Un monde chaotique ?

Sur l’état du monde en 2019

Conférence à l’IRIS

18 février 2019

 

Introduction

 

Il y a trois ans, nul n’imaginait sérieusement que le Royaume Uni allait quitter l’Europe [1]. Il y a deux ans, bien malin celui qui aurait pu prédire qu’Emmanuel Macron serait élu président de la République [2]. Il y a un an, nul n’aurait pu imaginer que les deux dirigeants coréens franchiraient tour à tour, la ligne séparant leurs deux pays [3]. Et pour ce qui est du futur : nul ne se hasarde à prédire ce que sera l’accord sur le Brexit dans quelques semaines ou le résultat des élections européennes [4]. Et personne dans cet amphi – ni nulle part – ne peut me dire ce que sera la Syrie dans seulement un an. Nous pourrions dire par dérision : « on vit une époque formidable ». Disons plus sérieusement : nous vivons une époque imprévisible autant qu’instable.

Et cela dans tous les domaines : de la géopolitique au climat, de la finance internationale aux révolutions technologiques, des migrations aux pandémies, etc. De plus, les dynamiques de ces différents domaines interfèrent sans cesse entre elles : dans un monde hyperconnecté, impossible de tenter de réguler ou contrôler l’une sans perturber les autres. Le système international, désormais complexe, s’est progressivement déréglé jusqu’à devenir, à bien des égards, chaotique.

 

D’un point de vue méthodologique, comment appréhender cette complexité du monde ? Je prends souvent l’analogie de l’image en couleur de la télévision. Celle-ci est constituée par la superposition d’une image rouge, d’une verte et d’une bleue. Il faut superposer les trois pour bien restituer le sujet de l’image. Pour décrypter le monde, il vous faut, de la même manière, superposer trois niveaux d’analyse pour obtenir ce qu’en anglais on appelle the global picture. Et ces trois niveaux d’analyse, ce sont (I) les enjeux globaux de la planète, (II) les tensions géopolitiques et (III) les grandes dynamiques sociétales.

 

Évidemment ici, j’insisterai plus sur les rapports de force, la guerre et la paix, la gestion des tensions et des ruptures internationales, bref sur la violence du monde qui évolue sans cesse.

[1] Referendum du 23 juin 2016

[2] Election du 7 mai 2017

[3] Sommet du 27 avril 2018

[4] Elections du 23 au 26 mai 2019

I. Équilibres et déséquilibres globaux de la planète

Cette première grille d'analyse appréhende la planète comme un « système » où doivent être préservés de grands équilibres, en particulier ce que lon appelle les logiques du vivant.

 

En ce sens, trois dynamiques majeures sont à l’œuvre : (1) la progression de la démographie mondiale, (2) les dégradations environnementales et (3) les modes de production et de croissance.

 

Elles ont de lourdes conséquencesdirectes et indirectes, en particulier sur (1) les inégalités de développement, (2) les migrations internationales et (3) lexplosion de l'économie criminelle.

A. Trois dynamiques imbriquées les unes dans les autres

En termes d’équilibre global, démographie, environnement et modèle de croissance sont intimement liés. Selon son école de pensée, chaque analyste a tendance à privilégier l’une ou l’autre de ces dynamiques. Mais retenez que vous ne pouvez pas travailler sur l’une indépendamment des deux autres.

Prenons un exemple qui revient souvent dans les débats sur le changement climatique : l’augmentation de la population constituerait l’une des principales menaces pour les équilibres du vivant au niveau planétaire. L’ensemble des pays pauvres, et particulièrement l’Afrique avec sa forte croissance démographique, sont implicitement visés. Pourtant, en terme de dégagement de gaz à effet de serre, un Africain pollue vingt fois moins qu’un Nord-américain. Il est donc important de rappeler que si la question démographique se pose, elle ne doit occulter ni la responsabilité prioritaire d'une meilleure gestion et répartition des ressources ni une mise en cause du modèle consumériste. Rappelons donc les données essentielles dans ces trois dimensions. 
 

1. Lemballement démographique


Comme vous le savez, la population mondiale atteint 7,7 milliards en ce début d'année 2019, contre 1,8 milliards il y a un siècle, 2,5 milliards au début des années 50, 6 milliards il y a seulement quinze ans. Il y a bien une forme d’emballement. Chaque jour, on compte 244.000 nouvelles personnes de plus dans le monde, soit + 2,7 par seconde. Autrement dit, la population mondiale s'accroît chaque année de près de 89 millions d'habitants grâce à un nombre de naissances supérieur (150 millions) à celui des décès (61 millions). C'est un peu comme si, chaque année, on ajoutait la population de l'Allemagne (81 millions d'habitants) à la population mondiale. En 2050, selon l’ONU, celle-ci atteindra 9,8 milliards d’habitants.

La Chine et l’Inde ayant effectué leur transition démographique, ce sont principalement les pays de l’Afrique subsaharienne (Nigéria, Angola, Guinée équatoriale, Niger, Ouganda...) qui connaissent actuellement les taux de croissance démographique les plus élevés. Selon les projections des Nations-Unies, l’Afrique représentera 54 % de l’augmentation de la population mondiale entre 2015 et 2050 et 83 % de l’augmentation entre 2015 et 2100.​

2. La dégradation de lenvironnement

 

Au-delà du réchauffement climatique et de l’extraction des énergies fossiles, c’est la restriction de la biodiversité qui représente aujourd’hui l’enjeu essentiel. Nous vivons, nous disent les experts, une sixième extinction d'espèces animales. Il y avait, en effet, déjà eu des « extinctions » par le passé (heureusement d'ailleurs : c'est la disparition des dinosaures qui a permis notre apparition…). Mais elles avaient pris des milliers d’années alors que nous voyons aujourd’hui disparaître des espèces en une génération. Certaines, emblématiques, sont ainsi menacées, comme les grands mammifères qui correspondent au sommet de la chaîne alimentaire.

En cause, le rétrécissement des espaces vitaux pour ces animaux (urbanisation et multiplication des mégalopoles, déforestation, fonte de la banquise arctique...), la pollution atmosphérique et la moindre capacité des forêts à régénérer loxygène, la pollution maritime (cf. la constitution d'un « 8ème continent » de déchets plastiques dans l’océan), mais aussi le braconnage, l’appauvrissement des sols, la surconsommation de viande, la surpêche ou encore les conflits armés. Les conséquences de ces dégradations sont maintenant bien documentées et symbolisées par l'avancée du « jour du dépassement » chaque année.

