« La conjonction des crises et des menaces »

Intervention devant les entreprises

réunies par le Centre de crise et de soutien (CDCS).

MEAE (Site Convention) - 18 janvier 2018

Nous vivons aujourd’hui dans un environnement multipolaire en profonde mutation. S’il n’y avait que deux mots à retenir pour le caractériser, retenez instabilité et imprévisibilité. Les exemples ne manquent pas : du Brexit à l’élection de Donald Trump, du referendum kurde à celui de la Catalogne, pour ne pas citer l’accès de la Corée du Nord à une réelle capacité nucléaire ... 

 

La zone Moyen-Orient reste évidemment la plus emblématique : rien que dans les trois derniers mois, nous avons vu la démission - surprise puis reprise - de Saad Hariri au Liban, l’annonce par l’Irak de la fin de Daech, l’assassinat de l’ex-président Ali Abdallah Saleh au Yémen, l’annonce de Donald Trump sur Jérusalem… Sur un nombre croissant de points chauds de la planète, l’exercice de la boule de cristal devient impossible. Si l’un de vous peut me dire avec certitude ce que sera la Syrie dans seulement un an, qu’il se signale. En fait, nul ne le peut.

Mais nous pouvons bien entendu donner les lignes de force essentielles du contexte international. 

1. Un environnement stratégique instable et incertain

Ce qu’il faut retenir des crises, ce sont leur simultanéité, leur complexité et leur dispersion géographique dans un monde de plus en plus fragmenté. 

 

A quoi assistons-nous ?

 

D’abord, à un retour des affrontements de puissance. Etats-Unis, Russie et Chine sont redevenus adeptes des politiques de rapports de forces, voire de fait accompli. Logiques de compétition, pour l’accès aux ressources et pour le contrôle des espaces stratégiques, matériels et immatériels (espace maritime – pensez à la mer de Chine -, mais aussi espaces aérien, exo-atmosphérique, et cyber)… 

 

A l’appui de ces stratégies de puissance, le développement de nouveaux modes opératoires, basés sur l’ambiguïté des intentions et la combinaison de moyens d’actions – militaires ou non – à des fins d’intimidation ou de déstabilisation, comportent des risques élevés d’escalade.

 

Dans le même temps, on assiste à une mise en cause des alliances et des architectures de sécurité les mieux établies. L’Organisation de la Sécurité et de la Coopération en Europe fonctionne mal depuis les actions russes en Crimée et en Ukraine. En Asie, le Japon et la Corée du Sud demandent des réassurances à Washington et s’équipent face à la menace balistique nord coréenne. Au sein même de l’OTAN, des divergences apparaissent sur le rôle et le fonctionnement de cette organisation.

 

La tectonique des puissances évolue. Au Moyen-Orient, il nous faut éviter l’affrontement entre, d’un côté les Etats Unis, l’Arabie Saoudite et Israël, de l’autre la Russie, l’Iran et la Syrie. Avec, en toile de fond, une tension exacerbée entre mondes sunnites et chiites et les enjeux de suprématie régionale entre Riyad et Téhéran. Dans ce contexte, la Turquie d’Erdogan emprunte une voie singulière ; on peut dire que se recentrant sur ses fondamentaux, elle s’ « ottomanise » à nouveau. Et cette année, la question kurde va demeurer au cœur de ses relations avec ses voisins et ses alliés.

 

Un mot encore pour dire que l’accroissement des arsenaux, la dissémination d’équipements conventionnels modernes et les progrès technologiques permettent à un nombre croissant d’acteurs, étatiques ou non, de se doter de moyens militaires avancés. 

 

En parallèle, la diffusion des nouvelles technologies, issues du monde civil, rend largement accessibles des capacités possédées il y a peu par les seuls Etats.

 

Notons que, combinées à des modes d’action innovants, ces évolutions peuvent remettre en cause la supériorité opérationnelle et technologique des armées occidentales, dans tous les milieux : terrestre, naval, aérien, mais également dans l’espacecyber, qui devient un domaine d’affrontement potentiel à part entière.

2. Une France exposée et engagée

Dans ce contexte, la France et l’Europe apparaissent particulièrement exposées. 

 

Le terrorisme jihadiste, qui a frappé la France comme ses voisins européens, se recompose et s’étend à de nouvelles régions, en prospérant sur les situations de chaos, de guerre civile et sur les fragilités des Etats. Il demeurera une menace prioritaire pour nos sociétés et nos populations.

 

Simultanément, l’Europe voit à ses portes un retour de la guerre ouverte et des démonstrations de force, ainsi qu’une concentration de défis sans précédent depuis la fin de la guerre froide : crise migratoire, vulnérabilités persistantes dans la bande sahélo-saharienne, déstabilisation durable du Proche et Moyen-Orient. Les effets des dérèglements climatiques, les risques pandémiques, les trafics et la criminalité organisée aggravent ces phénomènes en multipliant les causes de déstabilisation.

 

Ce rapprochement des menaces et des crises s’ajoute aux tensions que connaît l’Union européenne, confrontée depuis 2008 à des doutes et à des contestations internes. Nous avions pu penser à une époque que le modèle européen de paix et de stabilité allait se diffuser vers l’extérieur. Nous constatons qu’au contraire les menaces tendent à se rapprocher de ses frontières. Les interdépendances que génèrent aujourd’hui les échanges de personnes, de biens et de données placent le continent européen au contact des tensionsinternationales, même des plus éloignées. 

