« L’état du monde en 2018 »

Conférence à l’École de Guerre

École militaire (Amphi Desvallières) - 14 mai 2018

 

 

Introduction

Il y a deux semaines, Donald Trump tweetait : « personne ne sait ce que je vais annoncer sur l’Iran ». Il y a deux mois, nul n’aurait pu imaginer que les deux dirigeants coréens franchiraient pour la première fois, tour à tour, la ligne séparant leurs deux pays. Il y deux ans, bien malin celui qui aurait prédit qu’Emmanuel Macron serait élu président de la République. Il y trois ans, nul n’imaginait sérieusement que le Royaume Uni allait quitter l’Europe. Coluche et son ami Reiser auraient dit par dérision : « on vit une époque formidable ». Disons plus sérieusement : nous vivons une époque imprévisible autant qu’instable.

Et cela dans tous les domaines. De la géopolitique au climat, de la finance internationale aux révolutions technologiques, des migrations aux pandémies, etc. Les interactions entre tous ces domaines d’un monde hyperconnecté se multiplient et interfèrent sans cesse.

Comment d’un point de vue méthodologique, appréhender cette complexité du monde ? Je prends souvent l’analogie de l’image en couleur de la télévision. Celle-ci est constituée par la superposition d’une image rouge, d’une verte et d’une bleue. Il faut les trois pour bien restituer la totalité de l’image. Pour décrypter le monde, il vous faut, de la même manière, trois niveaux principaux d’analyse superposés, pour obtenir ce qu’en anglais on appelle the global picture. Et ces trois niveaux d’analyse, ce sont les évolutions géopolitiques, les crises transversales de la globalisation et les grandes dynamiques sociétales.

Évidemment ici, j’insisterai plus sur les rapports de force, la guerre et la paix, la gestion des tensions et des ruptures internationales, bref sur la violence du monde qui évolue sans cesse.

I. La géopolitique

1. Les grands acteurs : Etats-Unis, Russie, Chine, Union Européenne.

Les États-Unis

L’arrivée de Donald Trump à Washington a introduit un élément d’incertitude majeur dans la vie internationale. La question essentielle reste de savoir si son action contribue et contribuera à rendre le monde plus stable ou moins stable.

Pour Donald Trump, l’action extérieure des États-Unis doit s’ordonner à partir de trois de ses convictions personnelles :

- Premièrement, les États-Unis donnent trop au reste du monde et ne reçoivent pas assez. D’où ses exigences en matière de partage du fardeau au sein de l’OTAN, de réduction de la contribution des Etats-Unis aux organisations internationales, etc.

- Deuxième conviction « trumpienne » : les États-Unis sont trop contraints par les accords qu’ils ont signés avec les autres pays dans le passé et doivent se débarrasser au maximum de ce carcan. On pense à l’accord de Paris, dénoncé parce qu’il introduit une contrainte énergétique sur les producteurs et les consommateurs américains ; on pense aux mesures prises en matière commerciale (acier et aluminium notamment), les accords de libre échange étant systématiquement remis en cause s’ils se traduisent par un déficit de la balance commerciale américaine.

- Enfin, troisième conviction, tout ce qui constitue une menace, de près ou de loin, pour les Etats-Unis, doit être réglé sans plus attendre, sans prendre de gants, sans respecter la moindre grammaire diplomatique et y compris par la menace de l’emploi immédiat de la force. On pense à la Corée du Nord ou à l’Iran.

Trump projette ainsi dans sa politique

  • un désir de toute puissance dont les psychologues nous disent qu’il reflète son tempérament, voire ses névroses ;

  • une volonté de gérer sa présidence comme une entreprise : il n’a de comptes à rendre qu’à ses actionnaires / électeurs et à personne d’autre.

 

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est le résultat.

Du côté des ‘plus’,

  • La dénonciation, justifiée, de la lourdeur de la mécanique multilatérale, des errements de la gouvernance mondiale, de l’attentisme devant la montée des menaces contemporaines.

  • Une volonté assumée de faire bouger les lignes là où les problèmes sont enkystés depuis des décennies. Nul ne connaît les vraies raisons pour lesquelles la Corée du Nord semble accepter d’évoluer, tant sur le dossier nucléaire que sur celui de la réunification. Mais les pressions directes de Trump sur Kim Jung Un et indirectes via la Chine ont du jouer un rôle ; la rupture avec la « patience stratégique » prônée par Obama semble s’avérer payante. La même capacité de donner un coup de pied dans la fourmilière s’affiche sur la question israélo-palestinienne (statut de Jérusalem, financement de l’UNRWA, etc.)