Une part importante de cette dégradation est liée autant à l’augmentation considérable de la population mondiale dans les cinquante dernières années, qu'aux modalités d’une croissance consumériste, polluante et destructrice des ressources naturelles, .

Ainsi par exemple, si la population africaine se retrouve dans le viseur, sa contribution aux émissions de gaz à effet de serre (GES) reste très faible. Chaque consommateur nord-américain émet en moyenne presque deux fois plus qu’un habitant d’Europe de l’Ouest, trois fois plus qu’un résident du Moyen-Orient, quatre fois plus qu’un Chinois et, comme on ladit en introduction, vingt fois plus qu’un habitant d’Asie du Sud ou d’Afrique. Autrement dit, 40 % des émissions de CO2 satisfont les besoins des nord-américains, 20 % des européens et 10 % des chinois. A l’autre bout de la pyramide, les individus les plus pauvres du Mozambique, du Rwanda et du Malawi émettent environ 2000 fois moins que les 1 % les plus riches américains, luxembourgeois, singapouriens et saoudiens.

Ainsi, non seulement les habitants les plus pauvres de la planète (moins de 4,40 dollars par jours) sont qualitativement les moins responsables du changement climatique, mais ils sont en général les plus vulnérables face à ses conséquences et les moins préparés pour l’affronter. Le cas du Bangladesh est emblématique. Figurant parmi les pays les plus pauvres et les plus densément peuplés au monde, il est régulièrement frappé par des cyclones et inondations dévastatrices alors même que son empreinte carbone est minime.

Se concentrer sur la question démographique c’est ainsi prendre le risque d’évincer d'autres responsabilités comme, par exemple :

- celle des plus grandes entreprises dans l’aggravation du réchauffement climatique ; les 90 principales entreprises productrices de pétrole, gaz, charbon et ciment sont à l’origine de 57 % de la hausse de la concentration atmosphérique en CO2, de près de 50 % de la hausse de la température moyenne mondiale, et d’environ 30 % de la hausse du niveau moyen des mers observées depuis un siècle ;

- celle des industriels de la viande et des produits laitiers. Les vingt plus grandes entreprises de ce secteur ont émis en 2016 plus de gaz à effet de serre que toute l’Allemagne. Si ces entreprises étaient un pays, elles seraient le 7ème émetteur de gaz de serre.

 

Ce qui nous amène naturellement à examiner

3. Un modèle de croissance productiviste et prédateur.

Vous vous souvenez que dans son Essai sur le principe de population (1798), Thomas Malthus, pasteur anglais passé à la postérité, justifiait la restriction démographique par la disponibilité alimentaire : la population croît plus vite que les ressources disponibles, conduisant à des famines. Or l'argument est aujourd'hui réfutable à partir de la simple constatation qu'un cinquième de l’humanité consomme les 4/5e des ressources produites. Avant de se préoccuper de limiter la population mondiale si les ressources disponibles le nécessitent, il serait bon de s’intéresser à leur meilleure préservation et répartition.
 

De fait, il apparaît tout à fait possible de nourrir une population de 9 ou 10 milliards d’habitants à l’horizon 2050 tout en réduisant les impacts environnementaux, pour peu que l'on transforme nos modes de production et d’organisation économique.

En effet, le système actuel, caractérisé par le productivisme, la prédation, la dépendance aux énergies fossiles et le consumérisme, s'avère particulièrement néfaste pour l’environnement. D'où la question : que se passerait-il si les classes moyennes asiatiques – puis africaines – en croissance démographique se mettaient à consommer comme leurs homologues européennes ou américaines ?

Vous appartenez à la génération qui, par nécessité, devra travailler sur les alternatives : réduction de moitié des pertes et gaspillages alimentaires, transition vers des systèmes alimentaires qui reposent sur les petits producteurs, l’agroécologie et les marchés locaux, etc.

Ce ne sera pas facile. Parce qu'après plusieurs décennies de construction d'un univers néolibéral, le plus grand obstacle est la crise de nos propres imaginaires.

 

Il n'empêche, gardez en tête :

- d'abord, que mieux gérer les ressources s'avère aujourd'hui plus efficace que limiter la démographie, quand bien même il reste nécessaire qu'un certain nombre de pays achève leur transition démographique ;

- ensuite que, par nécessité, nous entrons dans une phase d' "écologisation" du monde comme il y a eu une phase d'industrialisation quelles que soient les réticences, la prise de conscience des déséquilibres planétaires gagne chaque jour du terrain ;

- et qu'enfin, par conséquent, vous allez voir émerger une pression forte contre les États qui ne jouent pas le jeu écologique ; cela pourrait même se traduire par la notion d’État "écologiquement voyou"

C'est inexorable à terme, sauf à voir se poursuivre trois crises transversales de la globalisation.

B. Les conséquences sur l’ordre du monde : trois crises transversales de la globalisation

1. Les inégalités de développement

La progression de la croissance mondiale (Cette dimension extrêmement positive de la globalisation ne s’est évidemment pas développée sans deux puissants effets pervers) s’est accompagnée d’un écart croissant entre les riches et les pauvres. Huit cents personnes possèdent en stock, l’équivalent des revenus annuels de la moitié la plus pauvre de la population mondiale.

Il ne faut pas négliger les . Si elles ne provoquent plus de guerres de conquête territoriales, elles alimentent des ressentiments voire des conflits locaux parfois extrêmement violents, comme on le voit au Soudan, au Kurdistan, en Palestine, etc.

2. Les migrations internationales

Elles sont surtout la première explication de phénomènes migratoires considérables et durables. C’est le second effet pervers.

La mondialisation des flux migratoires est un phénomène appelé à s’amplifier. Ne serait-ce qu’en raison du différentiel de revenu entre pays riches et pays en développement que je viens d’évoquer, mais aussi des perspectives démographiques, de l’évolution des tensions politico-économiques dans un certain nombre de pays, à quoi s’ajoute désormais l’impact du changement climatique et les flux croissants de déplacés environnementaux.

Le problème reste que la gouvernance mondiale de ces migrations internationales semble, quant à elle, toujours débordée par ces évolutions inévitables. Leur perception anxiogène contribue partout au retour des frontières, des murs et des barbelés et interroge profondément certains pays sur la question identitaire.