3. Les menaces criminelles contemporaines

Au-delà de ces rapports de force stratégiques, il faut aussi considérer que la globalisation a conduit, en trente ans, à la montée en puissance d’une criminalité transnationale liée à la multiplication, partout dans le monde, de nouvelles opportunités pour les criminels de toute nature. A une mondialisation mal régulée, construite par le marché et non par le droit, a répondu la mondialisation du crime.

 

Les entreprises criminelles font la preuve chaque jour de leur réactivité, de leur capacité d’adaptation, de leur plasticité. N’étant liées ni par le droit ni par la morale, elles ne ratent jamais, pour ce qui les concerne, le train de l’innovation. Elles constituent progressivement un nouveau « melting pot » criminel qui intègre cyber extorsion, piraterie, industrie de la contrefaçon, trafic d’êtres humains, de drogues, d’armes, de substances toxiques, etc. Au final, comme vous le savez, les produits du crime représentent une part non négligeable et croissante de l'économie mondiale – sans doute autour de 5% du PIB de la planète.Et la corruption poursuit ses ravages, que ce soit celle des élites ou celle qui gangrène dans de nombreux pays le quotidien des citoyens.

Ce mix de menaces se reflète dans un mix d’organisations criminelles. Désormais, la menace provient de groupes hybrides et opportunistes capables de transformations rapides.

Les acteurs violents « politiques » (terroristes, guérillas, milices, mouvements de libération) et les acteurs violents de « droit commun » (bandes, gangs, cartels, mafias) vivaient hier séparés dans des espaces et des logiques différents. Ils se sont aujourd’hui mélangés. Ainsi s’est formé, au fil des ans, un continuum criminalo-terroriste qui ne correspond plus aux anciennes catégories uniques, soit politiques, soit criminelles.

Aujourd’hui, de par le monde, ces « hybridations » sont devenues la règle et non plus l’exception, donnant naissance à des entités inclassables : des guérillas marxistes vivant de trafics divers ; des djihadistes gangsters et des gangsters radicalisés ; des groupes paramilitaires reconvertis en cartels de la drogue ; des sectes religieuses pratiquant le terrorisme ou le trafic de stupéfiants ; des financiers philanthropes à la fois spéculateurs et délinquants ; etc. Les entrepreneurs contemporains du crime, prédateurs en cols blancs ou en cols bleus, ont changé de forme et accru leurs ambitions.

 

Nombreuses sont les menaces qui nous concernent tous ; j’en citerai trois à titre d’exemples.

 

Premier sujet : Le cyberespace. Les moyens d’action, dans le cyberespace comme dans le champ del’information, exposent nos sociétés, nos populations, nos services publics et nos entreprises de manière plus directe à des ingérences ou des actions malveillantes, aux conséquences potentielles de grande ampleur.

Caractérisé par la multiplicité de ses acteurs, privés et publics, un faible encadrement juridique et la difficulté d’attribution des attaques, le cyberespace est générateur de vulnérabilités nouvelles, qui font d’ailleurs de notre souveraineté numérique un enjeu prioritaire.Vous connaissez tout cela : au-delà des attaques contre des infrastructures vitales ou critiques, c’est, plus quotidiennement, le hacking des données d’entreprises ou de particuliers, mais aussi le cryptage illicite de données suivi de demandes de rançon via des logiciels malveillants…

 

Ce qui nous amène, en élargissant la focale, au second sujet, plus nouveau : le détournement des révolutions technologiques à des fins criminelles. 

Nous vivons plusieurs révolutions technologiques simultanément : intelligence artificielle, robotique, nanotechnologies, neuro sciences, etc.  

Or tout progrès technologique engendre de nouvelles possibilités d’usage contraire au bien public. Ce sont les manipulations de masse et l’influence extérieure sur les élections par le big data et les réseaux sociaux. Demain, ce sera le vol de propriété intellectuelle par l’utilisation des imprimantes 3D, le repérage et la surveillance par les drones de lieux à cambrioler ou à attaquer, les utilisations frauduleuses des monnaies virtuelles, à commencer par le bitcoin, etc. Après-demain, la génomique et l’intelligence artificielle s’attacheront à modifier l’être humain lui-même, de façon difficilement contrôlable. Ces questions peuvent paraître lointaines, elles ont commencé à nous toucher et nous impacteront bientôt pleinement.

 

Enfin un troisième et dernier exemple qui vous surprendra peut-être : l’environnement. Vous savez, depuis le succès de la COP21, combien la France est attachée à ce que nous laissions à nos enfants une planète en bon état. Mais la difficulté d’édicter et surtout de faire respecter des règles en ce sens ouvre des opportunités formidables aux adeptes du crime environnemental. Cela va de la gestion des déchets urbains aux poubelles nucléaires, des trafics d’espèces rares au truquage des quotas de pêche, de la déforestation abusive à la mise en dépendance de populations par les OGM, de la manipulation financière sur les quotas carbone à celle sur le cours boursier des terres rares, etc. 

Conclusion

 

Tout cela pour dire que vous êtes attaqués pour ce que vous êtes (des entreprises françaises), ce que vous faîtes (vos activités dans des secteurs hautement concurrentiels) et ce que vous possédez (vos actifs valorisables). Sachez qu’au-delà des éclairages de contexte que nous pouvons vous apporter, le Quai dOrsay se tient à vos côtés à travers un dialogue permanent dans lequel prend place cette demi-journée, pour trouver des approches concrètes afin de lutter contre les menaces qui vous concernent directement à l’international.

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