  • Sur l’Iran, il est trop tôt pour voir si la dénonciation de l’accord nucléaire et le retour des sanctions vont faire bouger Téhéran dans le bon sens ou dans le mauvais sens. La méthode du rapport de force est mise ici en œuvre avec une telle brutalité qu’elle ouvre un moment de grande incertitude. .

 

Du côté des ‘moins’, « America first » pose une triple question :

  • Celle du rôle des Etats-Unis comme« nation indispensable » dans la diffusion des idéaux démocratiques. Elle renvoie une image de l’Amérique qui tend à se replier sur elle-même (cf. le mur en construction à la frontière du Mexique) conduite par un Président aux valeurs douteuses (il suffit de voir comment il parle des femmes, des homosexuels, de l’argent, des immigrants, des pauvres, etc.) ;

  • Ensuite, celle de l’impact d’une modification unilatérale des règles du commerce mondial et de l’imposition d’une justice extraterritoriale aux entreprises et aux banques ayant des transactions en dollar ;

  • Enfin la question de la pérennité des alliances, à commencer par l’Alliance atlantique. Encore la semaine dernière, Angela Merkel a clairement posé la question de la fiabilité des Etats-Unis pour assurer la défense de l’Europe. De façon plus globale, se pose la question de la fiabilité de Washington comme partenaire dans les relations internationales.

 

Voilà pour le comportement des États-Unis. Voyons maintenant la Russie.

Comme Trump, Poutine ordonne sa politique étrangère à partir d’une triple volonté :

  • effacer l’humiliation qu’a représentée l’effondrement de l’Union soviétique face à l’Occident ;

  • retrouver une puissance géostratégique qui oblige les autres puissances - à commencer par les États-Unis et la Chine - à devoir compter avec lui ;

  • ne pas affronter militairement les Occidentaux mais se saisir de façon opportuniste de tous les espaces laissés vacants par leurs échecs dans le monde, afin de retrouver des marges de manœuvre et des capacités d’influence.

 

Résultat des courses : la Russie affiche sans arrêt son refus d’une donne régionale et internationale qu’elle estime être à son désavantage. Elle tente de restaurer une logique de zones d’influences, en resserrant notamment son étreinte sur son « étranger proche ».

Si on se cantonne à une vision occidentale traditionnellement anti russe, on dira qu’en annexant illégalement la Crimée, en soutenant militairement les rebelles du Donbass, la Russie a remis en cause non seulement la souveraineté de l’Ukraine, et donc son intégrité, mais aussi les fondements de l’ordre de sécurité sur tout le continent. Mais l’histoire est un peu plus compliquée que cela. En revanche, ce qui est clair, c’est que la méfiance traditionnelle de la Russie à l’égard de l’OTAN, comme parfois de l’Union européenne, s’est muée, depuis trois ans, en une forme d’hostilité déclarée.

Au Moyen Orient, la Russie tient sa revanche sur les Occidentaux. Très critique vis-à-vis de la politique - qu’elle considère désastreuse - menée par ces derniers depuis quinze ans sur la zone, elle a réussi à se réimplanter durablement dans cette dernière et détient désormais la clé du conflit syrien.

 

Voilà pour la Russie : un mot sur la Chine.

Retenez trois lignes de force pour la comprendre aujourd’hui.

  • D’abord le commerce. La Chine, toujours soucieuse de ses approvisionnements, promeut un multilatéralisme alternatif, comme l’illustre l’Organisation de coopération de Shanghai ou le projet de multiples « nouvelles routes de la soie ». Une opposition à fronts renversés se dessine, entre les Etats-Unis tentés par un virage protectionniste et une Chine prête à se poser en défenseur de la mondialisation et du libre-échange.

  • Ensuite, la Chine fait patiemment monter en puissance son rôle et ses responsabilités géopolitiques dans le monde. Elle est désormais présente sur tous les continents, avec un fort entrisme en Afrique. Elle prend de plus en plus de place dans les instances multilatérales onusiennes. Elle modernise  son arsenal militaire mais entretient le flou sur le développement considérable de ses capacités comme sur sa doctrine.

  • Enfin, la Chine s’affirme comme une puissance soucieuse de son « pré-carré ». Elle revendique des « droits historiques » sur 80% de la mer de Chine méridionale (« ligne en neuf traits ») et mène en conséquence des actions contraires au droit international, suscitant de vives controverses avec ses voisins et avec les autres puissances régionales. Les tensions montent ainsi dans la zone Asie-pacifique qui devrait, à l’horizon 2050, rassembler 50% des sous-marins et des avions de combat de la planète.