Ancrage territorial

Sur ce dernier point « identitaire », notons qu’il s’est produit en vingt ans un changement de nature des migrations. Si la décision de quitter son pays relevait le plus souvent d’un motif économique, celle du choix du pays d’arrivée restait « civilisationnelle », en ce que l’adhésion aux principes de la société d’accueil allait de soi. Aujourd’hui, le choix du pays d’arrivée est aussi « économique » que la motivation du départ - les nouveaux arrivants visent une installation en continuité avec leur société d’origine, dont ils cherchent à conserver, dans la mesure du possible, les principes et les mœurs.

3. La criminalité organisée

Une crise de la mondialisation, d’une nature toute différente, concerne l’incontrôlable expansion de l’économie criminelle. Cela vient essentiellement du fait que la mondialisation s’est faite par le marché et pas par le droit.

Que les marchands souhaitent la disparition des frontières qui entravent les flux, c’est une évidence parfaitement montrée par les libéraux anglo-saxons dès le 18ème siècle. Avec l’ouverture des frontières à la circulation des personnes, des biens et des capitaux, le marché a envahi toutes les sphères de la société, même les plus intimes. Mais le droit n’a pas suivi ce mouvement. Et c’est dans ce « retard du droit sur le marché » qu’une bonne partie des phénomènes criminels contemporains monte en puissance.

 

Massacres, piraterie, contrefaçon, trafic d’êtres humains, de drogues, d’objets archéologiques, d’armes ou de substances toxiques… un « marché mondial du crime », dont Internet constitue l'un des vecteurs essentiels, couvre désormais l’ensemble de la planète.

 

Exemple de l’environnement : des opportunités formidables pour quelques grands prédateurs et tout un ensemble d’entités criminelles spécialisées - de la gestion des déchets urbains aux  poubelles nucléaires, des trafics d’espèces rares au truquage des quota de pêche, de la déforestation abusive à la mise en dépendance de populations par les OGM (pensez à la fusion récente entre Monsanto et Bayer), de la manipulation financière sur les quotas carbone à celle sur le cours boursier des terres rares, ce qui va se jouer autour de la survie de la planète dans les années qui viennent ne va pas entrainer que des boucles économiques vertueuses.

 

Les criminels, auparavant marqués par leurs origines (type d'activités, base culturelle, ethnique, religieuse, etc.), se regroupent désormais en entités hybrides et opportunistes capables de transformations rapides, constitutives d’un redoutable « melting pot » criminalo-terroriste. La distinction, autrefois nette, entre terrorisme et crime organisé s’efface progressivement. Ce qui ne signifie nullement qu’il faille confondre les deux notions mais que l’on observe de plus en plus d’individus ou de  groupes jouant sur les deux tableaux. Et les deux ne doivent pas être considérés comme des phénomènes marginaux mais consubstantiels à la mondialisation.

1. Les

 

Cette toile de fond explique pour une large part l’évolution des rapports de force entre les États que nous allons examiner maintenant.

J’en viens maintenant à la deuxième grille d’analyse, celle qui concerne 

II. Les affrontements géopolitiques

 

1. Les grands acteurs : États-Unis, Russie, Chine, Union Européenne.

Les États-Unis

L’arrivée de Donald Trump à Washington a introduit un élément d’incertitude majeur dans la vie internationale. La question essentielle reste de savoir si son action contribue et contribuera à rendre le monde plus stable ou moins stable. 

Pour Donald Trump, l’action extérieure des États-Unis doit s’ordonner à partir de trois de ses convictions personnelles :

- Premièrement, les États-Unis donnent trop au reste du monde et ne reçoivent pas assez. D’où ses exigences en matière de partage du fardeau au sein de l’OTAN, de réduction de la contribution des États-Unis aux organisations internationales, etc. 

- Deuxième conviction « trumpienne » : les États-Unis sont trop contraints par les accords qu’ils ont signés avec les autres pays dans le passé et doivent se débarrasser au maximum de ce carcan. On pense à l’accord de Paris, dénoncé parce qu’il introduit une contrainte énergétique sur les producteurs et les consommateurs américains ; on pense aux mesures prises en matière commerciale (acier et aluminium notamment), les accords de libre échange étant systématiquement remis en cause s’ils se traduisent par un déficit de la balance commerciale américaine.

- Enfin, troisième conviction, tout ce qui constitue une menace, de près ou de loin, pour les Etats-Unis, doit être réglé rapidement, sans prendre de gant, sans respecter la moindre grammaire diplomatique et y compris par la menace de l’emploi immédiat de la force. On pense à la Corée du Nord ou à l’Iran.

Qu’en penser ?

Du côté des ‘plus’,

  • La dénonciation, justifiée, de la lourdeur de la mécanique multilatérale, des errements de la gouvernance mondiale, de l’attentisme devant la montée des menaces contemporaines.

  • Une volonté assumée de faire bouger les lignes là où les problèmes sont enkystés depuis des décennies. Nul ne connaît les vraies raisons pour lesquelles la Corée du Nord semble accepter d’évoluer, tant sur le dossier nucléaire que sur celui de la réunification. Mais les pressions directes de Trump sur Kim Jung Un et indirectes via la Chine ont du jouer un rôle ; la rupture avec la « patience stratégique » prônée par Obama semble s’avérer payante. La même capacité de donner un coup de pied dans la fourmilière s’affiche sur la question israélo-palestinienne (statut de Jérusalem, financement de l’UNRWA, etc.)  

  • Sur l’Iran, il est trop tôt pour voir si la dénonciation de l’accord nucléaire et le retour des sanctions vont faire bouger Téhéran dans le bon sens ou dans le mauvais sens. La méthode du rapport de force est mise ici en œuvre avec une telle brutalité qu’elle ouvre un moment de grande incertitude. Nous pourrons y revenir dans les questions si cela vous intéresse. 

