retour du religieux » auquel on assiste partout a un lien direct avec le chaos du monde et l’explosion du nombre de migrants, de réfugiés et de déplacés, à travers trois dynamiques :

(i) La capacité des religions à maintenir la cohésion des communautés lorsque l’ancrage territorial se délite ; Proverbe arménien : « la religion est l’âme vivante de la Nation absente ».

(ii) La capacité de certaines religions à faire du prosélytisme conquérant en se jouant des frontières politiques.

 

(iii) Enfin, les religions s’affirment créatrices de sens là où les États butent sur l’insuffisance de la transcendance du fait national. Cela signifie que, lorsque le politique s’affaiblit et peine à incarner une identité collective, les phénomènes communautaires viennent le remplacer pour combler à leur profit cette déliquescence spirituelle, à travers les clergés et les confréries plus ou moins sectaires. 

 

Conclusion

La mondialisation, caractérisée non seulement par l’effacement progressif des frontières mais aussi la multiplication de réseaux planétaires de toute nature (économiques, sociaux, scientifiques, artistiques…) bouleverse de nombreux repères. Elle est, en conséquence, vécue de façon radicalement différente selon les individus. 

Pour les uns, elle favorise la paix entre les nations en permettant l’avènement de sociétés ouvertes, égalitaires, multiculturelles et pleinement conscientes des dégâts historiques des nationalismes. Les intégrismes de toute nature en constitueraient des crispations conservatrices appelées à s’effacer, tôt ou tard, devant la démocratie, la liberté individuelle et le marché, ces marqueurs d’une volonté d’universel portée par l’Occident.

 

Pour les autres, le concept de « citoyen du monde » est une dangereuse mystification. L’abolition progressive des frontières aurait pour conséquence paradoxale la création de nouvelles et multiples lignes de fractures sociales et culturelles qui ébranlent les cohésions nationales.

 

Et donc vous pouvez considérer que les malheurs du monde sont liés à un trop de frontière ou à un pas assez de frontières. Ainsi la ghettoïsation, le communautarisme ethnique, l’intégrisme religieux, les formes exacerbées de chauvinisme,… tout cela apparaitra aux premiers comme l’effet d’un excès de frontière et de volonté de différenciation, là où les seconds en dénonceront, au contraire, un déficit.

 

A vous de choisir, selon l’analyse que vous faites de la situation. 

Ce que l’on peut dire pour finir, c’est que les conséquences de notre vision de la frontière sur les politiques migratoires sont considérables. En Europe par exemple. Mme Merkel en Allemagne ou M. Orban en Hongrie ont des visions diamétralement opposées de la question migratoire. Tout le monde essaie de trouver des compromis entre des intérêts presque toujours contraires, et dispersés entre une multiplicité d’acteurs. Intérêt des migrants, du pays de départ, du pays de transit ou d’arrivée, etc.

Que devons-nous faire devant de tels problèmes ? A titre personnel, je dirais : Etre nous-mêmes et le rester. Etre lucide et protéger nos intérêts politiques et économiques sans naïveté. Travailler la question identitaire sans complaisance. Mais aussi garder, au moins au fond de soi-même, une approche des questions migratoires empreinte d’humanisme, de fraternité, de respect d’autrui et de bienveillance, hors desquels la France, que vous représentez dans vos fonctions comme tout un chacun, perdrait l’essentiel de son message au monde.

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