 

Enfin, je finis ce tour des grands acteurs avec l’Europe.

L’Europe vit une triple crise.

  • La première est une crise de l’espérance politique. L’Europe a fait rêver les peuples, d’abord en empêchant les guerres fratricides en son sein puis, avec l’élargissement qui a suivi la chute du Mur, en amenant tous ses membres à la démocratie. La difficulté, c’est qu’après ces deux premières phases - la paix, la démocratie - d’environ trente ans chacune, elle ne parvient pas à rebondir sur une espérance capable de mobiliser les peuples dans une nouvelle dynamique enthousiasmante. Et ses populations la vivent chaque jour davantage comme une bureaucratie normative que comme un projet transcendant partagé.

  • La seconde crise vient de ce que l’Union Européenne ne parvient plus à rassurer sa propre population. Après les souffrances liées à la crise financière et à la faiblesse de la croissance, il est clair que l’afflux de demandeurs d’asile et de migrants économiques provoqué par l’instabilité croissante de nombreux pays, mais aussi les actes terroristes commis sur son territoire, ou encore la multiplication des menaces globales, nourrissent, chez les citoyens européens, une demande de sécurité, de stabilité et de préservation de leurs modes de vie que l’Europe peine à leur garantir. Et cela vaut aussi pour les entreprises ; sur le dossier iranien par exemple, l’Europe se montre incapable de trouver une réponse adaptée aux sanctions américaines aux entreprises européennes, lesquelles vont se trouver obligées de quitter ce marché.

  • La troisième crise vient de la relégation stratégique de l’Europe. Confiante dans sa puissance économique pour affronter la compétition de l’influence mondiale, l’Europe a négligé sa puissance militaire, se contentant largement de la protection de l’OTAN. Il faut rappeler en effet qu’elle s’est construite dans une aversion à la guerre et à l’interventionnisme militaire. D’une part, les pays membres portent des analyses différentes sur les menaces comme sur la nécessité ou non d’intervenir sur les théâtres d’opérations extérieures. D’autre part, un effort d'équipement et de modernisation, une course aux armements se poursuit aux quatre coins du monde... sauf en Europe. Cela étant, entre les tensions internationales, le suicide géopolitique du Royaume Uni que représente le Brexit, et les exigences de Donald Trump en matière de partage du fardeau, cela pourrait changer.

 

Concluons ce petit tour des grands acteurs pour dire que, devant la montée en puissance de politiques nationalistes souvent conduites par des hommes forts et des autocrates, il n’est guère étonnant que soient profondément remis en cause

  • d’une part, la plupart des mécanismes multilatéraux de régulation (ONU, Conseil de sécurité) et des programmes qui sont débordés (HCR, PAM) ;

  • d’autre part, les architectures de sécurité contribuant à la sécurité de l’Europe (OTAN, OSCE).

 

2. La multiplicité des crises

 

Vous connaissez les crises nombreuses au niveau régional (Balkans, Asie du Sud Est, Bande sahélo-saharienne). Toutes mériteraient que l’on s’y arrête. Mais je voudrais insister sur une crise essentielle qui n’est pas de nature régionale mais a de nombreuses répercussions partout dans le monde. C’est la crise de l’islam face à la modernité.

Elle résulte

- du bouleversement de certaines sociétés musulmanes face à une mondialisation vécue comme une « occidentalisation du monde » culturellement trop agressive ;

-    de l’échec relatif des printemps arabes ;

-    et du désastre des interventions occidentales dans les pays musulmans d’Afrique et du Moyen Orient.

Elle se traduit

- d’un point de vue sociétal, dans la plupart des pays du monde et d’abord en Occident, par la multiplication des signes de repli communautaire et identitaire ;

- dans sa dimension la plus radicale, par un islamisme combattant qui se présente lui-même comme de nature civilisationnel et se traduit par une multiplication d’actions terroristes à travers le monde ;

- d’un point de vue géopolitique, par une bataille pour l’influence régionale au Moyen Orient et d’abord entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Est ainsi ravivée la bataille historique entre Sunnites et Chiites avec (i) un front soutenu par les Etats Unis (Arabie Saoudite + pays du Golfe + Israël) contre un front soutenu par la Russie (Iran, Syrie) et (ii) un rôle ambigu de la Turquie qui joue sur les deux tableaux et se retrouve de fait en voie d’ « ottomanisation ».