Du côté des ‘moins’, « America first » pose une triple question :

  • Celle du rôle des États-Unis comme  « nation indispensable » dans la diffusion des idéaux démocratiques. Elle renvoie une image de l’Amérique qui tend à se replier sur elle-même (cf. le mur en construction à la frontière du Mexique) conduite par un Président aux valeurs douteuses et à l’insondable vulgarité (il suffit de voir comment il parle des femmes, des homosexuels, de l’argent, des immigrants, des pauvres, etc.) ;

  • Ensuite, celle de l’impact d’une modification unilatérale des règles du commerce mondial et de l’imposition d’une justice extraterritoriale aux entreprises et aux banques ayant des transactions en dollar ; 

  • Enfin la question de la fiabilité de Washington comme partenaire dans les relations internationales. En particulier la pérennité des alliances, à commencer par l’Alliance atlantique. Il faut poser la question de la fiabilité des États-Unis pour assurer la défense de l’Europe car le doute s’est introduit. 

 

Voilà pour le comportement des États-Unis. Voyons maintenant la Russie.

Comme Trump, Poutine ordonne sa politique étrangère à partir d’une triple volonté : 

  • effacer l’humiliation qu’a représentée l’effondrement de l’Union soviétique face à l’Occident ;

  • retrouver une puissance géostratégique qui oblige les autres puissances - à commencer par les États-Unis et la Chine - à devoir compter avec lui ;

  • ne pas affronter les Occidentaux mais se saisir de façon opportuniste de tous les espaces laissés vacants par leurs échecs dans le monde, afin de retrouver des marges de manœuvre et des capacités d’influence. 

Résultat des courses : la Russie affiche sans arrêt son refus d’une donne régionale et internationale qu’elle estime être à son désavantage. Elle tente de restaurer une logique de zones d’influences, en resserrant notamment son étreinte sur son « étranger proche ».

Si on se cantonne à une vision occidentale traditionnellement anti russe, on dira qu’en annexant illégalement la Crimée, en soutenant militairement les rebelles du Donbass, en intervenant comme elle vient de le faire en mer d’Azov, la Russie a remis en cause non seulement la souveraineté de l’Ukraine, et donc son intégrité, mais aussi les fondements de l’ordre de sécurité sur tout le continent. Mais l’histoire est un peu plus compliquée que cela. En revanche, ce qui est clair, c’est que la méfiance traditionnelle de la Russie à l’égard de l’OTAN, comme parfois de l’Union européenne, s’est muée, depuis trois ans, en une forme d’hostilité déclarée.

Et sous les coups de boutoir de Poutine mais aussi de Trump, il nous faut repenser ce que l’on appelle l’architecture européenne de sécurité, mise en place à la fin de la deuxième guerre mondiale puis à la fin de la guerre froide.

Au Moyen Orient, la Russie tient sa revanche sur les Occidentaux. Très critique vis-à-vis de la politique - qu’elle considère désastreuse - menée par ces derniers depuis quinze ans sur la zone, elle a réussi à se réimplanter durablement dans cette dernière et détient désormais la clé du conflit syrien.

Sur des théâtres moins sensibles, elle profite de tout recul occidental pour tenter de prendre la place, comme le montre l’exemple de la RCA.

 

Voilà pour la Russie. Un mot sur la Chine.

Retenez trois lignes de force pour la comprendre aujourd’hui. 

  • D’abord le commerce. La Chine, toujours soucieuse de ses approvisionnements, promeut un multilatéralisme alternatif, comme l’illustre l’Organisation de coopération de Shanghai ou le projet de multiples « nouvelles routes de la soie ». Une opposition à fronts renversés se dessine, entre les États-Unis tentés par un virage protectionniste et une Chine prête à se poser en défenseur de la mondialisation et du libre-échange.

  • Ensuite, la Chine fait patiemment monter en puissance son rôle et ses responsabilités géopolitiques dans le monde. Elle est désormais présente sur tous les continents, avec un fort entrisme en Afrique. Elle prend de plus en plus de place dans les instances multilatérales onusiennes. Elle modernise  son arsenal militaire mais entretient le flou sur le développement considérable de ses capacités comme sur sa doctrine.

  • Enfin, la Chine s’affirme comme une puissance soucieuse de son « pré-carré ». Elle revendique des « droits historiques » sur 80% de la mer de Chine méridionale (« ligne en neuf traits ») et mène en conséquence des actions contraires au droit international, suscitant de vives controverses avec ses voisins et avec les autres puissances régionales. Les tensions montent ainsi dans la zone Asie-pacifique qui devrait, à l’horizon 2050, rassembler 50% des sous-marins et des avions de combat de la planète.

 

Enfin, je finis ce tour des grands acteurs avec l’Europe.

L’Europe vit une triple crise.

  • La première est une crise de l’espérance politique. L’Europe a fait rêver les peuples, d’abord en empêchant les guerres fratricides en son sein puis, avec l’élargissement qui a suivi la chute du Mur, en amenant tous ses membres à la démocratie. La difficulté, c’est qu’après ces deux premières phases d’environ trente ans chacune - la paix, la démocratie - elle ne parvient pas à rebondir sur une espérance capable de mobiliser les peuples dans une nouvelle dynamique enthousiasmante. Et ses populations la vivent chaque jour davantage comme une bureaucratie normative que comme un projet transcendant partagé.

  • La seconde crise vient de ce que l’Union Européenne ne parvient plus à rassurer sa propre population. Après les souffrances liées à la crise financière et à la faiblesse de la croissance, il est clair que l’afflux de demandeurs d’asile provoqué par l’instabilité croissante aux frontières de l’Europe, mais aussi les actes terroristes commis sur son territoire, ou encore la multiplication des menaces globales, nourrissent, chez les citoyens européens, une demande de sécurité, de stabilité et de préservation de leurs modes de vie que l’Europe peine à leur garantir. Et cela vaut aussi pour les entreprises ; sur le dossier iranien par exemple, l’Europe se montre incapable de trouver une réponse adaptée aux sanctions américaines aux entreprises européennes, lesquelles vont se trouver obligées de quitter ce marché.

  • La troisième crise vient de la relégation stratégique de l’Europe. Confiante dans sa puissance économique pour affronter la compétition de l’influence mondiale, l’Europe a négligé sa puissance militaire, se contentant largement de la protection de l’OTAN. Il faut rappeler en effet qu’elle s’est construite dans une aversion à la guerre et à l’interventionnisme militaire. D’une part, les pays membres portent des analyses différentes sur les menaces comme sur la nécessité ou non d’intervenir sur les théâtres d’opérations extérieures. D’autre part, un effort d'équipement et de modernisation, une course aux armements se poursuit aux quatre coins du monde... sauf en Europe. Cela étant, entre les tensions internationales, le suicide géopolitique du Royaume Uni que représente le Brexit, et les exigences de Donald Trump en matière de partage du fardeau, cela pourrait changer.

 

 

L’unité de l’Europe dans le Brexit

Processus d’apprentissage de l’Europe ; le pire n’est jamais sûr

Initiatives SPV ; union bancaire ; Dialogue sur la grande Europe, IEI

Modèle de société qui n’a pas son équivalent au monde.

Concluons ce petit tour des grands acteurs pour dire que, devant la montée en puissance de politiques nationalistes souvent conduites par des hommes forts et des autocrates, il n’est guère étonnant que soient profondément remis en cause. Crise de la régulation et du multilatéralisme

  • d’une part, la plupart des mécanismes multilatéraux de régulation (ONU, Conseil de sécurité) et des programmes qui sont débordés (HCR, PAM) ;

  • d’autre part, les architectures de sécurité contribuant à la sécurité de l’Europe (OTAN, OSCE).

​​

2. Les tensions régionales

  1. La multiplicité des crises

Je viens d’évoquer incidemment quelques crises régionales. Vous les connaissez : Balkans, Asie du Sud Est, Bande sahélo-saharienne. Toutes mériteraient que l’on s’y arrête. 

3. Les nouvelles formes de conflictualité

Les guerres, vous le savez, sont devenues hybrides multidimensionnelles, multifronts, multitemporelles.

  • Elles font intervenir toute une gamme d’acteurs, depuis les grandes armées constituées jusqu'aux acteurs non étatiques violents, lesquels disposent parfois de moyens militaires considérables. Par exemple, le Hezbollah aujourd’hui est-il une milice ou une armée au sein d’un Etat ?

  • La multiplicité des fronts est devenue la règle commune. (1) Les guérillas se multiplient en zones denses de population, avec une instrumentalisation différentiée de civils volontaires et de civils captifs. (2) La dimension cyber des affrontements est devenue essentielle. (3) Quant au terrorisme, il continue d’être un égalisateur de puissance dans la guerre asymétrique. En ce sens, l’action menée par Daech et les organisations terroristes islamistes récentes reste emblématique. Elle se caractérise, hors de la zone du pseudo « califat », par une absence de front (c’est-à-dire de zone de contact entre entités ennemies). A celui-ci  se substituent, d’une part, l’infiltration et la dissémination de « terroristes sans frontières » envoyés par Daech (et que l’organisation appelle les « lions du Califat ») et, d’autre part, le ralliement et l’instrumentalisation de combattants, plus ou moins isolés, sur le lieu même où ils vont commettre leurs attentats (les « soldats du Califat »). En matière de front, une spécificité de Daech - et une première à l’époque moderne - restera ainsi d’avoir réussi à, simultanément, territorialiser un « Etat islamique » sunnite, au moins temporairement, et déterritorialiser le terrorisme international.

  • Un dernier point sur ces nouveaux conflits : la stratégie médiatique. Le narratif de présentation du conflit aux medias peut devenir aussi important que la réalité du conflit - parfois même la stratégie médiatique détermine la stratégie militaire. Ainsi, par exemple, les groupes armés combattants ont-ils appris à multiplier les « embuscades de légitimité » (cas emblématique : attirer l’armée ou la police dans des lieux où il y aura des affrontements violents, voire des morts et des blessés, avec des caméras autour).

 

Ecologisation du monde

Je termine avec la troisième grille d’analyse :

 

III. Les grandes dynamiques sociétales

1. Les révolutions technologiques.

L’Histoire nous a habitués à vivre des sauts technologiques correspondant à des progrès certains pour l’humanité : l’imprimerie, la machine à vapeur, l’électricité, l’électronique… A chaque fois, tous les pays, dont la France, ont réagi avec leur résilience et leur capacité d’adaptation. Mais aujourd’hui, pour la première fois, l’Histoire connaît non pas une mais quatre révolutions technologiques simultanées : le numérique, les nanotechnologies, la biotechnologie neuronale et l’intelligence artificielle.

Ces révolutions sont porteuses de progrès. Je reste personnellement fasciné de voir comment Elon Musk écrit l’avenir technologique spatial, après Bill Gates et Steve Jobs dans leur domaine. Mais le problème, c’est que le politique a, depuis longtemps, « décroché » devant ces ruptures technologiques. C'est bien peu de dire que l'expérience des siècles derniers semble indigente face à la révolution digitale en cours. C'est peu de dire que l'intelligence humaine ne sait pas encore tirer un vrai bénéfice de l'apport massif de l'intelligence artificielle et de la robotisation pour se décharger du périphérique et se concentrer sur le cœur du progrès.

 

Incapable de réguler les révolutions technologiques (demander aux gens qui régule internet…), le politique s’avère donc incapable d’en éviter certaines conséquences négatives : l’hyper connexion du monde conduit aujourd’hui à son hyper vulnérabilité ; l’imprimante 3D permet une explosion de la contrefaçon de pièces détachées, y compris d’armes légères ; le bitcoin se positionne comme une incontrôlable monnaie de référence du dark web ; l’intelligence artificielle est la nouvelle frontière de la surveillance généralisée via les objets connectés ; les robots - dont les humanoïdes - font courir le risque d’une destruction des emplois mais aussi d’une régression des rapports entre les hommes ; et jusqu’au transhumanisme, qui  se moque de l’éthique quand il nous promet un « homme augmenté » ou capable de vivre deux cents ans ; etc.

Ce qui m’amène à la deuxième dynamique sociétale, celle de

2. L’émergence d’une société en réseau et le développement de nouvelles formes de conscience individuelle et collective.

Du côté des ‘plus’ :

Les hommes sont de plus en plus reliés entre eux par des réseaux de toute nature (culturels, économiques, sociaux, religieux). Partout s’inventent de nouvelles formes de vie collective entre entités comparables : par exemple, les régions et les villes se parlent entre elles, coopèrent, innovent. C’est l’émergence de nouvelles tribus comme on dit ; en tout cas, c’est une mise en cause profonde des pouvoirs centraux.