 

Enfin dernier point de cette première partie géopolitique :

3. Les nouvelles formes de conflictualité.

 

Les guerres, vous le savez, sont devenues hybrides multidimensionnelles, multifronts, multitemporelles.

  • Elles font intervenir toute une gamme d’acteurs, depuis les grandes armées constituées jusqu'aux acteurs non étatiques violents, lesquels disposent parfois de moyens militaires considérables. Par exemple, le Hezbollah aujourd’hui est-il une milice ou une armée au sein d’un Etat ?

  • La multiplicité des fronts est devenue la règle commune. (1) Les guérillas se multiplient en zones denses de population, avec une instrumentalisation différentiée de civils volontaires et de civils captifs. (2) La dimension cyber des affrontements est devenue essentielle. (3) Quant au terrorisme, il continue d’être un égalisateur de puissance dans la guerre asymétrique. En ce sens, l’action menée par Daech et les organisations terroristes islamistes récentes reste emblématique. Elle se caractérise, hors de la zone du pseudo « califat », par une absence de front (c’est-à-dire de zone de contact entre entités ennemies). A celui-ci  se substituent, d’une part, l’infiltration et la dissémination de « terroristes sans frontières » envoyés par Daech (et que l’organisation appelle les « lions du Califat ») et, d’autre part, le ralliement et l’instrumentalisation de combattants, plus ou moins isolés, sur le lieu même où ils vont commettre leurs attentats (les « soldats du Califat »). En matière de front, une spécificité de Daech - et une première à l’époque moderne - restera ainsi d’avoir réussi à, simultanément, territorialiser un « Etat islamique » sunnite, au moins temporairement, et déterritorialiser le terrorisme international.

  • Un dernier point sur ces nouveaux conflits : la stratégie médiatique. Le narratif de présentation du conflit aux medias peut devenir aussi important que la réalité du conflit - parfois même la stratégie médiatique détermine la stratégie militaire. Ainsi, par exemple, les groupes armés combattants ont-ils appris à multiplier les « embuscades de légitimité » (cas emblématique : attirer l’armée ou la police dans des lieux où il y aura des affrontements violents, voire des morts et des blessés, avec des caméras autour).

 

J’en viens maintenant à la deuxième grille d’analyse, celle qui concerne

II. Les crises transversales de la mondialisation

La mondialisation a bien sûr des effets positifs en ce qu’elle semble génératrice de croissance et permet une meilleure communication entre les hommes. Mais elle génère de graves tensions.

 

1. Les inégalités de développement et les migrations.

La croissance mondiale a fait reculer en moyenne la pauvreté (surtout grâce à la Chine, l’Inde et les grands émergeants) mais augmenter les écarts entre les riches et les pauvres. Huit cents personnes possèdent l’équivalent de la moitié des revenus annuels de la population mondiale. Et les inégalités de cette jungle globalisée, ajoutées aux conflits, provoque évidemment des phénomènes migratoires considérables et durables. Dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils contribuent partout au retour des frontières, des murs et des barbelés et interrogent profondément certains pays sur la question identitaire.

 

2. Les menaces criminelles contemporaines.

Une deuxième crise de la mondialisation, d’une nature toute différente, concerne l’incontrôlable expansion de l’économie criminelle.

Massacres, piraterie, contrefaçon, trafic d’êtres humains, de drogues, d’objets archéologiques, d’armes ou de substances toxiques… un « marché mondial du crime », dont Internet constitue l'un des vecteurs essentiels, couvre désormais l’ensemble de la planète.

Les criminels, auparavant marqués par leurs origines (type d'activités, base culturelle, ethnique, religieuse, etc.), se regroupent désormais en entités hybrides et opportunistes capables de transformations rapides, constitutives d’un redoutable « melting pot » criminalo-terroriste. La distinction, autrefois nette, entre terrorisme et crime organisé s’efface progressivement. Ce qui ne signifie nullement qu’il faille confondre les deux notions mais que l’on observe de plus en plus d’individus ou de  groupes jouant sur les deux tableaux. Et les deux ne doivent pas être considérés comme des phénomènes marginaux mais consubstantiels à la mondialisation.

Historiquement, la fin de la guerre froide a entrainé une diminution conséquente (mais non encore achevée) du financement du terrorisme par les Etats. Les groupes terroristes se sont alors tournés vers d’autres sources de financement, à commencer par les trafics de toute nature. De nombreuses organisations criminelles et terroristes, de tailles très diverses, ont ainsi noué des liens étroits, quand elles n’ont pas, pour certaines d’entre elles, fusionné.

Ce système facilite évidemment la commission des actes terroristes, y compris en Europe. Chez nous, il s’est implanté dans de nombreuses « zones grises » alimentées par l’économie souterraine et d’importants trafics. Alors même que les attentats récents en France n’ont nécessité que de faibles moyens financiers (quelques milliers d’euros pour les plus sophistiqués), ces zones, bien connues depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, ont fourni aux djihadistes, le cas échéant, les moyens de se procurer armes et explosifs, la logistique pour mener à bien leurs actions et, parfois, l’aide de personnes ressources prêtes à respecter des règles strictes d’omerta.

 

3. Climat / Environnement

Un des risques majeurs, d’une nature encore différente de celle des deux précédents mais peut-être le plus important pour notre avenir, est celui de la dégradation de l’environnement. Vous en connaissez les repères médiatisés : jour du dépassement, disparition des espèces, huitième continent...

On peut raisonnablement penser que, sous la pression des opinions publiques, et notamment depuis la COP21, des législations vont progressivement se mettre en place pour en protéger des pans essentiels. Mais on peut aussi prédire que cela se fera en ordre dispersé, avec des contraintes juridiques très différentes selon les pays et selon les secteurs.

Deux conséquences :

  • une course de vitesse est engagée mais tous les acteurs courent à des vitesses différentes et sont mal coordonnés ;

  • des opportunités formidables pour quelques grands prédateurs et tout un ensemble d’entités criminelles spécialisées sont apparues : de la gestion des déchets urbains aux poubelles nucléaires, des trafics d’espèces rares au truquage des quota de pêche, de la déforestation abusive à la mise en dépendance de populations par les OGM (pensez à la fusion récente entre Monsanto et Bayer), de la manipulation financière sur les quotas carbone à celle sur le cours boursier des terres rares, ce qui va se jouer autour de la survie de la planète dans les années qui viennent ne va pas entrainer que des boucles économiques vertueuses.

 

Je termine avec la troisième grille d’analyse :

III. Les dynamiques sociétales

 

1. Les révolutions technologiques.

 

L’Histoire nous a habitués à vivre des sauts technologiques correspondant à des progrès certains pour l’humanité : l’imprimerie, la machine à vapeur, l’électricité, l’électronique… A chaque fois, tous les pays, dont la France, ont réagi avec leur résilience et leur capacité d’adaptation. Mais aujourd’hui, pour la première fois, l’Histoire connaît non pas une mais quatre révolutions technologiques simultanées : le numérique, les nanotechnologies, la robotique, la biotechnologie neuronale alliée à l’intelligence artificielle.

Ces révolutions sont porteuses de progrès. Je reste personnellement fasciné de voir comment Elon Musk écrit l’avenir technologique spatial, après Bill Gates et Steve Jobs dans leur domaine. Mais le problème, c’est que le politique a, depuis longtemps, « décroché » devant ces ruptures technologiques. Il s’avère incapable de les réguler (demander aux gens qui régule internet…) ; il s’avère donc incapable d’en éviter certaines conséquences négatives : l’hyper connexion du monde conduit aujourd’hui à son hyper vulnérabilité ; l’imprimante 3D permet une explosion de la contrefaçon de pièces détachées, y compris d’armes légères ; le bitcoin devient l’incontrôlable monnaie de référence du ‘dark web’ ; l’intelligence artificielle est la nouvelle frontière de la surveillance généralisée via les objets connectés ; les robots - dont les humanoïdes - font courir le risque d’une destruction des emplois mais aussi d’une régression des rapports entre les hommes ; et jusqu’au transhumanisme, qui  se moque de l’éthique quand il nous promet un « homme augmenté » ou capable de vivre deux cents ans ; etc.

 

Ce qui m’amène à la deuxième dynamique sociétale, celle de

2. L’émergence d’une société en réseau.

Du côté des ‘plus’ :

Les hommes sont de plus en plus reliés entre eux par des réseaux de toute nature (culturels, économiques, sociaux, religieux). Partout s’inventent de nouvelles formes de vie collective entre entités comparables : par exemple, les régions et les villes se parlent entre elles, coopèrent, innovent. C’est l’émergence de nouvelles tribus comme on dit ; en tout cas, c’est une mise en cause profonde des pouvoirs centraux.