Du côté des ‘moins’ :

Les réseaux sociaux accélèrent la boulimie informationnelle, ce qui contribue à créer des sociétés oublieuses du temps long au profit du zapping. L’info-sphère tourne en boucle et à flux tendu et accélère de dangereuses convergences entre classe politique et médias. D’où une modification profonde du rapport à la vérité. Par des effets de suivisme, de effets « banc de poissons », croyances et désinformation se diffusent à vive allure ; le complotisme et la propagande triomphent, portés par l’individualisme et l’aveuglement narcissique (ie l’illusion de sa propre « vérité »).

Partout, devant certains excès de la mondialisation marchande, apparaissent des lanceurs d’alerte. Que ce soit pour dénoncer la malbouffe, les pesticides, les médicaments dangereux, la pollution, les gâchis et les absurdités de toute sorte.

Ces lanceurs d’alerte sont encore bizarrement considérés par la société. Souvenez-vous de la bataille d’Hélène Frachon pour le médiator. Et aujourd’hui, devons-nous considérer Snowden et Assange comme des criminels ou des héros ?

Au-delà de ces dénonciations ponctuelles, qu’est-ce qui est ainsi mis sur la table ? Une interrogation profonde sur la notion de progrès. Lequel est vécu aujourd’hui autant comme un espoir que comme une angoisse.

Prenons par exemple l’économie numérique. On ne peut plus s’en passer tant elle est devenue indispensable. Mais elle fonctionne sur un postulat : les traces de notre activité sur internet, que nous laissons tous, sont instantanément stockées pour être exploitées. Le big data donne ainsi un pouvoir inquiétant de contrôle, de manipulation et de prévision.

Chaque individu voit sa vie privée numériquement accessible, par les criminels bien entendu, mais aussi par les entreprises et par les gouvernements. J’insiste sur ce dernier aspect : la surveillance de notre comportement, restrictive de nos droits et libertés, par des gouvernements ayant stocké à notre insu, un nombre considérable de données nous concernant. Nous voilà facilement pistés, y compris grâce aux data relatives à nos conversations téléphoniques ou à nos relevés bancaires. Au niveau national, cette collecte de données numériques permet désormais la mise en œuvre d’algorithmes prédictifs, capables de déterminer les éléments susceptibles d’influencer une population, y compris, par exemple, dans le cadre de scrutins électoraux.

 

LE BIO

Jen arrive, pour finir, à la troisième dynamique sociétale, celle d'

3. Un « retour du religieux » 

je voudrais insister sur une crise essentielle qui n’est pas de nature régionale mais a de nombreuses répercussions partout dans le monde. C’est la crise de l’islam face à la modernité. Elle résulte 

-du bouleversement de certaines sociétés musulmanes face à une mondialisation vécue comme une « occidentalisation du monde » culturellement trop agressive ;

-de l’échec relatif des printemps arabes ;

-et du désastre des interventions occidentales dans les pays musulmans d’Afrique et du Moyen Orient.

Elle se traduit 

a/d’un point de vue sociétal, dans la plupart des pays du monde et d’abord en Occident, par la multiplication des signes de repli communautaire et identitaire ;

b/dans sa dimension la plus radicale, par un islamisme combattant qui se présente lui-même comme de nature civilisationnel et se traduit par une multiplication d’actions terroristes à travers le monde ;

 

c/d’un point de vue géopolitique, par une bataille pour l’influence régionale au Moyen Orient et d’abord entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Est ainsi ravivée la bataille historique entre Sunnites et Chiites avec (i) un front soutenu par les Etats Unis (Arabie Saoudite + pays du Golfe + Israël) contre un front soutenu par la Russie (Iran, Syrie) et (ii) un rôle ambigu de la Turquie qui joue sur les deux tableaux et se retrouve de fait en voie d’ « ottomanisation ».

Conclusion

De cette triple approche (problèmes globaux ; questions géopolitiques ; dynamiques sociétales), que faut-il garder ?

Clairement, nous sortons de trente ans de mondialisation « bisounours » et rentrons dans une période de fragmentation et de chaos du monde. La planète continue inexorablement de se remplir, de s'homogénéiser et de se différencier tout à la fois. Nous ne retrouverons pas le jardin à la française d’un monde bien codifié comme celui de la guerre froide, simplissime dans ses structures huilées et lisible dans ses oppositions caricaturales.

 

Certains avaient pu penser que la fin de celle-ci signait la fin de l’Histoire, tant la démocratie et le marché semblaient devoir être adoptés par tous. Mais l’hubris occidental a fait long feu, tant la globalisation marchande a provoqué la résistance de tous ceux qui se sont sentis exclus ou ont voulu s’exclure eux-mêmes de ce vaste mouvement, souvent vécu comme une « américanisation » du monde. 

 

De plus, l’effacement des frontières, la décomposition des territoires, l’effondrement des repères idéologiques traditionnels et la marchandisation du monde ont entrainé et entraînent encore la création de nouvelles lignes de fractures sociales et culturelles qui ébranlent les cohésions nationales. D’où les réactions de « repli » identitaire ou de crispations communautaristes, allant jusqu'aux expressions les plus violentes de la révolte.

 

Que devons-nous faire devant de tels problèmes ? Puisque nous sommes condamnés à vivre ensemble dans un monde fini, la recherche de compromis globaux apparaît comme la seule alternative à la guerre. De tels compromis ne sont pas impossibles à trouver, pour peu que l’on puisse recréer des lieux de concertation et de négociation où s’expriment la conscience d’un intérêt commun et d’une urgence de la régulation. 

 

On aimerait croire que l’Europe puisse faire entendre sa voix en ce sens. Encore faudrait-il qu’elle redécouvre en son sein les bases d’une démocratie participative qui redonne aux représentants des peuples, légitimité et capacité d’action.

 

Que reste-t-il de l’Occident ?

 

 

 

Et en 2019, que vouloir pour la France ? Assurément qu’elle reste le plus possible maîtresse de sa sécurité et de son destin. Soit, d’abord, d’êtrelucide et protéger nos intérêts politiques et économiques sans naïveté. Et ensuite, agir pour que le monde nous reconnaisse, dans tous les sens de ce mot. Qu’il reconnaisse que nous savons, dans la guerre comme dans la paix, mais aussi face à la complexité du monde et aux errements de la modernité, tenir notre rang et rester fidèles à notre Histoire. 

La tentation peut être celle du repli sur soi. Je crois, à titre personnel, qu’il nous faut au contraire rester présents dans la bataille. Mais tout en gardant, au moins au fond de nous-mêmes, un rapport au monde et une approche des questions internationales, empreints d’humanisme, de fraternité, de respect d’autrui et de bienveillance, vertus hors desquelles la France, que je vous souhaite être amenés à représenter un jour, perdrait l’essentiel de son message au monde./.