Du côté des ‘moins’ :

Les réseaux sociaux accélèrent la boulimie informationnelle, ce qui contribue à créer des sociétés oublieuses du temps long au profit du zapping. L’info-sphère tourne en boucle et à flux tendu et accélère de dangereuses convergences entre classe politique et médias. D’où une modification profonde du rapport à la vérité. Par des effets de suivisme, de effets « banc de poissons », croyances et désinformation se diffusent à vive allure ; le complotisme et la propagande triomphent, portés par l’individualisme et l’aveuglement narcissique (ie l’illusion de sa propre « vérité »).

Ce qui m’amène à la troisième dynamique sociétale,

3. Le développement de nouvelles formes de conscience individuelle et collective.

 

Partout, devant certains excès de la mondialisation marchande, apparaissent des lanceurs d’alerte. Que ce soit pour dénoncer la malbouffe, les pesticides, les médicaments dangereux, la pollution, les gâchis et les absurdités de toute sorte.

Ces lanceurs d’alerte sont encore bizarrement considérés par la société. Souvenez-vous de la bataille d’Hélène Frachon pour le médiator. Et aujourd’hui, devons-nous considérer Snowden et Assange comme des criminels ou des héros ?

Au-delà de ces dénonciations ponctuelles, qu’est-ce qui est ainsi mis sur la table ? Une interrogation profonde sur la notion de progrès. Lequel est vécu aujourd’hui autant comme un espoir que comme une angoisse.

Prenons par exemple l’économie numérique. On ne peut plus s’en passer tant elle est devenue indispensable. Mais elle fonctionne sur un postulat : les traces de notre activité sur internet, que nous laissons tous, sont instantanément stockées pour être exploitées. Le big data donne ainsi un pouvoir inquiétant de contrôle, de manipulation et de prévision.

Chaque individu voit sa vie privée numériquement accessible, par les criminels bien entendu, mais aussi par les entreprises et par les gouvernements. J’insiste sur ce dernier aspect : la surveillance de notre comportement, restrictive de nos droits et libertés, par des gouvernements ayant stocké à notre insu, un nombre considérable de données nous concernant. Nous voilà facilement pistés, y compris grâce aux data relatives à nos conversations téléphoniques ou à nos relevés bancaires. Au niveau national, cette collecte de données numériques permet désormais la mise en œuvre d’algorithmes prédictifs, capables de déterminer les éléments susceptibles d’influencer une population, y compris, par exemple, dans le cadre de scrutins électoraux.

 

Conclusion

De cette triple approche (problèmes géopolitiques ; problèmes transversaux de la mondialisation ; dynamiques sociétales), que faut-il garder ?

D’abord, que les évolutions de la mondialisation ont fait revenir les menaces de la force et provoqué la résistance de tous ceux qui s’en sentent exclus ou s’en excluent eux-mêmes, réactions de « repli » identitaire ou de crispations communautaristes, allant jusqu'aux expressions les plus violentes de la révolte.

De plus, l’effacement des frontières, la décomposition des territoires, l’effondrement des repères idéologiques traditionnels et la marchandisation du monde entraînent la création de nouvelles lignes de fractures sociales et culturelles qui ébranlent les cohésions nationales. Cela se traduit, entre autres, par le retour d’une extrême violence se légitimant par la religion. En particulier par l’islamisme djihadiste radical, ce « meilleur ennemi de l’islam ». Et nous devrons vivre à l’avenir avec des organisations islamistes qui, à l’instar de Daech, se pensent transnationales, voire supranationales, par nature.

Que devons-nous faire devant de tels problèmes ? A titre personnel, je dirais : Etre nous-mêmes et le rester. Etre lucide et protéger nos intérêts politiques et économiques sans naïveté. Agir pour que le monde nous reconnaisse, dans tous les sens de ce mot. Qu’il reconnaisse que nous savons, dans la guerre comme dans la paix, mais aussi face à la complexité du monde et aux errements de la modernité, tenir notre rang et rester fidèles à notre Histoire.

Clairement, nous sortons de trente ans de mondialisation « bisounours » et rentrons dans une période de fragmentation et de chaos du monde. La tentation peut être celle du repli sur soi. Je crois à titre personnel qu’il faut au contraire rester présents dans la bataille, mais tout en gardant, au moins au fond de nous-mêmes, un rapport au monde et une approche des questions internationales, empreints d’humanisme, de fraternité, de respect d’autrui et de bienveillance, hors desquels la France, que vous représentez dans vos fonctions comme tout un chacun, perdrait l’essentiel de son message au monde./.

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