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D’abord, que les évolutions de la mondialisation ont fait revenir les menaces de la force et provoqué la résistance de tous ceux qui s’en sentent exclus ou s’en excluent eux-mêmes, réactions de « repli » identitaire ou de crispations communautaristes, allant jusqu'aux expressions les plus violentes de la révolte.

Démographie mondiale, risques écologiques  et modalités de la croissance sont intimement liés dans une systémique à très haut risque pour la vie sur terre. Je ne parle pas de la survie de la planète (la Terre survivra toujours comme Mars ou la lune...) mais de la vie sur terre.  

On peut raisonnablement penser que, sous la pression des opinions publiques, et peut-être grâce à la COP21, des législations vont progressivement se mettre en place pour en protéger des pans essentiels. Mais on peut aussi prédire que cela se fera en ordre dispersé, avec des contraintes juridiques très différentes selon les pays et selon les secteurs. 

Une course de vitesse est engagée mais tous les acteurs courent à des vitesses différentes et sont mal coordonnés ;

3. La croissance / le marché

La croissance mondiale des trente dernières années a considérablement fait reculer la pauvreté dans le monde (surtout en Chine, en Inde et dans les grands émergeants). Le développement du commerce mondial a redistribué les cartes de la production aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie et les services. Internet a boosté les échanges, notamment en mettant plus directement en face acheteurs et vendeurs via des plateformes comme Amazon et eBay et donc en minimisant les délais de transaction.

Le résultat le plus spectaculaire de la mondialisation marchande est donc cette redistribution des termes de l’échange, comme on dit en économie classique, qui est devenu le facteur clé du développement.

Le marché a tout envahi

Modèle occidental

Corruption

Financiarisation de léconomie - déconnexion davec léconomie réelle

Ni guerre ni inflation pour réguler loccident - reste la dette.

La question revient fréquemment dans les débats sur le changement climatique : l’augmentation de la population constituerait l’une des principales menaces pour l’équilibre planétaire. Les pays pauvres, et particulièrement l’Afrique avec sa forte croissance démographique, sont implicitement visés. Pourtant, un Africain pollue vingt fois moins qu’un Nord-américain. Si la question démographique se pose à long terme, elle risque d’être utilisée pour évincer les vraies priorités et responsabilités : une meilleure gestion et répartition des ressources et une remise en cause du modèle consumériste.

 

C’est une alerte solennelle qui permet de remettre l’urgence climatique au cœur des débats. Le 13 novembre, plus de 15 000 scientifiques de 184 pays ont publié un cri d’alarme sur l’état de la planète pointant la « trajectoire actuelle d’un changement climatique potentiellement catastrophique » et un « phénomène d’extinction de masse » [1]. Si ce texte, largement relayé par les médias, souligne l’échec des gouvernements à réévaluer le rôle d’une économie fondée sur la croissance, il met surtout l’accent sur « la croissance démographique rapide et continue » perçue comme « l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétale ». Qu’en est-il vraiment ?

 

Un Nord-américain pollue vingt fois plus qu’un Africain

 

Quels sont les pays visés lorsque l’on aborde la question démographique ? En quinze ans, la population mondiale est passée de 6 milliards à 7,5 milliards d’humains. Selon les données 2016 de la Banque mondiale, ce sont principalement les pays de l’Afrique subsaharienne (Guinée équatoriale, Niger, Angola, Ouganda...) qui connaissent actuellement les taux de croissance démographique les plus élevés du monde. Selon les projections des Nations-Unies, l’Afrique représenterait 54 % de l’augmentation de la population mondiale entre 2015 et 2050 et 83 % de l’augmentation entre 2015 et 2100 [2].

 

Si la population africaine se retrouve dans le viseur, sa contribution aux émissions de gaz à effet de serre (GES) est pourtant très faible. Dans leur étude « Carbone et inégalité : de Kyoto à Paris » publiée en novembre 2015, les économistes Lucas Chancel et Thomas Piketty rappellent que chaque consommateur nord-américain émet en moyenne 22,5 tonnes d’équivalent CO2 (tCO2e) par an, soit presque deux fois plus qu’un habitant d’Europe de l’Ouest (13 t), trois fois plus qu’un résident du Moyen-Orient (7,6 t), et quatre fois plus qu’un Chinois (6 t). A l’inverse, les habitants d’Asie du Sud et d’Afrique émettent environ 2 tonnes d’équivalent CO2, bien en dessous de la moyenne mondiale qui s’établit à 6,2 tCO2e par habitant, et vingt fois moins qu’un Nord-Américain ! [3]

 

Les 10 % les plus riches sont responsables de la moitié des émissions de CO2

 

Or, de nombreuses inégalités subsistent à l’intérieur des pays. Pour en rendre compte, Lucas Chancel et Thomas Piketty se sont penchés sur les 10 % des individus les plus émetteurs au niveau mondial : comme le montre leur schéma ci-dessous, 40 % des émissions de CO2 satisfont les besoins des nord-américains, 20 % des européens et 10 % des chinois. A l’autre bout de la pyramide, les individus les plus pauvres du Mozambique, du Rwanda et du Malawi émettent environ 0,1 tonnes d’équivalent CO2 par an. Soit 2000 fois moins que les 1 % les plus riches américains, luxembourgeois, singapouriens et saoudiens, avec des émissions annuelles par personne supérieures à 200 tonnes. https://www.bastamag.net/IMG/png/capture_d_e_cran_2017-11-15_a_17.02.24.png

 

L’appel des scientifiques invite à « réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction et en diminuant drastiquement notre consommation par tête de combustibles fossiles, de viande et d’autres ressources ». Là encore certains comportements sont bien plus irresponsables que d’autres. Une infographie de l’ONG Oxfam souligne le rôle prépondérant du consumérisme. Dans son rapport de décembre 2015, l’ONG estime que les 10 % les plus riches sont responsables de 49 % des émissions mondiales liées à la consommation ! https://www.bastamag.net/IMG/png/capture_d_e_cran_2017-11-15_a_14.52.06.png

 

« Non seulement les habitants les plus pauvres de la planète (moins de 4,40 dollars par jours) sont les moins responsables du changement climatique, mais ils sont en général les plus vulnérables face à ses conséquences et les moins préparés pour l’affronter », rappelle également Oxfam. Parmi les exemples de la carte ci-dessous, le cas du Bangladesh est emblématique. Figurant parmi les pays les plus pauvres et les plus densément peuplés au monde, il est régulièrement frappé par des cyclones et inondations dévastatrices alors même que son empreinte carbone est minime.https://www.bastamag.net/IMG/png/capture_d_e_cran_2017-11-15_a_15.06.22.png

 

90 entreprises sont à l’origine de 50 % de la hausse de la température

 

Se concentrer sur la question démographique c’est prendre le risque d’évincer la responsabilité des plus grandes entreprises dans l’aggravation du réchauffement climatique. Une étude publiée en octobre 2017 par l’ONG américaine Union of Concerned Scientists (UCS), pointe les 90 principales entreprises productrices de pétrole, gaz, charbon et ciment. Elles sont à l’origine de 57 % de la hausse de la concentration atmosphérique en CO2, de près de 50 % de la hausse de la température moyenne mondiale, et d’environ de 30 % de la hausse du niveau moyen des mers observées depuis 1880 [4]. Depuis 1980, les principaux responsables de la hausse des températures sont Saudi Aramco et Gazprom, suivis par ExxonMobil, National Iranian Oil Company, BP, Chevron, Pemex et Shell. Le français Total arrive en 17e position, juste derrière la Sonatrach algérienne.

 

Autre secteur pointé du doigt : les industriels de la viande et des produits laitiers. Un nouveau rapport souligne que les vingt plus grandes entreprises de viande et de produits laitiers ont émis en 2016 « plus de gaz à effet de serre que toute l’Allemagne ». « Si ces entreprises étaient un pays, elles seraient le 7ème émetteur de gaz de serre », insistent les auteurs. Ils préconisent une transition vers des systèmes alimentaires qui reposent sur les petits producteurs, l’agroécologie et les marchés locaux.https://www.grain.org/media/BAhbBlsHOgZmSSI6MjAxNy8xMS8wNy8xMl8wM18yMF82MTBfX01lYXRfRGFpcnlfZmFjdHNoZWV0X0ZSMS5wbmcGOgZFVA

 

Mieux gérer les ressources, plus efficace que limiter la démographie

 

La surpopulation est une thématique qui revient régulièrement dans les débats, s’appuyant notamment sur l’héritage de Thomas Malthus. Dans son Essai sur le principe de population (1798), le pasteur anglais justifie la restriction démographique par la disponibilité alimentaire : la population croît plus vite que les ressources disponibles conduisant à des famines. Un argument que réfute le paysan-philosophe Pierre Rabhi. « Un cinquième de l’humanité consomme les 4/5e des ressources produites. Ce serait très pernicieux d’invoquer la démographie pour dire qu’on ne va pas s’en sortir. Non ! Plusieurs milliards d’humains ne s’en sortent déjà pas », confiait-ilà Basta !. Avant de se préoccuper de limiter la population mondiale si les ressources disponibles le nécessitent, il serait bon de s’intéresser à leur meilleure préservation et répartition.

 

Plusieurs scénarios, à l’horizon 2050, s’accordent pour conclure qu’il est possible de nourrir une population de 9 ou 10 milliards d’habitants à l’horizon 2050, tout en réduisant les impacts environnementaux [5]. La réduction de moitié des pertes et gaspillages alimentaires permettrait une économie de 12 % de la consommation d’eau [6]. « La transformation de nos modes de production et d’organisation économique est porteuse de progrès majeurs en ce qui concerne toutes les limites planétaires », relève l’économiste Sandrine Paillard. Pour elle, ces transformations seraient « porteuses de progrès environnementaux beaucoup plus considérables qu’une réduction de la pression démographique sans modification de nos modes de vie, de production et d’organisation » [7].

 

La question du consumérisme des classes moyennes

 

Dans son livre La nature est un champ de bataille (2014), le sociologue Razmig Keucheyan rappelle également que « la crise environnementale est liée au capitalisme et aux inégalités qu’il génère » [8]. A ses yeux, quatre caractéristiques du capitalisme – productivisme, prédation, dépendance aux énergies fossiles, consumérisme – en font un système néfaste pour l’environnement. « Le problème est donc fondamentalement lié à la dynamique du capitalisme et à ses effets sur l’environnement et les inégalités », résume t-il.

 

Pour autant, que se passera-t-il si les classes moyennes asiatiques – puis africaines – en croissance démographique se mettent à consommer comme leurs homologues européennes ou américaines ? Dans son dernier ouvrage Dire non ne suffit plus, la journaliste canadienne Naomi Klein rappelle l’importance d’affirmer et de défendre des alternatives démocratiques, solidaires, écologiques et sociales. « Après 40 ans passés dans cet univers néolibéral, le plus grand obstacle est la crise de nos propres imaginaires », explique t-elle. Elle invite donc à bâtir sans relâche l’alternative. « Certaines communautés, notamment les peuples indigènes, essaient depuis longtemps de maintenir vivant un mode de vie qui ne se fonde ni sur la propriété de la terre, ni sur la quête incessante du profit », illustre t-elle.

 

En finir avec la domination des hommes sur les femmes

 

Parmi les préconisations de l’appel des 15 000 scientifiques figure la volonté de « déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable ». Cet objectif d’une stabilisation du nombre d’individus sur Terre a été clairement explicité lors de la Conférence mondiale sur la population au Caire en 1994. « N’est-ce pas là un vœu pieux ? », interroge Jacques Véron, démographe et directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques [9]. Chaque pays contribuant à la croissance globale est en effet souverain. Et « les pays membres des Nations unies connaissent par ailleurs des situations si différenciées que leurs intérêts immédiats divergent souvent », note t-il.

 

Si les questions démographiques ont été largement débattues depuis 1946 au niveau international, il semble que la stabilisation de la population mondiale ne soit plus aujourd’hui un objectif affiché par les instances onusiennes davantage préoccupées par les migrations internationales. Une chose demeure établie : la plupart des femmes choisissent d’avoir moins d’enfants quand elles peuvent en décider librement. Ce qui suppose l’amélioration de leur statut, l’accès de toutes à l’éducation et la mise à disposition des moyens modernes de contraception.

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